E comme Épilepsie : le tanneur de Cany

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Dans Les Normands

Aujourd'hui, direction la Normandie, à Cany, petite paroisse du pays de Caux devenue depuis Cany-Barville, en Seine-Maritime.
C'est là que vivait Jean Blondel, notre sosa 1 088, en génération 11.

E comme épilepsie

Le couple souche

Jean Blondel naît à Cany le 8 juillet 1702. Il y grandit, y apprend le métier de tanneur, un métier rude, qui l'occupe aux abords des cours d'eau où l'on traite les peaux. 

Le 18 juillet 1730, il épouse Marie Brejolle (sosa 1 089), née à Cailleville en 1697, fille de Pierre Brejolle et de Catherine Grancher (ou Granger), tous deux déjà décédés au moment du mariage. Le curé de Cany note avec soin les publications des bans, faites trois dimanches consécutifs dans les deux paroisses concernées, « sans aucun empêchement ». La cérémonie se termine par « la messe des épousailles », en présence des parents.

De cette union naissent quatre enfants en l'espace de cinq ans : Jean en 1731, Marie-Suzanne en 1732, Marie-Hélène en 1733, et un dernier, Jacques, dont la naissance arrivera après la mort de son père.

Cany

Une mort annoncée

Car Jean Blondel ne verra jamais ce quatrième enfant. Le 2 mars 1735, il meurt à Cany, à seulement 32 ans.

C'est l'acte d'inhumation, rédigé le lendemain par le curé de Cany, doyen de Valmont, qui livre le récit complet et il est très explicite. Le prêtre y consigne que Jean Blondel était, de son vivant, « subies à la maladie d'épilepsie ainsi que le public atteste » : autrement dit, tout le village savait que Jean souffrait de crises, un mal suffisamment connu et reconnu pour être mentionné dans l'acte religieux lui-même.

Le jour de sa mort, vers sept heures du matin, alors qu'il travaillait comme garçon tanneur chez maître Noël, il est probablement pris d'une crise. Il tombe dans un ruisseau, sur son lieu de travail, sans doute l'un de ces cours d'eau utilisés pour le tannage des peaux. On le retire de l'eau : il paraît « encore vivant » aux témoins présents, le sieur Valentin, Martin de la Mare et madame Leroux. Mais il ne survit pas. Il est inhumé le lendemain dans le cimetière de Cany, en présence de ses parents et amis.

17350303 blondel jean sepulture

Ce trois de mars 1735 a été inhumé dans le cimetière par monsieur le curé de Cany doyen de Valmont le corps de Jean Blondel aagé de 32 ans décédé d'hier iceluy de son vivant subies à la maladie d'épilepsie ainsi que le public atteste lequel probablement en fut pris led jour d'hier vers les sept heures du matin à son travail de garçon tanneur chez maitre Noël et fut trouvé tombé dans un ruisseau appliqué à son dit métier et après en avoir été retiré parut encore vivant aux soussignés scavoir le sieur Valentin, Martin de la Mare, madame Leroux, ladite inhumation faite en présence des parents et amis signés.

Un fils qu'il ne connaitra jamais

Le destin ajoute une touche supplémentaire de tristesse à cette histoire. Le 4 novembre 1735, huit mois après la mort de Jean, Marie Brejolle met au monde un fils, Jacques. Un enfant posthume, conçu avant le drame du ruisseau, né dans une maison déjà endeuillée.

Marie Brejolle, elle, devra continuer seule, avec quatre enfants nés en cinq ans. Et le sort ne les épargnera guère davantage que leur père : le petit Jacques meurt à peine 4 mois après sa naissance, Marie-Suzanne à 11 ans en 1743, Marie-Hélène à 23 ans en 1757. Un seul survit et fonde à son tour une famille : Jean, l'aîné, né en 1731, celui-là même par qui la lignée se poursuit jusqu'à mes propres enfants, sosas 1 de cet arbre. Sur les quatre enfants de Jean Blondel et Marie Brejolle, un seul aura donc transmis le fil de cette histoire.

Marie Brejolle s'éteint le 7 décembre 1769, à environ 72 ans, veuve depuis plus de trente-quatre ans, ayant vu mourir son mari et trois de ses quatre enfants.

L'épilepsie, un mal « de notoriété publique »

Pour comprendre pourquoi le curé de Cany a jugé bon de préciser, noir sur blanc, que la maladie de Jean était connue de tous, il faut se replonger dans le regard que le XVIIIe siècle portait sur l'épilepsie.

Depuis l'Antiquité, le mal portait des noms qui en disent long sur la manière dont on se le représentait : « maladie sacrée » chez Hippocrate, « mal comitial » à Rome, où une crise suffisait à faire suspendre les assemblées politiques, ou encore « haut mal », « mal de terre » et « mal Saint-Jean » dans la tradition populaire française. Ce dernier nom venait d'une légende associant les convulsions à la danse de Salomé devant Hérode, réclamant la tête de Jean-Baptiste.

Epilepsie

Au XVIIIe siècle, l'explication savante hésite encore entre déséquilibre des humeurs et cause surnaturelle : le basculement vers une compréhension neurologique de la maladie ne s'amorce vraiment qu'à la toute fin du siècle, avec le médecin suisse Tissot, et il faudra attendre les aliénistes du XIXe siècle (Esquirol notamment) pour qu'elle devienne une affaire proprement médicale plutôt que morale ou religieuse.

En attendant, dans les campagnes, on soigne comme on peut : amulettes, plantes portées en collier, le gui de chêne était réputé efficace s'il était cueilli frais, recours aux saints guérisseurs et parfois aux rebouteux. En Normandie, région de Jean Blondel, on utilisait spécifiquement des amulettes gravées aux noms des rois mages contre ce mal.

Mais la maladie faisait surtout peur. Considérée comme contagieuse, parfois comme héréditaire, associée à la possession démoniaque, elle valait à ceux qui en souffraient suspicion et mise à l'écart. C'est peut-être ce qui explique la formulation de l'acte d'inhumation de Jean : en rappelant que son mal était de notoriété publique, le curé ne dénonce pas une tare cachée, il inscrit au contraire la mort de Jean dans le registre du malheur reconnu et non de la honte, une nuance qui, dans une petite paroisse où tout se savait de toute façon, n'était sans doute pas anodine pour sa veuve et ses enfants.

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