L'ancêtre du dimanche : Hild Hrólfsdóttir, l'aïeule qui a peut-être fondé la Normandie

Le 30/08/2026 0

Dans Les Normands

(ou : pourquoi mon mari n'a peut-être pas tort de se prendre pour un viking)

Aujourd'hui, exceptionnellement, on change un peu de registre. Pas d'acte paroissial, pas de registre d'état civil au programme.
Aujourd'hui, on remonte à la 36ᵉ génération, sosa n° 37 599 315 469 très exactement, jusqu'à une femme née vers 830 quelque part sur la côte ouest de la Norvège, et dont le nom même varie selon les sagas qui la mentionnent : Hild, Hilda ou Ragnhild Hrólfsdóttir.

Prévenons-le tout de suite, en toute honnêteté : ce numéro de sosa, aussi vertigineux soit-il, ne repose sur aucune preuve documentaire. Aucun acte, aucun registre, rien qui ressemble de près ou de loin à ce je traite d'habitude ici. Ce que nous avons, ce sont des sagas islandaises et c'est déjà une très belle histoire en soi.

Une fille de pillard, une femme de jarl

Selon les sources scandinaves médiévales, principalement la Heimskringla de Snorri Sturluson et la Saga des Orcadiens, Hild ou Hilda serait la fille d'un certain Hrólfr Nefja (« Rolf le Nez »), un chef qui multipliait les expéditions vikings. Un été, il pilla la région du Vík, près d'Oslo, ce qui mit dans une colère noire le roi Harald à la Belle Chevelure, celui-là même qui unifiait alors la Norvège d'une main de fer. Harald décréta le bannissement de Hrólfr.

Hilda tenta d'intercéder pour son père. Sans succès. Mais elle composa à cette occasion une strophe scaldique (une lausavísa), conservée dans les manuscrits de la Heimskringla. Hild n'y implore pas la pitié du roi : elle le met en garde. Filant une image guerrière typique de la poésie norroise, elle compare le bannissement de son père au fait de « chasser le loup » du royaume et prévient Harald qu'un tel adversaire, une fois rejeté et livré à lui-même, pourrait bien se retourner contre lui et ses terres. Ce n'est donc pas une supplique éplorée, mais une joute verbale, d'égal à égal avec le roi. Et le fait même que ce texte ait traversé onze siècles fait d'elle l'une des très rares femmes scaldes dont un poème nous soit parvenu, remarquable pour quelqu'un qu'on situe d'ordinaire en simple figurante des sagas des hommes de sa famille.

Hild hrolfsdottir

Hilda épousa Ragnvald Eysteinsson, jarl de Møre (la région correspondant aujourd'hui à peu près au comté norvégien de Møre og Romsdal), grand ami et allié du roi Harald. Le couple eut trois fils : Ivar, mort au combat en soutenant Harald ; Thorir, qui succéda à son père comme jarl de Møre ; et Hrólfr.

More og romsdal in norway

Un fils qui a peut-être fondé la Normandie

C'est ce troisième fils qui nous intéresse tout particulièrement. Hrólfr était, dit la saga, si grand et si corpulent qu'aucun cheval ne pouvait le porter, il se déplaçait donc à pied, d'où son surnom : Göngu-Hrólfr, « Hrólfr le Marcheur ». Un été, revenant d'une expédition viking, il commit un pillage sur les terres mêmes du roi Harald, qui l'avait pourtant formellement interdit. Furieux, le roi le bannit à son tour de Norvège.

Ce Hrólfr banni, les sagas et la tradition normande l'identifient à Rollon, celui qui devint en 911 le premier duc de Normandie par le traité de Saint-Clair-sur-Epte avec le roi de France Charles le Simple.

Gui archeveque de rouen traitant avec rollon

Gui, archevêque de Rouen, traite avec Rollon, chef des Normands
Par Anonyme — Bibliothèque municipale de Toulouse, Grandes Chroniques de Saint-Denis

Voilà donc, si l'on suit ce fil, mon mari devenu descendant en ligne directe du fondateur légendaire de sa propre région natale. La boucle est bouclée, et elle est plutôt jolie.

Ce qu'il faut absolument garder en tête

Et c'est là que le généalogiste rigoureux qui sommeille en nous doit reprendre la parole.

Ces récits ont été mis par écrit trois siècles après les faits. La Heimskringla et la Saga des Orcadiens datent du XIIe-XIIIe siècle, alors que Hilda et Ragnvald auraient vécu au IXe siècle. Les sagas elles-mêmes ne s'accordent pas entre elles : notre héroïne s'appelle Hild dans l'une, Ragnhild dans l'autre. Certaines versions font même remonter la lignée de Ragnvald jusqu'à des rois légendaires de Finlande, signe assez net qu'on est ici dans le registre du mythe fondateur, pas de l'acte notarié.

L'identification Hrólfr = Rollon elle-même est débattue. Les historiens modernes soulignent que les sources sur les origines de Rollon sont contradictoires, et que cette identification, si séduisante soit-elle pour la geste normande, n'est pas établie avec certitude par les spécialistes.

Comment un tel numéro de sosa se retrouve-t-il dans un logiciel de généalogie ?

C'est un phénomène bien connu et très répandu : dès qu'une lignée documentée croise, quelque part au Moyen Âge, une famille noble elle-même reliée par tradition à des figures de sagas ou de légendes, des généalogistes ont construit des « passerelles » reliant les deux. Ces raccords circulent depuis largement en ligne et dans les logiciels généalogiques, sans qu'aucune preuve documentaire ne vienne jamais les étayer. Ils ne sont ni vérifiables, ni à proprement parler réfutables : ils appartiennent à un autre régime de vérité que celui de nos actes paroissiaux.

Alors, mon mari a-t-il raison de se sentir viking ? Peut-être. On ne pourra jamais le prouver et c'est très bien comme ça. Il y a une forme de plaisir à laisser cette question ouverte, entre légende scandinave et fierté normande.

Une ancêtre aux 53 visages

Un dernier détail, presque plus parlant que tout le reste : Hilda n'apparaît pas une seule fois dans mon arbre, mais 53 fois, et apparait également dans les ancêtres lointains de mes propres parents. Loin d'être un signe qu'elle est « spéciale », c'est au contraire la preuve la plus nette de son statut d'ancêtre-passerelle : ces figures légendaires, une fois raccrochées à une lignée noble par les généalogistes du passé, se retrouvent mécaniquement dupliquées à travers l'arbre entier, dès qu'on touche à la noblesse européenne ancienne côté paternel et côté maternel. C'est très exactement ce qui se passe avec Charlemagne dans l'immense majorité des généalogies européennes documentées : on ne « descend » pas de lui par une ligne unique et prestigieuse, mais par des dizaines, voire des centaines de chemins qui se recroisent sans cesse. Hilda, ici, n'est qu'une Charlemagne viking à plus petite échelle.

Sources :

Envie de creuser l'histoire d'Hilda et de sa famille ? Voici quelques pistes.

  • Le texte original du poème d'Hilda (en vieux norrois, avec traduction anglaise) est consultable sur le Skaldic Poetry Project, la base de référence des chercheurs spécialistes de poésie scaldique : skaldic.org
  • Les notices Wikipédia sur Hild Hrólfsdóttir et Ragnvald Eysteinsson résument bien ce que l'on sait par les sagas
  • Les récits eux-mêmes se trouvent dans la Heimskringla de Snorri Sturluson et l'Orkneyinga saga (Saga des Orcadiens), deux grands textes islandais du XIIe-XIIIe siècle, disponibles en traduction française ou anglaise dans plusieurs éditions
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