L'ancêtre du dimanche : Marianne Roujon

Le 29/03/2026 2

Dans La Lozère

Dans le hameau de Perrières, sur le causse de Sauveterre au-dessus des Gorges du Tarn, une paysanne et son mari ont bâti ensemble quelquechose d'impossible à mesurer de nos jours : une famille de seize enfants, portés en 26 ans.

Voici l'ancêtre de ce dimanche 29 mars :
Marianne Roujon (1722-1774), sosa 1 759

Dimanche femme

Une enfance sur le Causse, sans mère

Marianne Roujon naît le 1er février 1722 au domaine de Grandlac, sur la paroisse de Laval-du-Tarn. Trois jours plus tard, on la porte à l'église de Laval pour le baptême — dans ce pays de causse où les hivers mordent, on n'attend pas.

17220204 roujon marianne bapteme
Le premier février mil sept ent vint deux est née marianne roujon fille naturelle et légitime de Jean Roujon et de Marie Monestier mariés rentiers de Grandlac et a été baptisée le quatrième dud mois son parrain a été Pierre Aguilhon maréchal de la Malène, sa marraine Marie Pradeilles de las Queyrieles, présents Jean et André Caussignac de las Queyrieles le premier signé le dernier illiteré en foi de ce.

 

Grandlac n'est pas une adresse ordinaire. Cette ferme fortifiée perchée sur le Causse de Sauveterre à une dizaine de kilomètres de Laval-du-Tarn est un lieu chargé d'histoire : déjà mentionné comme manse — domaine féodal agricole — en 1307, dans l'acte de paréage entre l'évêque de Mende Guillaume Durand et le roi Philippe le Bel, il existe depuis au moins quatre siècles quand Marianne y naît. Les corbeaux qui soutenaient les machicoulis, les culs-de-lampe des échauguettes : ces cicatrices de pierre témoignent d'un passé défensif que le XVIIIe siècle a depuis longtemps relégué au rang de décor.

Source : Aubrac - Gorges du Tarn

 

Un détail que seule la généalogie pouvait révéler : un siècle et demi plus tôt, Grandlac avait appartenu à Jean de Maillan, bourgeois anobli de La Canourgue, qui l'avait uni en 1580 aux domaines de Jacquette de Mostuéjouls — héritière aussi du château de La Caze, là-bas dans les gorges. Or Jean de Maillan et Jacquette de Mostuéjouls sont également nos ancêtres. Le hasard généalogique a parfois ce goût légèrement vertigineux.

Domaine de Grandlac

Mais en 1722, les Roujon ne sont pas les maîtres de Grandlac. Jean Roujon et son épouse Marie Monestier y sont métayers ou fermiers, paysans ordinaires du Causse. Marianne a une sœur Marguerite, née dix-sept mois après elle, un frère André né en 1726 à FontJulien, et une sœur Marie dont on perd la trace jusqu'à sa mort en 1754.

Puis vient le premier deuil. Marianne a cinq ans quand sa mère Marie Monestier s'éteint le 6 septembre 1727 à FontJulien. Cinq ans — l'âge où l'on commence à peine à comprendre ce que signifie l'absence. La petite fille grandira sans mère, dans un foyer que mène seul son père Jean, lequel mourra lui-même peu après le mariage de sa fille, entre 1740 et 1742. Marianne aura enterré ses deux parents avant ses vingt ans.

Étienne Massebiau, ou la vie à Perrières

Le 17 février 1740, Marianne a dix-huit ans. Elle entre dans l'église de La Capelle et épouse Étienne Massebiau. Il en a vingt-sept. Il est paysan à Perrières, fils de Pierre Massebiau et de Marie Fages — des gens du même monde, de la même terre.

Perrières est un petit hameau du Sauveterre, à quelques kilomètres de Laval. Aujourd’hui, nombre de ses vieilles maisons caussenardes ont été restaurées et transformées en gîtes. Il devait à l’époque regrouper quelques fermes au toit de lauzes où vivaient les familles qui les exploitaient.

Laval et ses hameaux

 

Seize enfants en 26 ans !

Le premier enfant, Catherine, naît le 9 mars 1741. Marianne a dix-neuf ans. Le dernier, Jean-Antoine, voit le jour le 27 juin 1766 — elle en a quarante-quatre. Entre les deux : vingt-cinq ans de maternité quasi ininterrompue. Vingt-cinq ans pendant lesquels son corps a porté, mis au monde, nourri, veillé, pleuré. Une naissance en moyenne tous les seize mois, de ses dix-neuf à ses quarante-quatre ans.

Ce chiffre, pour vertigineux qu'il soit aujourd'hui, n'était pas sans précédent dans la France rurale du XVIIIe siècle — les couples paysans atteignaient couramment dix à douze naissances. Mais seize, c'est au-delà. Notre voisine généalogique Marie-Jeanne Fages, fille de Pierre Fages et d'Antoinette Dides, en aura dix-sept — mais c'est une autre histoire. Ici, c'est Marianne Roujon, paysanne sans instruction et sans fortune, qui tient ce record de famille.

Voici ces seize vies — celles qui ont tenu, et celles qui se sont étiolées trop vite :

Les vivants Les petits anges Les disparus
Catherine, mon ancêtre
(741-1812)
épouse Antoine Jaques
Pierre I
(1744-1745)
17 mois
Étienne
(1745-?)
Antoine
(1742-1834)
Vieux garçon, mort à 92 ans !
Marianne I
(1748-1749)
15 mois
Madeleine
(1754-?)
Pierre II, cultivateur à Laval
(1749-1826)
époux Marguerite Mouret, père de famille
Marie-Jeanne
(1751-1753)
22 mois
Geneviève
(1759-?)
  Jean
(1753-1753)
28 jours
Marie-Rose
(1761-?)
  Marianne II
(1757-1758)
11 mois
Marie
(1762-?)
  Marianne III
(1758-1759)
15 mois
Marianne IV
(1765-?)
    Jean-Antoine
(1766-?)

 

Six deuils, et quatre fois le même prénom

Six enfants sur seize ne verront pas leur deuxième anniversaire. Aujourd'hui ce chiffre nous saisit. À l'époque, il était presque ordinaire : en France au XVIIIe siècle, un enfant sur quatre ou cinq mourait avant un an. Marianne n'est pas une exception tragique — elle est une mère de son temps, confrontée à ce que toutes les femmes de sa condition connaissaient.

Mais ce qui nous touche davantage encore, c'est l'histoire des petites Marianne. Trois fois, elle donne ce prénom à une fille. Trois fois, elle la perd. La première Marianne naît en mai 1748 et meurt à quinze mois. La deuxième arrive en mars 1757 et s'en va onze mois plus tard. La troisième voit le jour en mai 1758 — elle tiendra quinze mois, jusqu'en septembre 1759. Il faudra 1765 pour qu'une quatrième Marianne naisse puis … disparaisse des registres.

Redonner le prénom d'un enfant mort à celui qui lui succède était une pratique courante au XVIIIe siècle — une façon de réparer l'absence, de compléter un être inachevé. Mais l'entêtement de ce prénom-là dit peut-être quelque chose de plus : Marianne tenait à laisser son prénom à l'une de ses filles. Comme si elle voulait faire vivre, coûte que coûte, cette syllabe que la mort lui reprenait.

Ange

Ce que les registres ont gardé ... et ce qu'ils ont perdu

Marianne Roujon meurt le 4 juillet 1774 à Montredon. Elle a cinquante-deux ans. On l'enterre le lendemain au cimetière de Laval-du-Tarn. Étienne lui survivra sept ans, jusqu'en 1781 — sept ans de veuvage dans ce Perrières qu'ils avaient habité ensemble depuis 1740. Il ne s’est pas remarié, les enfants étaient grands …

De leurs seize enfants, trois nous sont connus dans leur vie d'adulte. Catherine, l'aînée (1741-1812), épouse Antoine Jaques vers 1768 et donne naissance à six enfants — c'est par elle que notre famille descend de Marianne. Pierre (1749-1826) reste sur la paroisse : cultivateur à Laval, il épouse Marguerite Mouret du hameau de Mijoule et mourra à 77 ans, père de plusieurs enfants. Et puis il y a Antoine (1742-1834) : resté célibataire toute sa vie, il s'éteint à 92 ans à Laval. Deux frères nés sous Louis XV, morts sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, qui auront vu passer la Révolution, l'Empire et Napoléon — depuis leur causse, sans doute, comme on regarde l'orage au loin.

Les sept autres enfants survivants ? Le silence. Ni mariage, ni acte de décès. Une enquête minutieuse dans les registres de Laval-du-Tarn et auprès des associations généalogiques locales n'a rien révélé. Les registres paroissiaux de Laval-du-Tarn sont en très mauvais état pour la fin du 18e siècle — précisément la décennie où ces enfants auraient dû entrer dans la vie d'adulte. Des pages ont disparu, d'autres sont illisibles. Étienne, Madeleine, Geneviève, Marie-Rose, Marie, la quatrième Marianne, Jean-Antoine : sept prénoms que l'humidité et le temps ont avalés. Ils ont peut-être vécu, fondé des familles, eu des enfants à leur tour. On ne le saura pas.

Frise Marianne Roujon

Elle n'a jamais signé son nom.
Elle n'a pas laissé de lettres, pas de testament dicté à un notaire, pas de contrat de mariage retrouvé où l'on aurait noté la générosité de sa dot.
Juste des actes paroissiaux, où elle n'existe que comme fille de, épouse de, mère de.
Et pourtant Marianne Roujon est bien là, dans ces registres jaunis des archives de la Lozère : une petite fille sans mère sur un causse venteux, une jeune femme qui entre à dix-huit ans dans une église pour se marier, un corps qui porte seize fois la vie, une femme qui perd six enfants et les pleure en silence.

Son monument c'est ça : des enfants qui ont fait des enfants qui nous ont faits ...

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Commentaires

  • Briqueloup

    1 Briqueloup Le 30/03/2026

    Ayant passé une semaine non loin de cette localité au-dessus des Gorges du Tarn, j'ai lu cet article avec intérêt.
  • MIRMAND

    2 MIRMAND Le 29/03/2026

    article intéressant !!!

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