Dans le Gévaudan de 1790, on parle occitan, que l’on appelle alors le patois. Le français est la langue de l’écrit : celle des curés, des notaires, de l’administration, des registres. Quelques années plus tard, l’enquête de l’abbé Grégoire dénombrera plusieurs millions de Français qui ne parlent pas du tout le français, et autant qui ne le parlent pas couramment. Écrire est plus rare encore que parler : l’abbé Delon relève que 42 des 51 accusés de 1793 ne savaient pas signer. Lorsque l’assemblée primaire du canton se réunit, le 20 mai 1790, le règlement veut que son bureau soit tenu par les trois plus anciens d’âge « non illettrés ». Ce jour-là, ce sont le curé Pascal, Jean Cartayrade et Pierre-Jean.
Où Pierre-Jean a-t-il appris ? Je l’ignore : peut-être auprès du curé, peut-être dans une école du bourg. Ce que l’on voit, c’est que son métier lui a donné de la pratique : le rôle d’impôts de 1789 le désigne comme greffier, et sa plume est à l’aise avec le vocabulaire de la procédure, « assigner », « faire justice », « tomber par défaut ».

Son français n’est pourtant pas celui d’un académicien, et c’est ce qui le rend si vivant. Je l’ai moi-même remis en français d’aujourd’hui pour le rendre lisible, mais voici, pour une fois, un passage tel qu’il l’a écrit, dans une lettre du 5 août 1790 :
« … et le dit gal et alé a majruis trouver Mrs Cabanel et monsieur rouculj avec trois assigniasions qui luj avoit donner le dit monginon dans peu de tempts (…) Monginon a dit quil y voulait manger cent ecus et le dit Joseph gal ne peut pas luj faire face. »
On y trouve ce que l’on attend d’un homme qui apprend le français comme une seconde langue. Il écrit comme il entend : « prandre », « fere », « alé », « il ni en a pas » pour « il n’y en a pas ». Il confond « et » et « est », l’infinitif et le participe (« avoit donner »). Il écrit Meyrueis « majruis », sans doute comme on le dit au pays. Il met un « j » au bout de « lui » (« luj »), une habitude d’écriture courante à l’époque, et ajoute au contraire des lettres savantes que rien ne réclame : « tempts ». Mais il sait aussi manier le subjonctif imparfait (« permettre que Mr Vachin en nommât un », qu’il écrit « nommat ») et conclure sa lettre comme il se doit, « avec respect, votre humble et très obéissant serviteur ». On le voit enfin se corriger : un début de phrase biffé, un mot barré, un « que » glissé au-dessus de la ligne. Écrire n’est pas pour lui un geste naturel, c’est un travail, et il le fait avec application.
Il faut d’ailleurs se garder de lui reprocher trop de fautes. En 1790, l’orthographe n’est pas fixée : les accents sont facultatifs, et l’Académie n’imposera « ai » à la place de « oi » pour les imparfaits (« avoit », « cherchoit ») qu’en 1835. Dans la même lettre, Pierre-Jean écrit « avoit » et « voulait », comme beaucoup de ses contemporains.