L’ancêtre du dimanche : Pierre-Jean Perségol (1736-1818)

0

Dans La Lozère

Mardi dernier, je vous racontais les premiers balbutiements de l'Assemblée communale de la Malène où intervenait Pierre-Jean Perségol, mon sosa 894. Au travers des actes, des signatures, d'un rôle d’impôts, et même des brouillons de lettres, pour la plupart de sa main, que j’ai photographiés aux archives, je vous propose aujourd'hui de faire connaissance avec le premier maire de La Malène.

Un enfant de la Malène

Pierre-Jean naît le 1er janvier 1736 au bourg de La Malène, dans les gorges du Tarn, d’après les notes de l’abbé Foulquier. Il est le fils de Pierre Perségol et de Marie Belvezet, tous deux nés dans la paroisse. Il est le deuxième d’au moins quatre enfants : une sœur aînée, Anne, qui épousera Jean Bonnet ; Jean-Baptiste, né vers 1744, qui vivra jusqu’en 1829 sans laisser de descendants ; et un benjamin, né en 1748, dont l’histoire mérite un récit à part. Patience : je vous la raconterai très bientôt.

Les Perségol sont nombreux à La Malène. Le rôle des impôts de 1789 en compte une quinzaine d’entrées, que l’on ne distingue que par des sobriquets : du Barry, Couronel, Persegoulet, Fumet, Gourguet… On y trouve même deux Pierre-Jean, l’un menuisier, l’autre greffier. Le nôtre est très probablement le greffier, qui paie cette année-là 35 livres 15 sols d’impôts (taille et capitation), ce qui le place parmi les mieux imposés du bourg.

Eglise la Malène

Marie Privat, de Sainte-Enimie

Pierre-Jean épouse Marie Privat, née vers 1740 à Sainte-Enimie. Le couple est marié avant 1766, puisque leur fille Marianne naît le 15 septembre de cette année-là.

Les 17 et 19 février 1770, on retrouve Pierre-Jean comme témoin de deux mariages à l’église Saint-Jean-Baptiste de La Malène. Il signe « Persegol » au bas des actes, aux côtés du curé Étienne Pascal. Les deux contrats de mariage ont été reçus par Me Robert, notaire royal du Mas-Saint-Chély.

Octobre 1770

Quelques mois plus tard, la famille est frappée. Le 2 octobre 1770, Marie met au monde une petite Marie-Justine. Elle est baptisée le lendemain, avec pour parrain et marraine ses grands-parents paternels, Pierre Perségol et Marie Belvezet, un détail précieux puisqu’il confirme la filiation de Pierre-Jean. Le bébé meurt le jour même de son baptême. Dix-neuf jours plus tard, le 22 octobre, Marie Privat meurt à son tour, à une trentaine d’années ; elle est inhumée le lendemain dans le cimetière de l’église.

Pierre-Jean a trente-quatre ans, une fille de quatre ans, et il est veuf. Il ne se remariera pas, semble-t-il : en 1818, l’acte de décès le dit encore « époux de feue Marie Privat ».

17701023 privat marie sepulture

Acte de sépulture de Marie Privat

Un homme qui sait écrire

Dans le Gévaudan de 1790, on parle occitan, que l’on appelle alors le patois. Le français est la langue de l’écrit : celle des curés, des notaires, de l’administration, des registres. Quelques années plus tard, l’enquête de l’abbé Grégoire dénombrera plusieurs millions de Français qui ne parlent pas du tout le français, et autant qui ne le parlent pas couramment. Écrire est plus rare encore que parler : l’abbé Delon relève que 42 des 51 accusés de 1793 ne savaient pas signer. Lorsque l’assemblée primaire du canton se réunit, le 20 mai 1790, le règlement veut que son bureau soit tenu par les trois plus anciens d’âge « non illettrés ». Ce jour-là, ce sont le curé Pascal, Jean Cartayrade et Pierre-Jean.

Où Pierre-Jean a-t-il appris ? Je l’ignore : peut-être auprès du curé, peut-être dans une école du bourg. Ce que l’on voit, c’est que son métier lui a donné de la pratique : le rôle d’impôts de 1789 le désigne comme greffier, et sa plume est à l’aise avec le vocabulaire de la procédure, « assigner », « faire justice », « tomber par défaut ».

Lettre 1790 cent écus

Son français n’est pourtant pas celui d’un académicien, et c’est ce qui le rend si vivant. Je l’ai moi-même remis en français d’aujourd’hui pour le rendre lisible, mais voici, pour une fois, un passage tel qu’il l’a écrit, dans une lettre du 5 août 1790 :

« … et le dit gal et alé a majruis trouver Mrs Cabanel et monsieur rouculj avec trois assigniasions qui luj avoit donner le dit monginon dans peu de tempts (…) Monginon a dit quil y voulait manger cent ecus et le dit Joseph gal ne peut pas luj faire face. »

On y trouve ce que l’on attend d’un homme qui apprend le français comme une seconde langue. Il écrit comme il entend : « prandre », « fere », « alé », « il ni en a pas » pour « il n’y en a pas ». Il confond « et » et « est », l’infinitif et le participe (« avoit donner »). Il écrit Meyrueis « majruis », sans doute comme on le dit au pays. Il met un « j » au bout de « lui » (« luj »), une habitude d’écriture courante à l’époque, et ajoute au contraire des lettres savantes que rien ne réclame : « tempts ». Mais il sait aussi manier le subjonctif imparfait (« permettre que Mr Vachin en nommât un », qu’il écrit « nommat ») et conclure sa lettre comme il se doit, « avec respect, votre humble et très obéissant serviteur ». On le voit enfin se corriger : un début de phrase biffé, un mot barré, un « que » glissé au-dessus de la ligne. Écrire n’est pas pour lui un geste naturel, c’est un travail, et il le fait avec application.

Il faut d’ailleurs se garder de lui reprocher trop de fautes. En 1790, l’orthographe n’est pas fixée : les accents sont facultatifs, et l’Académie n’imposera « ai » à la place de « oi » pour les imparfaits (« avoit », « cherchoit ») qu’en 1835. Dans la même lettre, Pierre-Jean écrit « avoit » et « voulait », comme beaucoup de ses contemporains.

Maire de la Malène

En 1790, c’est lui le maire. Le 5 août, il signe « Persegol maire » la lettre dont je viens de citer un passage, où l’on devine un maire un peu bousculé par ses administrés. La querelle de clocher dans laquelle il se trouve pris cette année-là mérite son propre récit, et je l’ai racontée ici : « Nous ne voulons point absolument dépendre de La Malène ! »

1793 : un maire en prison

Puis vient 1793. L’abbé Foulquier range Pierre-Jean parmi les hommes de La Malène emprisonnés à Rodez : il a 57 ans. Sa liste compte dix-neuf noms, dont plusieurs Perségol et un Jean Bonnet, sans doute son beau-frère. Pourquoi un maire de village se retrouve-t-il derrière les murs d’une prison aveyronnaise ? Ceci a été l'objet d'autres récits dont voici le lien : Les martyrs de la Malène (Episode 1 : l'arrestation)

Ce qui est sûr, c’est qu’en février 1794, il est de retour chez lui.

Un mariage de l'an II

Le 19 février 1794, « l’an second de la République », Marianne se marie dans la maison commune de La Malène avec Antoine Arnal, cultivateur de La Parade, né en 1757. L'acte lui donne « environ 26 ans ». Son père, le « citoyen Pierre Jean Persegol », consent au mariage et signe l’acte. Parmi les témoins, deux oncles de la mariée : son frère Jean-Baptiste, venu d’Hauterives, et Jean-Baptiste Privat, 43 ans, de Sainte-Enimie, oncle maternel de Marianne. Plus de vingt ans après la mort de Marie, la famille de Sainte-Enimie est donc toujours là.

Marianne, la seule de ses enfants à avoir survécu, donnera treize enfants à Antoine Arnal, dont Calixte, Basile, Rosalie Élisabeth, Isidore et Frédéric. Pierre-Jean est ainsi, comme l’écrit l’abbé Foulquier, l’ancêtre maternel de la famille Arnal de La Malène. Quant à nous, nous descendons de Rosalie Élisabeth.

La fin de sa vie

Pierre-Jean meurt le 24 juin 1818, à dix heures du matin, dans sa maison de La Malène. L’acte, rédigé le jour même, lui donne « huitante-deux ans », à l’ancienne, et le décrit comme propriétaire cultivateur. Ce sont son gendre Antoine Arnal et un voisin, Jacques Fages dit Marchand, qui font la déclaration. 

18180624 persegol pierre jean deces

 

Né sous Louis XV, mort sous Louis XVIII, Pierre-Jean a traversé la fin de l’Ancien Régime, la Révolution, le Consulat et l’Empire sans quitter son village, ou presque. Il n’a pas fini de nous raconter La Malène.

Sa place dans notre arbre

Pierre Jean Perségol

Sources : 

  • Abbé Achille Foulquier, Notes biographiques sur le clergé desservant des paroisses comprises dans les trois anciens archiprêtrés de Barjac, Javols et Saugues (AD48, 8° 1672).
  • Registres paroissiaux de La Malène, 1770-1773 (AD48, 4E088/1, vues 3 et 5) : mariages des 17 et 19 février, baptême et décès de Marie-Justine, décès et inhumation de Marie Privat.
  • Acte de mariage de Marianne Perségol et d’Antoine Arnal, 19 février 1794 : AD48
  • Acte de décès de Pierre-Jean Perségol, La Malène, 24 juin 1818 (AD48).
  • Rôle de la taille et de la capitation de La Malène, 1789, et pièces de 1790 photographiées aux archives.
★ ★ ★ ★ ★
Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Anti-spam