RDV ancestral : Paul Fages

Le 18/04/2026 0

Dans La Lozère

Longtemps, Paul Fages, sosa 390, a été le grand absent de mes recherches. Ses enfants, sa belle-famille, ses neveux — j'avais tout documenté autour de lui sans jamais vraiment m'arrêter sur cet homme mort à quarante-trois ans, emporté dans le chaos révolutionnaire sans même laisser un acte en bonne et due forme. C'est sur le mariage de sa fille Marie-Jeanne que j'ai fini par trouver la date de sa mort. Il était temps de lui consacrer enfin une rencontre.

Rencontre avec Paul Fages

Hures, une fin d'après-midi d'automne. Je pousse la porte de ce qui fut autrefois la maison Fages. A l'intérieur, la lumière du soleil couchant entre par les fenestrous. Un homme est assis à une table de bois brut. Il semble examiner sans les voir de vieux registres. Il lève les yeux.

- Ah, vous voilà enfin. J'avais entendu dire là-haut que quelqu'un me cherchait ... Je pensais que ce serait plus tôt.

Il dit cela sans ironie. Simplement. Comme si le temps n'avait pas grand sens ici, sur ce causse balayé par le vent.

- Paul Fages. Sieur Paul Fages, bourgeois de Hures, percepteur pour la commune. Je vous ai cherché longtemps.

- Je sais. Mon acte de décès vous a échappé. Les années révolutionnaires… on ne notait plus guère, ou mal, ou pas du tout. C'est sur le mariage de Marie-Jeanne que vous l'avez trouvé. Le 29 mai 1798. J'avais quarante-trois ans. (Il regarde ses mains.) Pas vieux. Pas vieux du tout.

- Non. Et vous avez laissé quatre enfants. Marie-Jeanne avait huit ans. Le plus jeune, Fortuné, venait peut-être à peine de naître.

Il acquiesce lentement.

- Fortuné. Il est né quand je suis parti, ou presque. Né en 1798. La même année. Je ne l'ai sans doute pas tenu très longtemps dans mes bras. (Un silence.) Vous savez ce que c'est, le causse en hiver ? Le froid descend sur le Méjan comme une lame. On n'est pas tendres avec la mort, ici. Elle fait partie du paysage.

- Je voudrais comprendre votre vie avant ça. Vous êtes né ici, le 10 avril 1755. J'ai trouvé votre acte de baptême.

- Vous l'avez ? Lisez-le.

17550411 Fages Paul naissance

Paul Fages fils à Pierre né le dixieme avril mil sept cens cinquante cinq du legitime mariage de pierre faje et d’antoinette dides, mariés du lieu d’hure a été batisé par moy curé soussigné le jour suivant, son parrain a été louis pratlong d’hure signé, sa marraine marie rose serre aussi d’hure illiterée, ont été présents guillaume dides d’hure signé, jacques michel de drigas, etienne dides de nivoliers illiterés. P. Monnier curé.

- Louis Pratlong. Mon parrain. (Il marque une pause.) Il est mort quand j'avais trois ans à peine. Je n'ai aucun souvenir de lui. Mais son nom est resté, inscrit au premier jour de ma vie. C'est cela, un parrain sur le causse : un témoin devant Dieu, un garant pour l'avenir. Que la mort l'emporte si tôt… cela ne retire rien à ce geste. Il était là. Il a signé. Les autres ne savaient pas écrire. 

- Mais vous, vous saviez ?

- Oui, bien sûr. Mon père Pierre tenait à ce que ses fils qui en étaient capables apprennent à lire, à compter, à tenir leur rang. "Bourgeois de Hures" — c'est ce que disent les actes. Ce n'est pas la noblesse. Ce n'est pas la grande ville. Mais c'est quelque chose, sur ce causse. Il avait lui-même signé son contrat de mariage, en 1743. Et sa femme aussi. Dans une famille de ménagers et de bridiers, c'était déjà un signe.

- Treize enfants, tout de même.

- Treize. J'étais le septième. Certains sont morts en bas âge. D'autres ont grandi. Jean, l'aîné, a tout hérité — c'est la loi. Les autres ont reçu leurs cent livres, comme le prévoyait le testament de ma mère. (Il sourit légèrement.) Elle avait tout prévu, Antoinette Dides. Elle savait dicter ses volontés au notaire Desfaux, à Meyrueis. Un setier de seigle aux pauvres de la paroisse, quatre chemises des siennes… et cent livres pour chacun de nous. Elle était femme de tête.

- Et vous, vous êtes devenu percepteur.

Le percepteur sous l'Ancien Régime

Sous l'Ancien Régime, le percepteur — parfois appelé collecteur ou receveur — était un officier local chargé de lever les impôts royaux dans sa paroisse ou sa communauté. C'était une charge lourde, souvent peu enviée : le percepteur était personnellement responsable des sommes à remettre au fisc, et devait avancer de sa poche les déficits éventuels si les contribuables ne payaient pas. Dans les paroisses rurales du Gévaudan comme Hures, cette fonction revenait souvent à un homme sachant lire et compter, jouissant d'une certaine confiance locale — typiquement un bourgeois, un ménager aisé, un fils de notable. La Révolution allait briser ce système : les perceptions furent réorganisées, les titres abolis, et les hommes comme Paul Fages se retrouvèrent souvent sans fonction clairement définie dans le nouveau monde républicain.

- Vous comprenez maintenant ce que c'était. Lever l'impôt sur ses voisins, sur des gens que l'on connaît depuis l'enfance, dont on a gardé les brebis, dont on a partagé le pain. Ce n'est pas une position confortable. On vous respecte et on vous redoute en même temps. Et l'on porte seul la responsabilité si les comptes ne tombent pas juste. (Il effleure ses papiers.) Ces colonnes de chiffres, c'était ma vie quotidienne.

- Et puis il y a eu Marie-Marthe Pourquery.

Un changement passe sur son visage. Pas de la douleur, quelque chose de plus complexe.

- Marie-Marthe. Demoiselle Jeanne Marie Marthe Pourquery. Fille de Maître Antoine Jean Pourquery, seigneur du Bourg et autres places, et de Dame Catherine Rozier. (Il sourit, mais c'est un sourire qui pèse.) Vous avez lu l'acte de mariage, j'imagine.

- Oui. Au Bourg, le 17 février 1789. Et je l'ai lu attentivement.

L'an mil sept cent quatre vingt neuf et le dix septieme février après la publication des bans du futur mariage entre le Sr Paul fages, agé d'environ trente et deux ans, fils légitime de Sr Pierre fages bourgeois et demoiselle antoinette dides du lieu et parroisse d'hure diocèse de Mende d'une part, et demoiselle marie pourquery de fabrie, fille legitime de Mr Maitre antoine jean pourquery seigneur du Bourg et autres places, et de Dame Jeanne Catherine de Rozier mariés du lieu du Bourg parroisse de Clauzelles, diocèse de Rodès la demoiselle agée d'environ vingt et neuf ans d'autre part […] j'ai reçu en cette église le mutuel consentement du mariage des susdites parties, et leur ai donné la bénédiction nuptiale avec les cérémonies prescrites par la sainte eglise. Présent et consentant, le sieur Jean fages, frère du futur époux […] Mr laurans Malzac advocat en parlement […] cousin germain du susdit époux, et le Sr françois pourquery de la Bartasserie oncle de la susdite épouse, et le Sr jean félix pourquery dit monredon, frère de la susdite […] et le sieur Lunet, seigneur des Recoulettes et autres places, signés avec nous.

Signature mr fages pourquery

- Vous avez vu qui était là. Ses frères Pourquery, son oncle, le seigneur des Recoulettes… Du beau monde. Et de mon côté, mon frère Jean et Laurent Malzac, l'avocat de Peyreleau, mon cousin. La frontière était visible ce jour-là, entre deux mondes que le mariage prétendait unir.

- Comment vous êtes-vous rencontrés, vous le percepteur du causse et elle la fille du seigneur du Bourg ?

Il réfléchit.

- Le Tarn n'est pas si loin. Les routes commerciales, les foires, les liens entre familles de la région… Hures et le Bourg ne sont pas aux antipodes, même si le monde y est différent. Elle avait vingt-neuf ans, moi trente-deux. Nous n'étions plus tout jeunes pour un premier mariage. Peut-être que nous avons aimé l'idée l'un de l'autre avant d'aimer la réalité. Elle, une femme habituée aux maisons de pierre claire de la vallée du Tarn, aux planchers de bois poli. Moi, un homme du causse, avec les mains dans la laine des brebis et les doigts tachés d'encre.

- Et pourtant vous vous êtes mariés.

- Nous nous sommes mariés. (Il dit cela simplement, sans triomphe ni regret.) Nous avons eu quatre enfants en huit ans. Marie-Jeanne, Victoire, Paul Désiré, et Fortuné. (Il s'arrête.) La Révolution avait tout emporté. Les registres, les perceptions, les certitudes. Et moi avec, au printemps 1798.

- Elle est repartie au Bourg après votre mort. Chez ses parents.

- Oui. Et les enfants sont restés ici. Chez ma sœur Marie-Thérèse. (Il a une expression douce.) Marie-Thérèse était une femme solide. Elle n'a jamais eu de mari, jamais eu d'enfants à elle. Mais elle a élevé les miens comme si c'était les siens. Elle a vécu jusqu'en 1825. Célibataire jusqu'au bout, dit l'acte. Ce n'était pas un manque de chance — c'était un choix ou un destin, et elle en a fait quelque chose de grand.

Un silence. Puis il ajoute, tout doucement :

- Marie-Marthe n'était pas faite pour le causse. Pour le froid, pour le vent, pour la boue de novembre et la poussière blanche de juillet. Je le savais en l'épousant, peut-être. (Il hausse les épaules.) Mais elle est morte en 1811. Treize ans après moi. Elle n'a pas eu longtemps non plus. Et j'ai lu dans les actes, longtemps après, qu'au mariage de Marie-Jeanne en 1808, elle était trop malade pour signer la procuration elle-même. C'est sa mère, Catherine Rozier, qui l'a faite à sa place.

- Et vos biens, après votre mort ?

- On a fait les inventaires. Le notaire Roucouly est venu en floréal de l'an 6 — mai 1798. Et en vendémiaire an 10, le recèlement. Ma sœur Thérèse gardait les meubles. Victoire et Marie-Jeanne ont demandé le partage en 1813. J'ai entendu ce que les actes disent de ma succession.

« […] quarante brebis de port évaluées huit francs pièce, vingt rassières évaluées sept francs pièce, neuf moutons treize francs cinquante centimes pièce, treize agneaux […] deux paires de bœufs estimés ensemble cinq cent soixante-quinze, un essieu de fer pour charrue, trois charrues, deux paire de … neuves, trois charrettes demi usées, quatre … et leurs deux clefs de fer, six jougs pour bœufs dont quatre en bon état avec leur collier de cuir […] deux fourches de fer […] quatre hectolitres six litres trente huit décilitres ou trente cartes rases seigle. »

- Voilà ce qu'était ma vie. Ce n'est pas de l'or. Ce sont des bêtes, du grain, des outils. Le causse dans ce qu'il a de plus concret. Mais c'était à moi, et c'est ce que j'ai laissé à mes enfants.

Il se lève, va vers ce qui était une fenêtre. Dehors, le causse est là, immense, blanc sous la lumière de la lune qui monte dans le soir naissant.

- Vous savez ce qui me plaît, dans votre démarche ? Vous avez cherché. Longtemps, vous avez fait des articles sur mes enfants, sur les Pourquery, sur les Pastorel. Et moi, je restais dans l'ombre. L'ancêtre sans acte de décès, l'homme improbable. (Il se retourne.) Mais je suis là, dans les actes de mes enfants, dans les baux de mes terres, dans les listes d'objets comptés après ma mort. C'est ma vie que vous lisez dans ces colonnes de chiffres. 

- Et Louis Pratlong, votre parrain, qui est mort si tôt — vous pensez à lui parfois ?

Il regarde au loin.

- Je pense à son geste. Être là, le lendemain de ma naissance, dans l'église Saint-Privat, tenir cet enfant qu'il ne verrait pas grandir. Signer de sa main quand les autres ne savaient pas. C'est peu de chose, et c'est tout. C'est comme ça que les hommes existent les uns pour les autres, sur ce causse. Par les gestes, par les signatures, par la présence.

Il se rassoit. Il reprend ses papiers. La bougie vacille.

- Allez. Il se fait tard. Racontez-le. C'est tout ce qu'on demande, nous les morts. Qu'on dise que nous avons existé. Que le causse était dur et beau. Que j'ai aimé, même maladroitement. Que j'ai tenu des comptes et élevé des brebis. Que mes enfants ont fait leur chemin — Marie-Jeanne jusqu'au Bourg, Victoire jusqu'à Nîmes, Fortuné jusqu'à l'Allier. Pas mal, pour le fils d'un percepteur de Hures.

Il se rassoit. Il reprend ses papiers. La bougie vacille.

Et je sors dans la nuit maintenant tombée, où les étoiles sont si nombreuses qu'elles semblent peser sur les pierres...

Causse mejean benoit colomb
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