L'ancêtre du dimanche : Jean-Baptiste Antoine Maurin, seigneur de Carnac (1736-1809)

Le 17/05/2026 0

Dans La Lozère

Ce dimanche , une fois n'est pas coutume, je ne vous parlerai pas d'un de nos ancêtres, mais d'un collatéral.
Jean-Baptiste Antoine Maurin, dont il est question dans cet article, était le petit-fils d'un de mes ancêtres, Raymond Maurin (sosa 3 360) et le parrain d'un autre aieul, Jean-Baptiste Alban Maurin, sosa 210.
Sa vie, les documents qu'il a laissés, mais également sa descendance hors du commun, méritaient que l'on s'y attarde un peu.

Avant d'entrer dans la vie de Jean-Baptiste-Antoine Maurin, il me faut dire quelques mots de celui grâce à qui cet article existe.
Ce dossier, je le dois à un cousin éloigné, lui-même prénommé Antoine Maurin, descendant en ligne directe du personnage que vous allez rencontrer. Nous nous étions connus dans le cadre d'une association de généalogie, et c'est avec la générosité tranquille des chercheurs passionnés qu'il avait partagé ses archives familiales, ses relevés, ses transcriptions d'actes notariaux et jusqu'aux copies de portraits. Il nous a quittés depuis.
Je lui dédie ces pages comme un hommage à son travail exceptionnel. J'espère n'avoir fait aucune erreur d'interprétation des documents et si vous en trouvez, je vous laisse me corriger en commentaire.

Une naissance à Meyrueis

Le 4 janvier 1736, dans la maison que l'on appellera plus tard « la Grande Maison » à Meyrueis, naît un garçon que l'on baptise le lendemain Jean-Baptiste-Antoine. Le curé qui officie n'est pas celui de la paroisse Saint-Pierre : c'est Jean Baud, curé de Saint-Sauveur des Pourcils, oncle maternel de l'enfant, venu tout exprès bénir son neveu. Le parrain est le grand-père maternel, maréchal-ferrant à Meyrueis ; la marraine, Marie Fajon, belle-sœur du père issue d'un premier mariage. L'acte de baptême le note sobrement : « les parties illettrées ». Le père, Antoine Maurin, ne sait pas signer.

Cela mérite qu'on s'y arrête. Antoine Maurin père — tisserand devenu négociant, collecteur de la capitation, agent de l'ordre de la Merci pour la rédemption des captifs — a tout construit sans lettres, à force de commerce et d'obstination. Il vivra jusqu'à 94 ans, voyant son fils s'élever bien au-delà de ce qu'il avait lui-même accompli. C'est sur ce terreau-là que grandit Jean-Baptiste-Antoine.

Maison Maurin

Le négociant et ses deux épouses

À 24 ans, le 4 février 1760, Jean-Baptiste-Antoine signe devant maître Desfaux, notaire royal de Meyrueis, son contrat de mariage avec Jeanne-Françoise Valgalier, fille d'un laboureur du village de Carnac, sur la paroisse de Saint-Chély-de-Tarn. Le document est d'une richesse exceptionnelle : on y voit le père Antoine, qui « a dit et déclaré ne savoir le faire », incapable de signer, tandis que son fils appose une signature assurée. La dot de la future épouse s'élève à 6 090 livres ; le père donne à son tour l'ensemble de ses biens, sous une cascade de réserves et conditions détaillées au cordeau — nourriture des sœurs au couvent, titre clérical du frère, pension viagère de la mère. Rien n'est laissé au hasard dans ces familles de notables de causse.

CM Maurin Valgalier

Signatures sur leur contrat de mariage

Le mariage est célébré le même jour à Saint-Chély. Mais le bonheur sera bref. Jeanne-Françoise met au monde trois enfants entre 1763 et 1766 : tous trois meurent en bas âge. Elle-même s'éteint le 23 juin 1767, à vingt et un ans à peine, léguant à son mari la jouissance du domaine de Carnac que son père lui avait apporté en dot.

Jean-Baptiste-Antoine se retrouve veuf, sans héritier, mais propriétaire d'une belle terre sur le Causse Méjean. Il lui faudra attendre 1771 pour se remarier. Sa seconde épouse, Suzanne-Élisabeth Henriette Meynadier — dite Henriette — appartient à une famille de robe de Vébron : son père est avocat en parlement, notaire, premier consul catholique de son village depuis trois générations. Le contrat, passé cette fois chez maître Planchon à Meyrueis, rassemble autour de la table tout ce que la région compte de figures de poids : avocats, notaires, cousins négociants, et le frère de l'époux, François-Alban Maurin, prêtre, qui bénira lui-même l'union dans l'église de Vébron. C'est lui aussi qui célèbre la cérémonie, ajoutant à la fête une touche d'intimité familiale.

Avec Henriette, Jean-Baptiste-Antoine aura une descendance proprement vertigineuse.

La saga de Carnac

C'est avec ce second mariage que s'ouvre le grand chapitre de la vie de notre personnage : la constitution d'un domaine seigneurial.

Carnac — un hameau perdu sur le Causse Méjean — était entré dans la famille par le premier mariage. Mais Jean-Baptiste-Antoine ne s'en contente pas. En 1773 ou 1774, conseillé par son beau-père Meynadier, il rachète les terres et la seigneurie de Carnac appartenant à Madame Dumas de Cultures, née Marie de Sales de Ladoux, pour la somme de 24 000 livres. C'est un domaine considérable : grandes cultures de blé, seigle et avoine dans la plaine, noyers le long des chemins dont l'huile est fort recherchée, élevage de moutons sur les hauteurs, exploitation forestière. Avec ce grand achat, Jean-Baptiste-Antoine Maurin peut désormais se faire appeler « seigneur de Carnac » — titre inscrit dans tous les actes postérieurs — même si ce titre n'emporte pas la noblesse. Il en a les moyens financiers, la volonté, et bientôt la nombreuse progéniture pour asseoir une lignée.

Carnac

Sauf que la transaction va l'occuper pendant plus de trente ans.

Car Madame de Cultures lui a menti. Elle lui avait affirmé que son voisin Vachin avait offert 24 000 livres du domaine. Jean-Baptiste-Antoine, sur les conseils de son beau-père Comitis présent à Mende ce soir-là, avait accepté ce prix — « faites comme si vous perdiez 5 ou 6 000 francs, et achetez ce domaine ». Il apprend bien des années plus tard, par un tiers, que l'offre de Vachin n'était que de 20 000 livres. Madame de Cultures avait ajouté 4 000 livres de sa propre fantaisie.

Ce qui suit est un petit chef-d'œuvre de correspondance provinciale du XVIIIe siècle finissant. Jean-Baptiste-Antoine rédige un « mémoire des faits » à l'intention du directeur de la dame, exposant la tromperie avec une clarté et une dignité remarquables. Il fait appel à un « casuiste éclairé », l'abbé de Catus, qui tranche en juin 1800 : Pierre — nom d'emprunt pour Madame de Cultures — a été de mauvaise foi, ce qu'il exigerait relèverait « d'une espèce de vol ». Il obtient une déclaration de Vachin de Rouveret confirmant l'offre initiale de 20 000 livres. Son fils écrira à son tour, vers 1808, une longue lettre au curé Vernon pour tenter de faire valoir les droits de la famille devant les héritiers de la défunte. Le litige durera jusqu'en 1808-1810, soit plus de trente ans. Madame de Cultures mourra sans avoir réglé l'affaire, et son directeur n'avait pas eu « le courage d'aller chez elle » pour aborder le sujet sur son lit de mort.

Un notable de la Révolution

Quand la Révolution éclate, Jean-Baptiste-Antoine Maurin est l'un des hommes les plus en vue de Meyrueis. Négociant, propriétaire de plusieurs domaines sur le Causse, fermier de biens ecclésiastiques, il fait partie de la première municipalité élue. Mais en 1790, un décret de l'Assemblée Nationale déclare incompatibles la charge d'officier municipal et celle d'assesseur du juge de paix. Il lui faut choisir. Sa lettre de démission nous est parvenue, et elle mérite d'être citée dans son esprit : il s'y dit « flatté de l'honneur » d'avoir partagé les « solicitudes pour la chose publique », il regrette de devoir partir, mais « dès que la Loi prononcée, il faut savoir se soumettre ». La formule est belle dans sa concision. C'est le ton d'un homme qui a appris à naviguer entre les pouvoirs sans se faire emporter.

Pendant les années les plus agitées — 1793, 1794 —, la famille ne fuit pas, contrairement à une tradition orale. Les archives familiales sont formelles là-dessus. Tout au plus Jean-Baptiste-Antoine transporte-t-il les siens quelques semaines au « bon air du causse ». Il faut dire que la région n'est pas plus sûre à Carnac qu'à Meyrueis : la conspiration de Charrier, dans les gorges de la Malène toutes proches, a conduit nombre de voisins et de parents à l'échafaud.

Deux anecdotes ont traversé les générations. Dans l'une, en quittant précipitamment la Grande Maison, la famille oublie sur le banc de la cuisine un sac de pièces d'or. De retour quelques heures plus tard, il est encore là, intact. Dans l'autre — celle que le cousin Antoine Maurin tenait encore de son grand-père, et qu'un certain Raymond Fabry lui avait contée lors de retrouvailles à Camprieu en 1982 — la famille embarque sur un char à bœufs pour rejoindre Carnac. Sur le chemin, un des petits, endormi, roule dans le fossé herbeux sans que personne ne s'en aperçoive. C'est à l'arrivée qu'on constate l'absence de l'enfant. Le père repart à cheval, et retrouve l'enfant toujours assoupi au bord du chemin.

Une descendance hors du commun

Henriette Meynadier mourra en 1799, ayant donné à Jean-Baptiste-Antoine pas moins de vingt-deux enfants entre 1772 et 1797. Beaucoup moururent en bas âge — c'est la tragédie ordinaire de ces foyers du XVIIIe siècle. Mais plusieurs survécurent et firent souche à leur tour. Jean-Antoine-Clotilde, dit « Carnac », portera le titre de l'Ordre du Lys et héritera du domaine. Pierre-Amédée deviendra chevalier de la Légion d'honneur et licencié en droit. Jean-Auguste se mariera à Marseille. Françoise-Angélique convolera dans le Gard. Les filles mariées rayonneront vers Mende, Saint-Jean-de-Serre, Hures-la-Parade.

De cette nombreuse famille, le domaine de Carnac passera à la génération suivante, puis à la suivante encore, avant que Victorine de Lapierre, arrière-petite-fille du seigneur, le vende en 1909 à son fermier. 

Les 25 enfants Maurin : (3 du premier mariage ; 22 du second mariage)

Jean-Baptiste Antoine
(1763-1767)
3 ans
Jean-Baptiste Antoine
(1774-1791)
16 ans
Clerc tonsuré
Françoise Angélique
(1779-1863)
épouse de Jean-François Dumas, propriétaire à St-Jean-de-Serre (30)
Marianne
(1785-1839)
restée célibataire
Aglaé Marguerite Joséphine
(1791-1791)
26 jours
Une fille morte-née
(1765-1765)
Julie Marie Marguerite Victoire
(1775-1784)
9 ans
Jean-Antoine Clotilde
(1780-1835)
"Carnac", géomètre, juge de paix à Meyrueis, époux de Rose Bruno Pelisse
Pierre Amédée
(1786-1876)
Avocat, Procureur du Roi, conseiller général de Meyrueis, chevalier de la Légion d'Honneur, époux de Jeanne Deleuse
Marie Caroline Aglaé
(1793-1803)
10 ans
François Alban
(1766-1766)
1 jour
Marie-Henriette
(1776-1776)
17 jours
jumelle
Marie-Gabrielle Mélanie
(1781-1787)
5 ans
Aimé Hippolyte
(1787-1787)
3 mois
Calixte Fortuné
(1794-1794)
2 mois
Jeanne Adélaïde Henriette
(1772-1827) 
"Maurinette"
épouse de Frédéric Auguste Vernhet, propriétaire au Rozier

Marie-Victoire
(1776-1776)
25 jours
jumelle

Jean-Auguste
(1782-1843)
négociant à Marseille, épux de Marie-Thérèse Jaudou
Sylvain
(1789-1790)
17 mois
Marie Joséphine Victoire Henriette
(1796-1875)
Restée célibataire
Marie-Anne Rodogonde
(1773-1804)
"d'Albignac"
épouse de Jean-Louis Velay, receveur de l'enregistrement à Florac
Jeanne Antoinette Victoire
(1777-ap 1847)
Adrien
(1783-1799)
15 ans
Marie Hippolyte Baptiste
(1790-1836)
célibataire, négociant à Marseille
Marc Antoine Calixte
(1797-1861)
Négociant à Marseille, époux de Aglaé Saltet de Sablet d'Estières

 

Son décès, le 13 mars 1809

Jean-Baptiste-Antoine Maurin s'éteint dans sa maison du faubourg de Reboul, à Meyrueis, le 13 mars 1809. Il a 73 ans. Ce sont Jean-Baptiste Causse, docteur en chirurgie, et Antoine Avesque, négociant, qui viennent déclarer le décès devant le maire, le lendemain matin à dix heures. L'acte le dit veuf de Dame Henriette Meynadier, fils de défunts Antoine et Jeanne Baud.

1809 décès JB Antoine Maurin

Quelque part entre 1799 et 1809, on avait fait faire son portrait. Vers 1920, deux copies en furent tirées : l'une pour Paul Maurin de Carnac, l'autre pour Antoine Maurin, grand-père du cousin que j'ai connu. Ce dernier l'avait fait restaurer en 2013.

Sources : Archives départementales de la Lozère (Registres paroissiaux et d'état civil de Meyrueis) - Brozer Tléarchives (Archives notariales numérisées) - Généanet (Arbre Antoine Maurin "carnac" - page Jean-Baptiste Antoine Maurin)

Jean Baptiste Antoine Maurin
Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Anti-spam