D comme Dysenterie : les aveux d'un vieux notaire

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Dans La Lozère

Pierre Michel, notaire royal du Bedos, m'est devenu un visage familier au fil de mes recherches sur le Causse Méjean : je l'ai croisé plus d'une centaine de fois au bas d'actes notariés, témoin fidèle de la vie de ses voisins. Je pensais le connaître. C'est en déchiffrant son propre testament que j'ai découvert qu'il gardait, lui aussi, quelques secrets, avoués seulement sur le tard, à la fin de sa vie.

D comme Dysenterie

Un notaire du Causse Méjean

Pierre Michel naît vers 1619 au Bedos, hameau de la paroisse de la Parade, sur le Causse Méjean.
J'ai déjà raconté ici l'histoire de ses parents, Pierre Michel et Louise Caussignac, marchands du Bedos, qui sont nos ancêtres (lien vers l'article.)

Le fils suit d'abord les traces administratives de sa famille : dans sa jeunesse, entre 1641 et 1644, il est collecteur de la taille pour la paroisse de la Parade, une charge ingrate, qui consiste à faire rentrer l'impôt royal auprès de ses propres voisins. Il devient ensuite notaire royal, une fonction qu'il exercera pendant des décennies, et une position qui, sur ce causse, en fait un homme respecté et sollicité : on le retrouve présent dans un nombre incalculable d'actes de la région.

Nous ne nous attarderons pas sur cette longue carrière. C'est la fin de sa vie, et un document en particulier, qui mérite qu'on s'y arrête.

Plume de notaire

1684 : un testament dicté loin de chez lui

Le 30 mai 1684, Pierre Michel n'est pas au Bedos. Il dicte son testament dans la maison curiale de l'église Saint-Préjet du Tarn, où réside son fils Antoine, devenu prêtre et curé de la paroisse. L'acte le décrit sans détour : « avancé dans l'âge et dans la décrépitude, attaqué d'une paralysie depuis environ deux ans qui l'empêche d'agir avec liberté ». Depuis deux ans donc, cet homme qui a passé sa vie à rédiger les actes des autres ne peut plus vivre seul chez lui, et son fils curé l'a recueilli.

L'acte prévoit même deux scénarios de sépulture, selon l'endroit où la mort le surprendra : à Saint-Préjet, où il réside, ou à la Parade, sa paroisse d'origine, où reposent déjà ses ancêtres. Cette précision, presque administrative, en dit long sur un homme habitué à tout prévoir, y compris sa propre mort, jusque dans les détails du lieu.

Signatures testament Pierre Michel notaire

Signatures au bas de son testament

Les dettes d'un ancien collecteur

C'est plus loin que le testament révèle ses surprises. Pierre Michel charge son héritier de verser cent livres au curé de la Parade, non pas comme une aumône ordinaire, mais explicitement « pour tenir lieu de restitution des sommes qu'il pourroit avoir exiger mal à propos des contribuables à la taille de ladite paroisse pendant les années qu'il en a été exacteur ».

Quarante ans après avoir cessé de collecter l'impôt, le vieux notaire prend soin de rembourser, par précaution, ce qu'il aurait pu prélever en trop à ses voisins. C'est le genre de détail qu'aucun acte de vente ou de mariage ne révèle jamais : un homme qui, sentant venir la fin, et n'ayant peut-être pas la conscience totalement tranquille, cherche à solder ses comptes avec Dieu autant qu'avec ses anciens administrés.

Le testament réserve un autre passage à sa femme, Jeanne de Comte. Il lui lègue trois cents livres « en récompense des bons services qu'il a reçus d'elle pendant son attaque de paralysie... sans lesquels... il croit qu'il ne seroit pas dans ce monde », un aveu de dépendance et de gratitude assez rare dans ce type de document, généralement plus froid. Suit, presque en contraste, une querelle bien plus terre-à-terre : une histoire de brebis et de chèvres apportées en dot par son épouse des années plus tôt, et que leur fils aîné ne lui a que partiellement restituées. Les grands gestes de reconnaissance côtoient, dans le même acte, les petits comptes de famille.

Solder ses comptes

Testament de Mr Pierre Michel notaire du Bedos
L'an mil six cent quatre vingt quatre et le trentième jour du mois de ma environ midy dans la maison curiale de l'église St Préjet du tarn au diocèse de Mende, reignant notre très chestien prince Louis par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre, devant moy notaire royal soussigné et en présence des témoins bas nommés,  été présent en personne Mr Pierre Michel notaire roal du lieu du Bedos en la paroissede la Parade audit diocèse, résidant à présent dans la maison curiale de St Préjet, lequel se trouvant avancé dans l'âge et dans la décrépitude, attaqué d'une paralysie depuis environ deux ans qui l'empêche d'agir avec liberté, estant toutefois en ses bon sens, méoire et entendement, et considérant qu'il n'y a rien de plus certain que la mort ni de plus incertain que son heure et que tout homme de bon sensdoit régler ses affaires afin que après son décès entre les prétendants droit en ses bins ne soit procès, à cause de quoi il a souhaité à propos disposer des siens et a fait pour cette raison son dernier testament nuncupatif et déclaré sa dernière volonté comme s'ensuit.
Et premièrement il sest munidu signe de la ste croix comme bon chrestien, a recommandé son âme  Dieu qu'il a supplié la vouloir recevoir en son parradis quand elle sera séparée de son corps auquel veut qu'il soit donné ecclésiastique sépulture dans le cimetière de lad eglise de St Préjet en cas il mourra audit lieu, auquel cas il lègue aux prestres de cette paroisse par manière de fondation et obit la somme de dix livres, pour dix benedicite estre dits à perpétuité une messe des morts chaque année la veille de St Pierre apostre son patron pour la satisfaction de ses peches et de ses predecesseurs et successeurs, pour laquelle seront payés dix sols par son heritier bas nommé ou autres qui se trouveront chargé de lad omme de dix livres, la veille de st Pire apostre vingthuitiesme du mois de juin commençant à la prochaine près son décès. Et en cas il viendrait à mourir en sa maison audit lieu du Bedos, il veut et entend que son corps soit enterré dans le cimetière de lad églisede la Parade sa paroisse, auquel cas il veut et entend que la susd fondation cède au profit des prestres de lad paroisse de la Parade et que ses honneurs funèbres soient faites conformement à sa condition dans ces paroisses où son corps se mènera enterré.
Item a légué aux véritablement pauvres de lad paroisse de la Parade la quantité de douze cartes blé mescle de sa maison de la mesure du lieu du Bedos blé marchand pour leur estre distribué en pain devant la porte de lad esglise de la Parade, quatre cartes au bout de sa [...], quatre à la demy année, et quatre au bout de l'an.
Item a légué au bassin des âmes du purgatoire de lad esglise de la Parade un mouton pour la valeur de la somme de trois lvres au choix de son héritier bas nommé payable dans l'an après son décès.
Item a donné et légué à Mr Antoine Michel prestre curé dud St Préjet du Tarn, son fils outre son titre clérical, pour tous ses droits de légitime et supplément d'icelle qu'il pourroit prétendre sur ses biensssss, la somme de vingt livres payables un an après son décès.
Item a donné et légué pour mesme droit que dessus à Baptiste Michel un ses autres fils cadet, la somme de mille livres à luy payable la moitié quand il se mariera ou aura l'age requis pour en faire quittance valable, et les cinq cents livres restantes à paies annuelles de cinquante livres la première eschéant un an après e paiement de la moitié du susd leguat et ainsi continuant d'an en an jusqu'à fin de paie du susd entier leguat.
De plus a donné et légué à Marie Michel sa fille femme de Pierre Valhibouse de Ste Eulalie par mesme droit que dessus, outre la constitution qu'il lui fit en faveur de son mariage la somme de cent livres payables à paies annuelles de dix livres, la première eschéant un an après son décès.
Pareillement a donné et légué pour mesme droit que dessus à Jeanne Michel son autre fille femme de Noel Jory de Carnac outre ce qu'il luy constitua en faveur de son mariage la somme de dix livres payables dans un an après son décès.
Encore a donné et légué à Jeanne de Comte sa femme en récompense des bons services qu'il a reçu d'elle pendant son attaque de paralysie et qu'il en reçoit journellement sans lesquels en la grace que le bon dieu luy a faite il croit qu'il ne seroit pas dans ce monde, la somme de trois cent livres à prendre sur celle de mille livres qu'il réservera pour en faire à ses plaisirs et volontés dans la donation qu'il fit en faveur du mariage à Mr Pierre Mchel praticien son fils ainé le vingt sixiesme janvier mil six cent soixante sept, laquelle somme de trois cent livres veut soit paiée un an après son décès à sad femme. Et parce que Jean Comte son beau-père donna  lad Janne Comte sa fille à l'insu de Mr Raymond Cmte son fils et donataire lors de leur contrat de mariage la quantité de vint cinq brebis et deux chèvres, lesquels bestials il a receu sans en avoir fait aucune reconnaisance en faveur de sad femme, par cela raison qu'il n'avoit pas été comprise dans la constitution qu'il luy fut faite en leur contrat de mariage, et parce que depuis quelques jours sad femme a retiré des mains dud Mr Pierre Michel leur fils ainé, la quantité de quatorze brebis et les deux chèvres et que par conséquent sad femme n'a à prétendre pour l'entière restitution dud bestial que onze brebis, led testateur déclare qu'il charge son héritier bas nommé de les luy bailher dans l'an de son décès.
De mesme pour la décharge de sa onscience, il ordonne à son héritier bas nomméde délivrer au sieur curé de lad esglise de la Parade dans l'an de son décès la somme de cent livres pour tenir lieu de restitution des sommes qu'il pourroit avoir exiger mal à propos des contribuables à la taille de lad paroisse de la Parade pendant les années qu'il en a été exacteur, pour estre lad somme de cent livres emploiée au paiement de la taille de lad paroisse ou à la réparation de lad esglise, ou autres oeuvres pies, tout ainsi que led Sr curé et consuls de lad paroisse le trouveront à propos.
Finalement a donné et légué led testateur à tous ses autres parents qui pourroient prétendre sur ses biens la somme de cinq sols entre eux à diviser paiables par une fois seulement après son décès, et moyennant les susd léguats, il veut et entend que tous ses susd legataires soient contents et qu'ils n'aient autre chose à prétendre sur ses biens les faisant ses héritiers particuliers.
Et en tous et chacuns ses autres biens, meubles, immeubles, droits, vois, action, et noms présents et futurs et par expres en son offic de notaire et notes, led testateur a fait nommé et surnommé son héritier universel et général, led ujet Mr Pierre Michel son fils ainé et donataire, lui confirmant en tant que besoin la donation qu'il lui fit en faveur de son mariage, auquel venant à mourir sans enfants procréés de légitime mariage, il substitue, tant aux biens qui luy furent donnés en faveur de sond mariage, que en ceux auxquels il l'institue sonhéritier ar cet acte, le sujet Baptiste Michel son frère ou les enfants d'icelui, et à défaut dud baptiste et de ses enfants, la sujet jeanne michel sa fille feme de Noel Jory de Carnac ou ses enfants, en adoptant de lad Jeane Michel et de ses enfants, la sujet Marie Michel son autre fille femme de Pierre Vallibouse de Ste Eulalie et adoptant d'icelle sesenfants, prohibant aud Mr pierre Michel son fils et héritier toute [...] dequart [...] et autre portion, telle a dit led testateur estre sa dernière volonté, laquelle veut que vaille comme testament pubi ou nuncupatif et en cas ne vaudroit comme tel veut que vaille comme codicille ou donation en cas de mort et par toute autre meilhure forme que de droit pourra valoir, déclarant qu'il révoque tous autres testaments, codiciles et donations en cas de mort qu'il pourroit avoir ci devant fait et qu'il entend que sa présente disposition soit la seule valable suppliant les témoins icy présents estre mémoratifs et moy notaire en retenir acte. 
Récité dans la maison curiale de St Préjet en présence de Pierre et Dominique Quarante frères, François Montginoux cordonnier, Antoine Badaroux ausy cordonnier, Pierre Ferrat praticien du lieu des Vignes soussgnés, Guillaume Blanc et Jean Saumade brassiers dud t Préjet lesquels ont dit ne scavoir escrire en ayant été requis par moy Antoine Vitalis advocat et notaire royl réservé au lieu de liaucous requis et soubsigné avec le testateur.

1686 : la mort au Bedos

Finalement, ce n'est ni à Saint-Préjet ni dans l'incertitude que Pierre Michel meurt, mais chez lui, au Bedos, le 29 août 1686. Le curé de la Parade consigne la cause dans le registre : « mort de la dissenterie ». Il est enterré le lendemain, en présence de deux de ses fils, Antoine le curé et Jean-Baptiste.

1686 Michel Pierre notaire sépulture

Deux ans après avoir mis ses affaires en ordre depuis le lit de son fils, l'ancien notaire finit donc par rentrer mourir dans la maison où il avait vécu toute sa vie, et où son propre père était mort, presque vingt ans plus tôt, dans ce même village du Bedos.

La dysenterie, maladie récurrente de l'Ancien Régime

La dysenterie, que les curés de l'époque appellent souvent « flux de ventre » ou « flux de sang », est une infection intestinale provoquée par des bactéries ou des parasites transmis par une eau ou une nourriture contaminée. Elle se manifeste par des diarrhées sévères, parfois sanglantes, qui déshydratent rapidement le malade. Sans traitement efficace avant l'ère moderne, elle est particulièrement meurtrière l'été, quand la chaleur favorise la prolifération des germes et la contamination des puits et des réserves d'eau. Pierre Michel meurt d'ailleurs fin août. Elle frappe indifféremment les campagnes et les villes, les enfants et les vieillards affaiblis, et reste l'une des grandes causes de mortalité en France jusqu'au XIXe siècle.

Dysenterie image
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