L'ancêtre du dimanche : la double vie de Louis Boisné, meunier et forçat

Le 09/08/2026 0

Dans Les Normands

Il naît un matin d'avril 1736 à Pont-Authou, petit village de l'Eure niché sur les bords de la Risle.
Premier ancêtre de notre arbre à venir de ce département, Louis Boisné inaugure une branche que nous n'avons pas encore explorée en amont, mais son histoire personnelle suffit déjà, à elle seule, à mériter qu'on s'y arrête.

Fils de Jacques Boisné, meunier, et de Marie-Françoise Paumier, Louis grandit orphelin très tôt : son père meurt en février 1740, alors qu'il n'a pas quatre ans. Sa mère disparaît elle aussi avant 1758. C'est donc en "fils mineur de feu Jacques munier" qu'il se présente, à 21 ans, devant le curé de Baigneville, dans la paroisse de Bec-de-Mortagne, en Seine-Maritime, à plus de 80 kilomètres de son village natal. Comment et pourquoi ce jeune Eurois a-t-il traversé la Normandie pour s'installer sur cette paroisse côtière ? Sa fiche ne le dit pas, et je me garderai d'inventer une raison, migration de compagnon meunier, opportunité de moulin à reprendre, réseau familial déjà présent sur place : les hypothèses sont nombreuses, aucune n'est démontrée. C'est un point à creuser.

Pont Authou

Ce qui est certain, en revanche, c'est que Louis épouse là, le 10 avril 1758, Anne Geneviève Quesné, fille elle aussi d'un meunier, Pierre Quesné, et d'Anne Collos. L'acte de mariage, conservé aux Archives de Seine-Maritime, précise que les fiançailles ont été célébrées la veille et que le mariage s'est tenu sans empêchement ni opposition, en présence du père de la mariée, qui, comme Louis, ne savait pas signer.

Le dix d'avril mil sept cent cinquante huit après la publication des bans du futur mariage entre Louis Boisney fils mineur de feu Jacques munier originaire de la paroisse de Pontauthou sur risle et demeurant depuis temps de droit sur cette paroisse et entre Anne Quesné fille majeure de Pierre meunier et d'Anne Collos de cette paroisse, faites en cette église au prosne de la grande messe le deux, trois et neuf avril sans qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition, je soussigné curé de Baigneville ay reçu après les fiancailles célébrées le jour d'hier ce jourd'huy en cette église leurs mutuels consentements de mariage et leur ay donné la bénédiction nuptiale présence de Pierre Quesné père de l'épusequi a déclaré ne savoir signer, Jean Gruchy, Tomas Collos, Jacques Adam soussignés.

 

De cette union naissent onze enfants entre 1758 et 1777, tous à Bec-de-Mortagne. Le tableau ci-dessous en détaille le devenir.

Le foyer Boisné est, à tous égards, un foyer de meuniers. Le beau-père de Louis est meunier ; deux de ses fils, Louis Georges et Guillaume Nicolas, deviendront maîtres meuniers ; un troisième, Jean-Charles, sera meunier à son tour. Le moulin est le centre de cette famille, la source de son pain et, comme on va le voir, de sa perte.

La faute et la chute

Le 24 juillet 1777, la justice de Rouen condamne Louis Boisné pour "vol et escamotage de farine de bled à ceux qui venaient moudre à son moulin." Autrement dit : il détournait, à leur détriment, une part de la farine que les habitants du Bec lui confiaient pour la mouture, un vol commis non pas contre des inconnus, mais contre ses propres clients, ceux-là mêmes qui dépendaient de lui pour leur pain quotidien.

Ce motif n'est pas anodin. Il fait directement écho à une figure très ancienne du folklore populaire français : celle du "meunier voleur", accusé depuis le Moyen Âge de tricher sur les mesures et de s'enrichir sur le dos de ses clients. Ici, ce n'est plus une figure de fabliau ou de proverbe, mais un fait judiciaire, daté, documenté, et lourd de conséquences.

Entre sa condamnation et son entrée effective au bagne de Rochefort, le 6 juin 1778, près de onze mois s'écoulent, délai qui correspond vraisemblablement au temps de détention préalable et au trajet des chaînes de forçats convoyées à pied à travers le royaume. Louis y est enregistré sous le matricule 13569, avec la description physique suivante : visage ovale et brun, cheveux, sourcils et barbe noirs, bouche moyenne, un signe au milieu de la joue gauche, marqué "GAL". Il y meurt le 8 novembre 1780, après deux ans et cinq mois de détention, n'ayant purgé qu'une fraction de sa peine de neuf ans.

17801108 boisne louis deces

Ligne mentionnant le décès de Louis (Collection hospitalière de Rochefort)

Entre juillet 1777 et novembre 1780, la famille restée à Bec-de-Mortagne connaît elle aussi son lot d'épreuves : trois des enfants du couple, Marc Étienne, Jean-Baptiste et Martin François, meurent en bas âge entre décembre 1776 et décembre 1777, dans les mêmes mois que le procès de leur père. Je n'établis aucun lien de causalité entre ces deuils et la condamnation de Louis, mais la coïncidence temporelle mérite d'être signalée telle quelle.

Anne Geneviève Quesné, restée seule avec les enfants survivants, se remarie le 6 novembre 1781 avec un certain Pierre Vion, maître meunier lui aussi, veuf, âgé d'environ 42 ans. L'acte de mariage, conservé, est explicite : elle y est dite "veuve en premières noces de feu Louis Boinai" (On trouve d'ailleurs plusieurs variantes du patronyme : Boisné, Boisney, Boinai, Boinay). Ce second mariage sera bref : Pierre Vion meurt en 1787, et Anne Geneviève le suit l'année suivante, le 24 janvier 1788, à Baigneville.

Les onze enfants de Louis Boisné et Anne Geneviève Quesné

Enfant Naissance - Décès Union Devenir connu
Anne Suzanne 1758-1842 Jean-Baptiste Pierre François Avenel (1760-1801), journalier Ont vécu à Bec-de-Mortagne
Louis Georges 1760-1810 Marie-Catherine Paimparay (1762-1836) Maître meunier, marchand laboureur, propriétaire, cultivateur
Françoise Marie 1762-?    
Guillaume Nicolas 1765-1834 Anne Justine Bredel (1771-1851) Maître meunier
Jean-Charles 1767-1846 Françoise Coquin (1777-1844) Meunier
Marie-Jeanne 1768-1851 Pierre Denis Langlois (1770-1851), chasse-moute, marchand de farine, marchand fripier, journalier  
Rose (sosa 543) 1771-1795 Charles Carpentier (1739-1811), sosa 542, marchand  
Jean-Baptiste 1775-1776   Décédé en bas-âge
Marc Étienne 1773-1777   Décédé en bas-âge
Pierre Louis 1776- ?    
Martin François 1777-1777   Décédé en bas-âge

 

Que signifie la mention "GAL" ?

Les galères royales françaises ayant été supprimées dès 1748, un homme condamné et "marqué GAL" dans les années 1770 n'a plus ramé sur aucun navire : le terme, resté dans le vocabulaire administratif et carcéral, désigne alors un forçat affecté aux travaux forcés des arsenaux et bagnes portuaires, comme celui de Rochefort, où Louis finit ses jours. L'appellation "galérien" a ainsi survécu bien après la disparition de la réalité qu'elle désignait à l'origine.

Plan du bagne de Rochefort

Plan du bagne de Rochefort - 1766 conservé au service historique de la Défense, château de Vincennes

Le meunier, figure de méfiance populaire

Dans la société d'Ancien Régime, le meunier occupe une position ambiguë : personnage indispensable au village, il détient aussi un quasi-monopole qui en fait une cible privilégiée de la suspicion populaire. Fabliaux médiévaux, proverbes ("il n'est pire meunier que celui qui ne veut pas voir la farine dans son propre sac") et chansons populaires véhiculent depuis des siècles l'image du meunier tricheur sur les mesures. Le cas de Louis Boisné est un rare exemple où ce stéréotype rencontre un dossier judiciaire réel et daté, sans que l'on sache si sa faute fut occasionnelle, répétée, ou aggravée par les difficultés économiques du moment.

Le meunier son fils et l'âne

La chaine des forçats

Avant l'ère du chemin de fer, les condamnés au bagne ne voyageaient pas seuls : ils étaient rassemblés en "chaînes", convois de forçats enchaînés qui traversaient le royaume à pied, d'étape en étape, sous escorte. Le document retrouvé mentionne la "Chaîne d'Orléans", probablement le nom du convoi ou de son point de départ. Le délai de près d'un an entre la condamnation de Louis à Rouen et son arrivée à Rochefort donne une idée concrète de la lenteur et de la dureté de ce transfert.

La prison de bicetre a gentilly le depart de la chaine des forcats

Sa place dans notre arbre

Louis Boisné
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