Je connais ce sentier depuis que mes jambes savent marcher. La Viale, le parking au carrefour, la piste blanche et rouge, puis le petit chemin qui plonge vers la Baumelle. Chaque année je le refais, et chaque année j'y trouve quelque chose que je n'avais pas vu l'année précédente, une lumière, une odeur de pin chauffé, un silence plus épais qu'à l'habitude. Cinquante fois, peut-être plus, que mes pas ont foulé cette terre dolomitique. Plus de cinquante étés à passer sous les mêmes arches, sans jamais me lasser.
Cette fois, pourtant, quelque chose retient mon pied au seuil du premier arc.
L'air change avant mon corps. Une odeur âcre et résineuse, plus dense que celle de la forêt que je connais, monte du sol comme une fumée qu'on n'aurait pas vue venir. Je lève les yeux : la voûte de pierre, toujours la même, semble soudain plus haute, plus jeune, moins rongée par les siècles. Je fais un pas. Puis un autre.
Et le causse, derrière moi, a disparu.
Il y a des feux, en contrebas, dans une clairière que je ne reconnais pas et que pourtant je sais être la même terre. Des hommes s'activent autour de bassins creusés, de jarres de terre noircies. L'odeur de poix me prend à la gorge, épaisse, chaude, presque vivante. Quelqu'un crie un ordre dans une langue que je ne devrais pas comprendre et que je comprends pourtant, comme on comprend le sens d'un geste plus que celui des mots. Des pins entaillés saignent lentement leur résine dans des écorces taillées en gouttière. Plus loin, des hommes chargent des outres sur des mulets, vers le Tarn, vers Millau, vers des fours que je ne verrai jamais.
Je suis là, debout sous l'arc, invisible. Aucun de ces hommes ne lève les yeux vers moi. Je ne suis qu'un courant d'air entre deux pins, une ombre que le feu ne projette pas.
Et je comprends, en les regardant, que ce sentier que je crois connaître par cœur ne m'a jamais appartenu. J'y suis seulement de passage, comme eux.