- Vous avez vu qui était là. Ses frères Pourquery, son oncle, le seigneur des Recoulettes… Du beau monde. Et de mon côté, mon frère Jean et Laurent Malzac, l'avocat de Peyreleau, mon cousin. La frontière était visible ce jour-là, entre deux mondes que le mariage prétendait unir.
- Comment vous êtes-vous rencontrés, vous le percepteur du causse et elle la fille du seigneur du Bourg ?
Il réfléchit.
- Le Tarn n'est pas si loin. Les routes commerciales, les foires, les liens entre familles de la région… Hures et le Bourg ne sont pas aux antipodes, même si le monde y est différent. Elle avait vingt-neuf ans, moi trente-deux. Nous n'étions plus tout jeunes pour un premier mariage. Peut-être que nous avons aimé l'idée l'un de l'autre avant d'aimer la réalité. Elle, une femme habituée aux maisons de pierre claire de la vallée du Tarn, aux planchers de bois poli. Moi, un homme du causse, avec les mains dans la laine des brebis et les doigts tachés d'encre.
- Et pourtant vous vous êtes mariés.
- Nous nous sommes mariés. (Il dit cela simplement, sans triomphe ni regret.) Nous avons eu quatre enfants en huit ans. Marie-Jeanne, Victoire, Paul Désiré, et Fortuné. (Il s'arrête.) La Révolution avait tout emporté. Les registres, les perceptions, les certitudes. Et moi avec, au printemps 1798.
- Elle est repartie au Bourg après votre mort. Chez ses parents.
- Oui. Et les enfants sont restés ici. Chez ma sœur Marie-Thérèse. (Il a une expression douce.) Marie-Thérèse était une femme solide. Elle n'a jamais eu de mari, jamais eu d'enfants à elle. Mais elle a élevé les miens comme si c'était les siens. Elle a vécu jusqu'en 1825. Célibataire jusqu'au bout, dit l'acte. Ce n'était pas un manque de chance — c'était un choix ou un destin, et elle en a fait quelque chose de grand.
Un silence. Puis il ajoute, tout doucement :
- Marie-Marthe n'était pas faite pour le causse. Pour le froid, pour le vent, pour la boue de novembre et la poussière blanche de juillet. Je le savais en l'épousant, peut-être. (Il hausse les épaules.) Mais elle est morte en 1811. Treize ans après moi. Elle n'a pas eu longtemps non plus. Et j'ai lu dans les actes, longtemps après, qu'au mariage de Marie-Jeanne en 1808, elle était trop malade pour signer la procuration elle-même. C'est sa mère, Catherine Rozier, qui l'a faite à sa place.
- Et vos biens, après votre mort ?
- On a fait les inventaires. Le notaire Roucouly est venu en floréal de l'an 6 — mai 1798. Et en vendémiaire an 10, le recèlement. Ma sœur Thérèse gardait les meubles. Victoire et Marie-Jeanne ont demandé le partage en 1813. J'ai entendu ce que les actes disent de ma succession.