#RDVAncestral — Les Arcs de Saint-Pierre, ou la mémoire des invisibles

Le 18/07/2026 1

Dans La Lozère

Plus de cinquante étés que je passe sous les Arcs de Saint-Pierre. Cette année, le sentier m'a montré autre chose qu'un paysage. Il m'a montré ceux qui l'ont arpenté avant moi, sans nom, sans date, sans archive, et qui pourtant l'ont façonné.
Nouveau RDV Ancestral, un peu différent : pas d'ancêtre cette fois, juste une présence.

Le passage

Je connais ce sentier depuis que mes jambes savent marcher. La Viale, le parking au carrefour, la piste blanche et rouge, puis le petit chemin qui plonge vers la Baumelle. Chaque année je le refais, et chaque année j'y trouve quelque chose que je n'avais pas vu l'année précédente, une lumière, une odeur de pin chauffé, un silence plus épais qu'à l'habitude. Cinquante fois, peut-être plus, que mes pas ont foulé cette terre dolomitique. Plus de cinquante étés à passer sous les mêmes arches, sans jamais me lasser.

Cette fois, pourtant, quelque chose retient mon pied au seuil du premier arc.

L'air change avant mon corps. Une odeur âcre et résineuse, plus dense que celle de la forêt que je connais, monte du sol comme une fumée qu'on n'aurait pas vue venir. Je lève les yeux : la voûte de pierre, toujours la même, semble soudain plus haute, plus jeune, moins rongée par les siècles. Je fais un pas. Puis un autre.

Et le causse, derrière moi, a disparu.

Il y a des feux, en contrebas, dans une clairière que je ne reconnais pas et que pourtant je sais être la même terre. Des hommes s'activent autour de bassins creusés, de jarres de terre noircies. L'odeur de poix me prend à la gorge, épaisse, chaude, presque vivante. Quelqu'un crie un ordre dans une langue que je ne devrais pas comprendre et que je comprends pourtant, comme on comprend le sens d'un geste plus que celui des mots. Des pins entaillés saignent lentement leur résine dans des écorces taillées en gouttière. Plus loin, des hommes chargent des outres sur des mulets, vers le Tarn, vers Millau, vers des fours que je ne verrai jamais.

Je suis là, debout sous l'arc, invisible. Aucun de ces hommes ne lève les yeux vers moi. Je ne suis qu'un courant d'air entre deux pins, une ombre que le feu ne projette pas.

Et je comprends, en les regardant, que ce sentier que je crois connaître par cœur ne m'a jamais appartenu. J'y suis seulement de passage, comme eux.

Rencontre aux arcs

Ce que disent la pierre et la terre

Il n'existe, pour ce texte, ni acte notarié, ni registre paroissial, ni nom à inscrire dans un arbre généalogique. Les hommes que j'ai cru voir sous l'arc n'ont laissé ni testament ni signature. Mais le sol, lui, a parlé pour eux.

Le site des Arcs de Saint-Pierre, à la pointe sud-ouest du Causse Méjean, entre les vallées du Tarn et de la Jonte, est un paysage chaotique : trois arches de dolomie, vestiges d'un ancien réseau souterrain aujourd'hui effondré, voisinent avec des grottes habitées dès la fin du Néolithique. Ce n'est qu'en 1929 que l'abbé Solanet, curé de la région et déjà auteur en 1894 d'un ouvrage sur les gorges du Tarn, révèle le site au public, alors qu'il était sans doute fréquenté, en silence, depuis des millénaires par les habitants du causse.

Sur ce même secteur, à quelques pas des arches, se trouvent les vestiges d'un village d'époque gallo-romaine : celui des résiniers. Les pins du causse y étaient exploités, entaillés pour en recueillir la résine, puis les résidus de cette exploitation forestière étaient distillés sur place pour produire de la poix. Cette poix descendait ensuite par flottage sur le Tarn jusqu'à Millau, où elle servait à chauffer les fours d'un des plus grands centres de production céramique de l'Empire romain : la Graufesenque. Une partie de cette poix, on le sait aussi, servait au calfatage des navires.

Des hommes sans nom, perdus dans les forêts de pins du Causse Méjean, alimentaient ainsi, sans le savoir, sans doute, et sans qu'aucune trace écrite n'en porte témoignage, un commerce qui irriguait l'Empire jusqu'en Bretagne et en Germanie. Leur travail a traversé les âges sous une autre forme : non pas leur nom, mais le geste, l'usage, l'odeur de résine encore perceptible aujourd'hui dans cette même pinède.

Les arcs 1

Les Arcs

Récolte de la résine

Photographie de la récolte de la résine dans les Landes. Le gemmage, saignée du pin pour en récolter la résine, remonte à l'époque gallo-romaine, mais c'est dans les Landes qu'il a laissé le plus de traces visuelles, des siècles plus tard. Le geste, lui, n'a guère changé : c'est ce même geste que pratiquaient sans doute les résiniers du Causse Méjean, il y a deux mille ans.

Le village des résiniers

Le village des résiniers (vestiges de murs)

 

Ce qui ne sera jamais retrouvé

D'habitude, dans ces rendez-vous, je pars d'un acte d'archive, une signature hésitante, un testament dicté après une agression, un coup de feu tiré sur un contrebandier de sel. Je remonte un fil, je nomme, je date, je relie un visage à un autre dans un arbre qui, peu à peu, prend chair.

Ici, rien de tout cela n'est possible. Les résiniers du Causse Méjean n'ont pas de nom. Aucun acte ne les mentionne, aucune archive ne conserve leur souvenir : ils ont vécu et travaillé bien avant que naisse l'idée même d'état civil. Leur seule trace est la terre elle-même, et ce village dont il ne reste que des fondations basses, des encoches dans la roche où venaient se loger des poutres de toit.

Et c'est peut-être cela qui rend ce rendez-vous différent de tous les autres : pour une fois, je n'ai rien à prouver ni à dater. Je peux seulement constater que ce sentier que je parcours depuis l'enfance, et que je croyais connaître entièrement, portait depuis toujours la trace d'une vie que je ne verrai jamais nommée. La Viale n'est pas seulement le lieu de ma maison de famille : c'est aussi, depuis deux mille ans, un lieu de passage pour des inconnus dont je ne suis, moi aussi, qu'une visiteuse de plus.

L'an prochain, je referai cette balade. Et je sais déjà qu'en passant sous le premier arc, je chercherai, malgré moi, l'odeur de la résine chauffée.

Le parcours

Le parcours des arcs
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Commentaires

  • Marthe

    1 Marthe Le 18/07/2026

    J'ai pris grand plaisir à faire cette promenade en ta compagnie ; j'ai fait cette randonnée il y a presque deux ans, et j'en garde un très fort souvenir (et je ne parle pas que de la route pour y monter depuis Le Truel smiley 14 ).

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