C comme Choléra : un fusilier de la Malène devant Sébastopol

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Dans La Lozère

Dans mon arbre, un seul décès est dû au choléra. Ce n'est pas un ancêtre, mais un enfant de la Malène, village pour lequel j'ai mené un dépouillement systématique des registres.
Jean-Urbain Ladet n'a pas de descendance et ne figure donc dans aucune lignée directe : c'est le hasard du dépouillement qui l'a remis sur mon chemin. Son histoire mérite pourtant d'être racontée, car elle est celle de milliers de jeunes hommes de sa génération.

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Un septième enfant à la Malène

Jean-Urbain Ladet naît le 23 novembre 1829 au bourg de la Malène, septième enfant de Pierre-Jean Ladet, cultivateur, et de Marianne Caplat, ménagère. La famille n'est pas épargnée par le deuil : avant même la naissance de Jean-Urbain, puis après, plusieurs de ses frères et sœurs meurent en bas âge : Jean-Baptiste Eugène à 10 ans, Jean-Antoine à 1 an, Justine à 3 ans. Sa sœur Euphrosine meurt à 19 ans, six ans avant lui. À l'âge adulte, aucune trace ne subsiste d'un mariage ou d'une descendance : Jean-Urbain reste célibataire.

La Malène, vue gnérale

Sous les drapeaux

Quand Jean-Urbain atteint ses 20 ans, en 1849, le service militaire obéit à la loi Soult du 21 mars 1832 : chaque jeune homme de cette classe d'âge tire un numéro au sort, en séance publique, au chef-lieu de canton. Les « bons numéros » sont libérés de toute obligation ; les autres composent le contingent et doivent sept années de service. Une porte de sortie existe pour ceux qui tirent un mauvais numéro : payer un remplaçant, un système qui profite ouvertement aux familles en mesure de financer ce genre d'arrangement.

Je n'ai retrouvé ni registre matricule, ni fiche sur Mémoire des Hommes, ni relevé collaboratif permettant d'établir la classe exacte de Jean-Urbain ou le numéro qu'il aurait tiré : les collections conservées pour cette période ne sont, pour l'instant, pas numérisées. Je ne peux donc pas affirmer qu'il a personnellement tiré un mauvais numéro, seulement rappeler que c'est ainsi que fonctionnait le recrutement à l'époque, et qu'une famille de cultivateurs comme la sienne avait peu de chances de pouvoir payer un remplaçant.

Fusilier au 85e régiment de ligne, deuxième bataillon, il sert dans un corps de troupe ordinaire, non dans une unité de volontaires comme celles créées spécifiquement pour la campagne de Crimée. Si le service dure sept ans à partir de sa vingtième année, il serait resté sous les drapeaux jusque vers 1857 : en 1855, il n'est donc pas un débutant tout juste incorporé, mais un soldat qui accomplit son service depuis plusieurs années déjà.

Soldat devant Sébastopol

Le siège qui n'en finissait pas

En 1854 et 1855, la France et le Royaume-Uni, alliés à l'Empire ottoman puis au royaume de Sardaigne, affrontent la Russie devant Sébastopol, principale base navale russe sur la mer Noire. Ce qui devait être une expédition rapide se transforme en un siège de onze mois, du 9 octobre 1854 au 11 septembre 1855.

Les conditions y sont épouvantables : le froid extrême de l'hiver 1854-1855, le ravitaillement insuffisant et un soutien sanitaire déficient provoquent des épidémies de choléra, de scorbut, de typhus et de dysenterie qui déciment les troupes alliées bien plus que les balles russes. Le général en chef français Saint-Arnaud lui-même meurt du choléra dès septembre 1854. Sur les quelque 95 000 soldats français morts pendant cette guerre, l'immense majorité succombe à la maladie plutôt qu'au combat.

Camp Français devant Sébastopol

Le choléra, ennemi invisible des armées

À Sébastopol, les soldats ne risquent pas seulement leur vie sous le feu ennemi. Dans les camps, les ambulances et les hôpitaux, un autre adversaire fait des ravages : le choléra.

La maladie se transmet par l’eau ou les aliments contaminés. Or, dans les conditions précaires de la campagne de Crimée, l’eau potable manque, les latrines sont insuffisantes et l’hygiène reste difficile à assurer. Les soldats vivent au milieu d’une accumulation de déchets et d’excréments, tandis que les blessés et les malades sont regroupés dans des installations sanitaires rapidement débordées.

Le choléra peut frapper brutalement. Après une courte période d’incubation, les vomissements et les diarrhées provoquent une déshydratation massive. Dans les formes les plus graves, la mort peut survenir en quelques heures ou quelques jours.

Pour les soldats, cette maladie est d'autant plus terrifiante qu'elle est encore mal comprise. On ne connaît pas encore le rôle du bacille Vibrio cholerae et l'on ignore donc le véritable mécanisme de sa transmission.

En Crimée, le choléra accompagne les armées comme un ennemi invisible. Jean-Urbain Ladet en sera l'une des nombreuses victimes : entré à l'hôpital le 6 août 1855, il meurt neuf jours plus tard, le 15 août, à six heures du matin.

Hôpital militaire 19e siècle

« Décédé en Crimée »

Voici ce que dit l'acte, recopié dans mon dossier de recherche, extrait du registre des décès de l'hôpital de l'ambulance de la 4e division du 2e corps de l'Armée d'Orient :

« Le sieur Ladet Jean Urbain, fusilier au quatre-vingt-cinquième régiment de ligne, deuxième bataillon, immatriculé sous le numéro trois mille sept cent vingt et un, né le vingt-trois novembre mil huit cent vingt-neuf à la Malène, canton de Sainte-Enimie, département de la Lozère, fils de Pierre et de Caplat Marie-Anne son épouse, est entré audit hôpital le six du mois d'août de l'an mil huit cent cinquante-cinq et y est décédé le quinze du même mois à six heures du matin par suite du choléra. »

L'acte précise qu'il a passé neuf jours à l'hôpital avant de mourir. Le lieu exact n'est pas mentionné, seulement « en Crimée ». La copie conforme de l'acte ne revient à la Malène que le 2 juillet 1856, près d'un an plus tard : le temps que la nouvelle remonte jusqu'au petit village de Lozère.

Une guerre qui touchait à sa fin ...

Jean-Urbain meurt le 15 août 1855. Le lendemain, 16 août, les troupes françaises, sardes et ottomanes repoussent une attaque russe à la bataille de la Tchernaïa, au pont de Traktir. Trois semaines plus tard, le 8 septembre, les Français s'emparent de la tour Malakoff ; Sébastopol tombe le 11 septembre, mettant fin au siège. Jean-Urbain n'aura connu ni l'un ni l'autre de ces événements : il meurt sans savoir que la guerre entrait dans ses derniers jours.

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