F comme Froid : le laboureur des Avens

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Dans La Lozère

La mort de Jean Jory, notre sosa 6 154, tient dans les registres de La Parade en douze mots : il avait labouré la veille, et il s'est laissé transir de froid.

F comme Froid

Jean Jory, dit “Gabriel”, vivait au hameau des Avens, sur la paroisse de la-Parade, en Lozère, en plein cœur du Causse Méjean, ce plateau calcaire battu par les vents où l'hiver ne pardonne pas. Laboureur de son état, il ne savait pas signer, pas plus que sa femme Gaspare Evesque, elle aussi native, semble-t-il, du même village. De leurs origines à tous deux, je ne sais rien : ni l'un ni l'autre n'a de parents identifiés à ce jour. Ils apparaissent déjà mariés dans les années 1640, et c'est tout ce que j'ai trouvé sur eux pour l'instant.

Le couple a eu au moins cinq enfants, toutes des filles sauf un fils : Marguerite (vers 1641), Louise (vers 1644), Guillaume (vers 1648), Jeanne (vers 1653) et Marie (vers 1657). C'est de Marguerite, l'aînée, que je descends.

Vieille maison aux Avens

Un contrat de mariage qui éclaire la composition de la famille

Le 8 octobre 1662, un contrat de mariage est passé aux Avens, dans la maison même de Jean Jory, pour unir Marguerite à Antoine Fages dit Vidou, de Montignac. L'acte, dressé par le notaire Pierre Michel du Bedos, est très généreux en renseignements : Jean Jory et Gaspare Evesque donnent à leur fille tous leurs biens présents et à venir, en meubles et immeubles, ne se réservant que l'usufruit leur vie durant, de quoi vivre « sain que malade », et une poignée de réserves symboliques, deux brebis de port, vingt-quatre livres pour des œuvres pies. Ils prennent soin, dans le même acte, de doter par avance leurs autres enfants : quinze livres pour Guillaume, trente-cinq livres chacune pour Louise, Jeanne et Marie. Le mariage religieux est célébré un mois plus tard, le 6 novembre, en l'église Saint-Ilère de la Parade, en présence du père de la mariée.

L’an mil-six-cent-soixante-deux et le huitième jour du mois d’octobre après midi régnant très chrétien prince Louis par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre par devant moi notaire royal et témoins bas nommés comme ainsi soit qu’à l’honneur de Dieu et multiplication de l’humain lignage mariage soit été traité et se doive s’il plait à Dieu solenniser en sainte mère église d’entre Anthoine Fage fils d’Estienne et de Glaude Maurine du lieu de Montignac paroisse de La Malène diocèse de Mende d’une part et honnête fille Margueritte Jorye fille à Jean Jory et de Gaspare Avesquesse du village des Avens paroisse de La Parade audit diocèse d’autre et c’est sous les conditions ci-après écrites la première que procédant les futurs mariés ledit Fage de l’avis et consentement dudit Estienne Fage son père et ladite Jorye de celui de sesdits père et mère et de plusieurs leur autres parents et amis ici présents en qualité de témoins sous nommés lesquels ont promis se prendre et épouser l’un l’autre en l’église catholique romaine à la première réquisition que par l’un d’eux en sera faite et pourvu qu’aucun légitime n’y intervienne à peine de tous dépens dommages et intérêts en second lieu qu’en faveur et contemplation du présent mariage et pour les charges et supportation d’icelui et en considération des bons et agréables services que lesdits Jory et Avesquesse ont reçus et espèrent recevoir à l’avenir de ladite Jorye leur fille de la preuve des quels désirent la relever ont de leur bon gré donné et donnent conjointement à ladite Jorye leur fille future épouse en faveur dudit mariage savoir tous et chacun leurs biens meubles et immeubles présents et avenir en quoi qu’ils consistent et puissent être consister et émouvoir avec leurs honneurs et charges sous les réservations que s’ensuivent la première qu’ils se réservent d’être maîtres usufruitiers leur vie durant la seconde qu’ils se réservent d’être vêtus chaussés et entretenus tant sain que malade à l’ordinaire de la maison et travaillant pour l’avancement d’icelle et faisant un même pot et feu de plus se réservent lesdits donateurs la somme de vingt-quatre livres pour en disposer en œuvres pies ou en faire à leurs plaisirs et volontés de même se réservent lesdits donateurs pour leur vivant le revenu et fruit de deux brebis de port finalement se réservent de doter et légitimer leurs autres enfants lesquels ils ont tout maintenant régler savoir à Guilhaume Jory leur fils la somme de quinze livres à Louize, Jeanne et Marie Jories leurs filles à chacune d’elles la somme de trente-cinq livres payable à moitié à leursdits enfant et filles lors qu’ils viendront à se marier ou aurons atteint l’âge de vingt-cinq ans pour faire quittance valable et l’autre moitié en deux payes égales qui commenceront un an après le premier payement et moyennant ce lesdits donateurs entendent que leursdits enfant et filles ne puissent autre chose demander ni prétendre sur leursdits biens laquelle donation a été acceptée par ladite Jorye leur fille conjointement avec ledit Fage futurs époux qui en ont humblement remercié lesdits donateurs et promis de satisfaire aux susdites conditions et réservations et en conséquence duquel présent mariage ledit Fage futur époux a promis d’apporter et convertir sur les biens de ladite Jorye future épouse la somme de trois-cent-soixante-une livres qu’il a en moyens ou cabal ainsi qu’il a fait apparoir par bonnes obligations premièrement de la somme de septante-deux livres que Pierre Flavier du Villaret d’Hure lui doit pour vente d’un mulet par obligation du douzième mars dernier reçue par moi dit notaire plus autre obligation du vingt-unième mai mil-six-cent-cinquante-sept de la somme de quarante-cinq livres et une carte froment beau bled que Jean Malzac d’Anilhac lui doit plus autre obligation du dix-septième juin mil-six-cent-cinquante-sept reçue par maître Albaric notaire de la somme de quarante livres que François Amat son beau-frère dudit Montignac lui doit de même outre ce dessus a confessé ledit Amat ici présent devoir audit Fage futur époux la somme de vingt livres pour argent prêté revenant lesdites deux-sommes jointes à soixante livres plus a dit ledit Fage futur époux lui être due la somme de quarante-deux livres par la veuve d’André Gache du Beffre qu’elle lui doit sans obligation de même a été présent Jacques Gal de Rouveret qui a confessé devoir audit Fage futur époux la somme de cinq livres que promet lui payer de jour en jour à sa volonté plus lui est due par Pierre Bouysset d’Anilhac la somme de treize livres par obligation du douzième mars mil-six-cent-cinquante-huit reçue par moi dit notaire finalement lui est due la somme de quatorze livres par Anthoine Gruat bastier du Beffre pour reste de plus grande somme contenue en la promesse que ledit Gruat lui avait fait le premier mai mil-six-cent-soixante-un lesquelles sommes bétail à laine et bled seigle que ledit Fage a le tout a été évalué entre parties et ont dit revenir en l’état à ladite somme de trois-cent-soixante-une livres que ledit Fage emploiera à l’acquittement des charges et affaires des biens de ladite Jorye future épouse et en retirera des acquets et reconnaissances pour s’en servir ainsi qu’il appartiendra le lieu de restitution advenant demeurant convenu entre les futurs mariés que venant à décéder l’un avant l’autre et si c’est par ledit Fage a donné à ladite Jorye par prédécès et gain nuptial la somme de cent livres et par même droit venant ladite Jorye à décéder avant ledit Fage a donné à icelui la somme de cinquante livres payable au survivant des biens du prémourant dans l’an de celui qui décèdera le premier et pour ainsi le tenir et tout ce dessus observer toutes les susdites parties une chacune d’elles comme concerne ont obligé et hypothéqué tous et chacun leurs biens présents et avenir qu’ont soumis aux forces et rigueurs des cours de leur ordinaire présidial et conventions royaux de Nismes et autres à ce nécessaires et ainsi l’ont promis et juré avec d’eux renonciation fait et récité audit Les Avens maison desdits donateurs présents François et Pierre Michels praticiens du Bedos signés Estienne Fage Jean et Pierre Perriers Isac Pautard de Carnac Léonard et Guilhaume Avesques frères dudit Les Avens illettrés

La mort du père

Le 5 janvier 1686, le curé Jean Pourquier consigne la mort de Jean Jory dans le registre de La Parade. Son écriture, ample et posée, mérite qu'on reproduise l'acte plutôt que de le résumer, le voici :

16860106 jory jean sepulture

En quelques lignes, tout est dit : la journée de labour la veille, et cet engourdissement du froid dont il ne s'est pas relevé. Le registre ne précise ni les circonstances exactes, ni si on l'a retrouvé au champ ou chez lui. Il avait, selon les calculs généalogiques, environ 75 ans.

Sa femme Gaspare le suit à peine quinze mois plus tard, le 12 avril 1687, dans ce même hameau des Avens.

Mourir sur le Causse Méjean au XVIIe siècle

Le Causse Méjean, où vivait Jean Jory, culmine autour de 1 000 à 1 200 mètres d'altitude, un plateau karstique nu, sans arbres, exposé à des vents violents et à des hivers rigoureux, où la neige pouvait bloquer les hameaux durant des semaines. Les laboureurs continuaient pourtant à travailler tard dans la saison, la survie du bétail et des réserves en dépendant directement. L'hypothermie, mal comprise à l'époque, était perçue davantage comme un « engourdissement » qui gagnait le corps, on « se laissait transir », que comme un mécanisme physiologique identifiable. Les curés notaient souvent ce type de décès avec une économie de mots : la mort par grand froid, chez les paysans du Causse, n'était pas un accident rare mais un risque ordinaire du métier.

Causse Méjean Benoit Colomb

Marguerite, la fille de Jean Jory, a vécu, elle, jusqu'à un âge exceptionnel pour l'époque : elle meurt le 8 janvier 1721 aux Avens, presque trente-cinq ans jour pour jour après son père, à environ quatre-vingts ans, entourée de ses enfants. C'est par elle que le sang de ce laboureur du Causse, mort d'avoir trop bravé l'hiver, continue de couler jusqu'à moi.

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