« Nous ne voulons point absolument dépendre de La Malène ! »

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Dans La Lozère

Les rivalités territoriales de 1790 autour de La Malène et de Saint-Chély-du-Tarn

Je suis retombée par hasard sur des relevés faits aux archives à Mende il y a quelques années et qui étaient restés inexploités. Quelle erreur ! En m'attelant à leur transcription, je me suis rendue compte que c'était un véritable petit trésor !
Voici donc ce que j'ai pu en comprendre et l'histoire qui en résulte.

En 1790, la Révolution française ne bouleverse pas seulement les institutions du royaume. Dans les villages du Gévaudan, elle fait aussi surgir des questions très concrètes : où seront installées les nouvelles administrations ? Quels villages dépendront de quel canton ? Qui aura le droit de voter ? Et surtout, qui décidera de l'organisation du territoire ?

À La Malène et à Saint-Chély-du-Tarn, ces questions vont provoquer de vives tensions. Une série de documents conservés aux archives permet de suivre cette querelle au fil des semaines. On y découvre des accusations, des réponses indignées, des rivalités de personnes et des arguments parfois très éloignés des grands idéaux révolutionnaires.

Au milieu de cette agitation apparaît le nom de Pierre Jean Perségol, notre ancêtre, alors greffier, puis présent dans les opérations électorales du canton comme maire de la Malène. Un autre document, signé de sa main, nous donne également un aperçu très concret des préoccupations municipales de l'époque.

Signature de pierre jean persegol

Deux paroisses, plusieurs hameaux, un même territoire à organiser

Pour comprendre l'affaire, il faut d'abord se représenter le territoire concerné. La paroisse de La Malène regroupe plusieurs hameaux : Cauquenas, L'Angle, Le Mazel, Les Monts, Rieisse, Rouveret et Montignac ; certains dans la vallée, d'autres sur le Causse Méjean ou encore sur le Sauveterre.

De l'autre côté du Tarn, la paroisse de Saint-Chély-du-Tarn rassemble notamment Mas-Saint-Chély, Hauterives, Pougnadoires, Cabrunas, Anilhac, Cabrières, Carnac, Toulousette et Mas de Val. Beaucoup de ces hameaux sont situés sur le Causse Méjean.

Ces deux paroisses sont concernées par la mise en place de la nouvelle organisation territoriale. Mais leur association au sein du canton de La Malène ne fait manifestement pas l'unanimité.

La Révolution a instauré de nouvelles règles électorales. Les citoyens actifs doivent se réunir en assemblées primaires, et ces assemblées participent à la désignation des électeurs chargés de concourir à la formation des administrations départementales. La Lozère est en cours d'organisation, et le canton devient un enjeu essentiel.

Or, pour les habitants de Saint-Chély, dépendre de La Malène n'est pas une évidence.

« Nous ne voulons point absolument dépendre de La Malène »

Antoine Robert (1742-1792), notaire au Mas-Saint-Chély et avocat en Parlement, s'en prend vivement au comte de Montesquieu. Il l'accuse d'avoir semé le trouble dans les paroisses de La Malène et de Saint-Chély, et d'avoir manœuvré pour que cette dernière soit rattachée au canton de La Malène.

L'assemblée du 20 mai est au cœur du différend. Robert reproche notamment à Montesquieu d'avoir fait intervenir un certain Fumel, habitant de Saint-Chély, pour signer le procès-verbal de l'assemblée et d'en avoir obtenu la nomination comme suppléant. Selon lui, Fumel ne représentait pourtant pas la municipalité de Saint-Chély et ne disposait d'aucun mandat de sa part.

La revendication est sans ambiguïté : les habitants de Saint-Chély souhaitent être rattachés à Hures pour former leur propre canton.

Robert écrit : « Nous ne voulons point absolument dépendre de la Malène, dussions nous nous pourvoir à l'Assemblée nationale. »

La formule est éloquente. Il ne s'agit pas d'une simple querelle de préséance entre deux villages, mais bien d'une contestation de l'organisation territoriale en train de se mettre en place.

La lettre évoque même une autre affaire, plus vaste : Robert dit avoir appris à Meyrueis que le comte de Montesquieu et la maison de Malian chercheraient à faire transférer le district de Meyrueis à La Canourgue. Il s'agit là encore d'une accusation, que les habitants de La Malène démentiront vigoureusement.

Le comte de Montesquieu au centre des débats

Le personnage qui revient sans cesse dans ces documents est le comte de Montesquieu, vraisemblablement Jean-Baptiste François Brun de Montesquieu, né vers 1755, fils de Gabriel Brun de Montesquieu et de Marie-Jeanne Césariette du Pont de Ligonnès.

Propriétaire de biens à La Malène, il y séjourne une partie de l'année et figure parmi les contribuables les plus importants de la paroisse. Le rôle des impositions de 1789 le place en tête des contribuables recensés, avec un montant de 87 livres dans la colonne du rôle.

Mais sa qualité de citoyen actif est contestée par ses adversaires. Peut-il voter à La Malène alors qu'il possède également une résidence ailleurs ? C'est précisément l'un des arguments discutés dans les mémoires échangés au printemps 1790.

Pour les défenseurs de La Malène, la réponse est oui : Montesquieu peut choisir celle de ses maisons où il souhaite établir son domicile. Il y séjourne, y possède des biens et y contribue aux impositions. Ils rappellent aussi qu'il avait déjà été élu notable lors de précédentes élections, sans que sa qualité de citoyen actif ait alors été contestée.

Le comte est donc bien davantage qu'un simple habitant fortuné : il est devenu l'un des acteurs essentiels de cette lutte d'influence.

Le château de la Malène

Le 20 mai 1790 : une assemblée qui se divise

Le procès-verbal de l'assemblée primaire du canton de La Malène, réunie le 20 mai 1790, nous permet de suivre les événements de façon plus précise.

Les citoyens actifs du canton sont convoqués afin de désigner deux électeurs qui participeront à la formation de l'administration du département de la Lozère.

La séance commence sous la présidence provisoire de Jean-Joseph Polverel, propriétaire à l'Angle, le plus âgé des citoyens présents. Il faut ensuite désigner les membres du bureau.

C'est à ce moment que la contestation éclate. Jean-Baptiste Malzac, de Montignac, propose Antoine Robert, du Mas-Saint-Chély, comme scrutateur. Pierre-Jean Monginoux, aubergiste ("hoste") à La Malène, réclame l'application du règlement et propose une personne plus âgée.

Une discussion s'engage. Robert décide alors de se retirer et entraîne avec lui les habitants du canton venus de l'autre côté du Tarn, à l'exception de ceux de Rieisse. Les participants restés sur place déclarent représenter la majorité de l'assemblée et décident de poursuivre les opérations.

Le curé Pascal, Pierre Jean Perségol et Jean Cartayrade de Rieisse prennent place au bureau pour procéder au scrutin. Pascal est élu président et Philippe Polge, notaire royal, secrétaire. Les membres de l'assemblée prêtent ensuite serment de maintenir la Constitution du royaume et d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi.

Vient enfin l'élection des trois scrutateurs chargés du dépouillement : le choix se porte sur Pierre Jean Perségol, le sieur Barthélémy Comte du Mazel et Jean Cartayrade. Les deux électeurs désignés sont le comte de Montesquieu et Barthélémy Comte. Fumel, de Saint-Chély, est élu suppléant. La séance se tient sur la terrasse du château de La Malène.

Cette pièce est particulièrement précieuse pour notre histoire familiale : elle mentionne explicitement Pierre Jean Perségol parmi les personnes qui participent au bureau et au dépouillement des votes. Il n'est donc pas seulement un nom figurant dans les registres fiscaux : il prend part aux premières opérations politiques du nouveau canton.

Les papiers de la Malène

Deux versions d'un même événement

Après l'assemblée, les deux camps ne tardent pas à faire connaître leur version des faits.

Du côté de La Malène, on prépare une délibération municipale destinée à défendre la conduite de la municipalité et des citoyens présents. Le texte accuse Robert et Malzac d'avoir cherché à troubler l'assemblée et à provoquer une scission du canton. Les termes employés sont particulièrement virulents. Robert aurait parlé d'une « bande de satellites » et Malzac d'une « populace effrénée ». La municipalité entend obtenir réparation pour ces propos qu'elle considère comme des injures et des calomnies. Montesquieu et Fumel sont chargés de présenter la délibération et le mémoire qui doit l'accompagner à l'assemblée électorale de Meyrueis.
Un autre mémoire, présenté comme celui des habitants de La Malène contre Robert, reprend point par point les accusations. Il défend la régularité de l'assemblée, conteste l'existence de violences et affirme que les habitants des différents villages avaient bien été convoqués. 
Il contient même une accusation assez savoureuse à l'encontre de Robert : celui-ci aurait déclaré à ses partisans, avant l'assemblée :

« Messieurs, si Mr de Montesquieu paroît, il n'y a rien à faire et quand vous verrez que je lève mon chapeau il faut me suivre. »

Selon les rédacteurs du mémoire, cette phrase démontrerait que Robert avait organisé à l'avance le retrait d'une partie des participants.

Difficile, aujourd'hui, de savoir ce qui s'est exactement passé. Les deux camps défendent leurs intérêts et leurs positions. Le procès-verbal décrit le retrait de Robert et de ses compagnons, mais les explications données à cet événement divergent radicalement.

Il faut donc lire ces mémoires pour ce qu'ils sont : des textes de controverse, rédigés pour convaincre les autorités, et non des comptes rendus impartiaux.

Les commissaires de Mende tranchent… provisoirement

Une réponse datée de Mende du 22 mai 1790, signée par le commissaire du Roi éclaire la suite de l'affaire.

Les commissaires expliquent avoir reçu des informations contradictoires : les faits exposés dans le mémoire et ceux rapportés dans une lettre venue de La Malène ne concordent pas. Ne sachant de quel côté se trouve la vérité, ils ne souhaitent pas revenir sur les ordres qu'ils ont déjà donnés.

Ils autorisent cependant le canton à poursuivre la tenue de son assemblée primaire. Ils reconnaissent également à Montesquieu la possibilité de se déclarer citoyen actif à La Malène, puisqu'il y possède une habitation et qu'il a refusé de voter à Mende. La réponse se termine par un appel à la paix et à l'union, signe que les autorités souhaitent surtout éviter que cette querelle locale ne dégénère davantage.

Les documents conservés portent plusieurs dates et présentent des ratures ou des passages manifestement préparatoires. Il est donc difficile de reconstituer précisément la circulation de chaque courrier. La lettre de Robert, notamment, pourrait être une copie ou un brouillon destiné à des responsables de Mende, plutôt que l'exemplaire effectivement expédié.

Les préoccupations très concrètes d'un maire

Parmi les pièces retrouvées figure également une lettre datée du 5 août 1790, signée « Persegol maire ». Elle nous fait quitter les grandes querelles territoriales pour retrouver les préoccupations quotidiennes des habitants.

Extrait lettre Perségol

Le maire sollicite des renseignements auprès de son correspondant au sujet de droits que les habitants de La Malène estiment posséder sur des terrains désignés dans la lettre comme La Coste et La Fabarede. Le mot qui désigne précisément l'usage revendiqué est difficile à déchiffrer dans la transcription. Perségol demande si les archives du chapitre conservent un titre établissant ce droit ou si une jouissance ancienne pourrait suffire à le faire reconnaître.

Il explique que la plupart des habitants de La Malène se sont rendus chez lui alors que les officiers municipaux étaient réunis pour signer le rôle de la capitation et d'autres délibérations. Ils les ont menacés s'ils ne faisaient pas les démarches nécessaires pour obtenir satisfaction.

Le maire doit également intervenir dans une affaire opposant Antoine Monginoux à Joseph Gal, au sujet de l'accès à une vigne. Monginoux a fait délivrer plusieurs assignations à Gal. Mais celui-ci se heurte à une difficulté : la juridiction de La Malène ne dispose pas de greffier, alors que les autorités de Meyrueis lui demandent de présenter les assignations au greffe local. Perségol sollicite donc la nomination d'un greffier, ou l'autorisation pour monsieur Vachin d'en désigner un. Il déconseille en revanche de nommer Polge, qu'il estime favorable à Monginoux.

Cette lettre est particulièrement parlante. Être maire en 1790 ne consiste pas seulement à participer à la construction des nouvelles institutions. Il faut aussi répondre aux habitants, défendre leurs droits d'usage, gérer les conflits de voisinage et faire fonctionner une justice locale dont les moyens semblent parfois bien précaires.

1790, une année où tout se redessine

Ces documents montrent combien la mise en place des nouvelles institutions révolutionnaires a pu être compliquée à l'échelle d'un territoire rural.

La question du canton de La Malène ne se résume pas à une rivalité entre deux villages. Elle touche à la représentation politique, au droit de vote, à la répartition des contributions, à l'organisation des paroisses et à la localisation des administrations.

Les habitants de Saint-Chély souhaitent ne pas dépendre de La Malène et envisagent un rapprochement avec Hures. Les défenseurs de La Malène, eux, veulent conserver le chef-lieu du canton et refusent de voir le territoire se morceler. Les arguments avancés mêlent considérations pratiques, intérêts fiscaux et rivalités personnelles.

Pour Pierre Jean Perségol, dont le nom apparaît dans le rôle des contribuables de 1789 puis dans le procès-verbal de l'assemblée du 20 mai 1790, ces bouleversements ne sont pas abstraits. Il participe aux opérations électorales au moment même où se dessinent les nouvelles institutions locales.

Les archives nous offrent ainsi une photographie assez rare de la vie politique de La Malène au début de la Révolution : non pas celle des grands discours de Paris, mais celle des habitants, des notables, des officiers municipaux et des hommes qui tentent de défendre leur place dans un monde en pleine transformation.

Et cette histoire ne s'arrête pas en 1790. Quelques années plus tard, La Malène sera de nouveau au cœur d'événements autrement dramatiques, lors de l'insurrection de 1793 autour de Marc-Antoine Charrier. Mais c'est une autre page de l'histoire locale, et il faudra veiller à ne pas confondre les acteurs ni les enjeux de ces deux périodes. Quoique ...

La hiérarchie administrative en 1790

 

Organisation territoriale en 1790

Schéma simplifié de l'organisation territoriale. Les paroisses et communautés ne sont pas encore toutes assimilables à nos communes actuelles.

A. L'assemblée municipale (ou assemblée de la commune) :

C'est l'instance qui s'occupe des affaires locales : gestion des biens communaux, fiscalité, décisions concernant les habitants, affaires courantes. On y retrouve le maire, les officiers municipaux, le procureur de la commune et, pour les affaires importantes, les notables.

B. L'assemblée primaire du canton

C'est une assemblée électorale. Elle réunit les citoyens actifs des différentes communautés du canton. Elle ne se contente pas de gérer le village : elle doit notamment désigner des électeurs qui participeront ensuite aux élections à l'échelon supérieur. C'est précisément l'assemblée qui se réunit à La Malène le 20 mai 1790.

C. L'assemblée électorale du département

Les électeurs désignés dans les assemblées primaires se réunissent ensuite pour élire les administrateurs du département et du district, ainsi que les représentants prévus par les textes. Dans cet article, il est question de choisir deux électeurs qui participeront à la formation de l'administration départementale. C'est donc un scrutin important : les personnes choisies vont peser sur la future organisation politique de la Lozère. Cette organisation découle notamment de la loi du 22 décembre 1789.

Et les commissaires du Roi ?

Ils sont chargés de participer à la mise en place de cette nouvelle organisation territoriale. Ils interviennent dans les conflits et les contestations relatifs à la formation des assemblées et à la délimitation des circonscriptions.

Article un peu long, je m'en excuse mais la richesse des documents retrouvés méritait de s'étendre !
Et j'ai tout trouvé mon personnage de l'Ancêtre du Dimanche : je vous présenterai, plus généalogiquement cette fois, Pierre-Jean Perségol, sosa 894, maire éphémère de la Malène pendant cette trouble période.

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