Pierre Fages, sieur de Hures

Le 22/03/2026 1

Dans La Lozère

Dans le petit monde rural de la paroisse de Hures, au cœur des causses lozériens, un maître bridier venu de Meyrueis et une demoiselle lettrée ont bâti ensemble une famille nombreuse, une réputation de gens de bien, et laissé derrière eux des actes qui parlent encore.

Voici l'ancêtre de ce dimanche 22 mars : Pierre Fages (sosa 780)

Dimanche homme

Un enfant de Meyrueis sur le causse

Pierre Fages naît en février 1717 à la Borie, dans la paroisse de La Parade. Son père Jacques, tailleur d'habits, meurt deux ans à peine après sa naissance. Pierre n'aura ni frère ni sœur survivants de ce premier mariage — il est le seul enfant que la mort épargnera. Sa mère, Jeanne Monziols, se remarie avec Jean Ribes, négociant et cardeur de laine à Meyrueis, et c'est dans cette ville que le jeune Pierre grandit, apprend un métier, et se forge un statut : maître bridier, artisan spécialisé dans la fabrication des harnais et équipements de cuir pour les bêtes de trait. Un métier utile sur ces terres où la mule est reine.

1717 bapteme pierre fages edt109gg1

Les actes le qualifieront plus tard de ménager et de notable — des mots qui en disent long sur la place qu'il a su se tailler dans la communauté de Hures, où il s'installa à l'âge adulte, non loin de la ville de son adolescence.

Maitre bridier : un artisan du cuir et du cheval

Le bridier, qu'est-ce que c'est ?

Le bridier est un artisan du cuir spécialisé dans la fabrication des équipements de tête des animaux de trait et de selle : brides, licous, mors, rênes, muserolle. Il travaille le cuir tanné, le façonne, le coupe, l'assemble avec des boucles et des rivets de métal. Son travail est distinct de celui du bourrelier — qui fabrique plutôt les harnais de corps, colliers et traits — même si les deux métiers se recoupent parfois dans les petites communautés rurales.

Dans une région comme le causse lozérien, où la mule et l'âne sont les compagnons indispensables du laboureur et du muletier, le bridier est un artisan de première nécessité. Pas de bête bien équipée sans lui. Son atelier sent le cuir mouillé, la graisse et le métal ; ses mains sont celles d'un homme qui connaît autant les bêtes que la matière.

Et que signifie le titre de « maître » ?

Sous l'Ancien Régime, accoler le terme maître à un métier n'est pas anodin : c'est un titre officiel, le sommet de la hiérarchie des corporations. Pour l'obtenir, un artisan devait d'abord être apprenti — formé chez un maître pendant plusieurs années —, puis compagnon — travaillant comme salarié qualifié —, et enfin produire un chef-d'œuvre soumis au jugement des maîtres de la corporation pour prouver sa maîtrise technique.

Une fois reçu maître, il avait le droit d'ouvrir son propre atelier, d'embaucher des apprentis et des compagnons, et de vendre sa production. C'était aussi une reconnaissance sociale : le maître artisan était un homme libre, propriétaire de son outil de travail, inscrit dans le tissu économique et honorable de sa communauté.

Dans les zones rurales éloignées des grandes villes et de leurs jurandes strictes, le titre pouvait être accordé de façon plus souple — mais il gardait tout son prestige local. Quand les actes de Hures désignent Pierre Fages comme sieur et maître bridier, ils signalent un homme qui a su s'élever au-dessus du simple artisanat anonyme.

À noter : Pierre est aussi qualifié de ménager dans certains actes — terme qui désigne un exploitant agricole propriétaire, gérant son propre bien. Il cumule donc les deux statuts : artisan qualifié et petit propriétaire terrien, ce qui explique la place de notable qu'il occupe dans la paroisse de Hures.

Antoinette Dides, la demoiselle qui savait signer

Antoinette Dides voit le jour en avril 1725 à Hures même. Elle est la fille de Jean Dides et d'Antoinette Raynal — une famille qui compte dans la paroisse, liée de près au curé François Raynal, son parrain, prêtre venu d'un diocèse voisin mais cousin des Raynal de Hures. C'est dans ce milieu un peu lettré, un peu notable, qu'Antoinette reçoit une éducation soignée pour l'époque.

La preuve en est éclatante : lors de son contrat de mariage, elle signe. De sa propre main. Dans une paroisse où les femmes, à cette période, déclarent presque toutes ne savoir écrire, Antoinette Dides fait figure d'exception remarquable. Sa signature un peu tachée — antoinette dides — traverse les siècles avec une élégance tranquille.

Un contrat, puis une bénédiction

Le 26 décembre 1743, les deux familles se réunissent dans la maison du sieur Dides à Hures pour signer le contrat de mariage. Pierre, qui vit alors encore à Meyrueis, est accompagné de son beau-père Jean Ribes et de quelques parents. La dot d'Antoinette est singulière par sa générosité absolue : elle fait simplement de Pierre l'héritier universel de tous ses biens, présents et futurs. Pas de marchandage, pas de liste d'inventaire. Une confiance entière dans celui qu'elle va épouser.

Deux semaines plus tard, le 7 janvier 1744, le curé Girbal bénit leur union en l'église de Hures. Pierre a 26 ans, Antoinette en a 18. Les témoins signent, Antoinette signe, le curé signe. La mère de la mariée, elle, déclare ne savoir — les deux générations en un seul acte.

Mariage Fages Dides

La signature de Pierre est en haut à droite, celle d'Antoinette figure au centre.

Treize enfants, cinq décennies de vie commune

La maison Fages-Dides va s'emplir. Treize enfants naissent à Hures entre 1745 et 1768. La mort en emporte un très jeune. Les autres grandissent, se marient, s'éparpillent sur les causses et les vallées alentour — à Meyrueis, à Chanac, à Florac, au Villaret. Certains restent tout près.

Jean, époux Valgalier
1745-1809
Bourgeois à Nivoliers
Marianne, épouse Valgalier
1746-ap 1776
Habitante de Nivoliers
Pierre, époux Causse
1748-ap 1790
Maitre blanchier à Meyrueis
Marie-Jeanne, épouse Gleize
1751-1802
fermiers à Chanac - 17 enfants !
Catherine, épouse Arjaliers
1752-1828
Fermiers au Villaret d'Hures
Paul, époux Pourquery, mon ancêtre
1755-1798
Bourgeois et percepteur à Hures

Étienne, époux Bastide
1757-1792
Propriétaire à Drigas

Marie-Thérèse
1759-1825
Restée vieille fille
Martine, épouse Boisserolles
1760-1839
Fermiers aux alentours de Florac
Marie-Rose
1762-1784
Morte célibataire à Mende
François, époux Julier
1765-1820
Cabaretier à Hures
Alexis
1768-1792
Resté célibataire

 

Parmi eux, deux figures méritent qu'on s'y arrête. Marie-Jeanne, d'abord, qui donnera naissance à dix-sept enfants — un chiffre qui laisse sans voix. Et Marie-Thérèse, restée célibataire, qui sera le pilier féminin de la famille : c'est elle qui recueillera et élèvera les enfants de son frère Paul, mort jeune, abandonnés par leur mère. Un dévouement silencieux que les actes laissent à peine entrevoir.

On note aussi que Pierre et Antoinette ont choisi comme parrains et marraines le cercle resserré des deux familles — les Dides, les Valgalier, les Pratlong, les gens de Hures et de Meyrueis. La communauté paroissiale comme filet social, comme garantie de mémoire.

Le testament d'une femme qui dicte elle-même

Le 2 avril 1771, Antoinette a 45 ans. Elle est en bonne santé — l'acte le précise soigneusement — mais elle veut mettre de l'ordre dans ses affaires, « pour prévenir toute discussion entre ses enfants ». Ce jour-là, à Meyrueis, elle dicte son testament au notaire François Desfaux. Mot à mot. Et le notaire l'écrit tel qu'elle le prononce.

Ce testament est un portrait d'elle. Elle lègue aux pauvres de la paroisse un setier de seigle, un setier d'orge, et quatre de ses chemises. Elle pense à chacun de ses enfants, distribue cent livres par tête, confirme la dot qu'elle avait promise à sa fille Marianne lors de son mariage. Elle nomme son fils aîné Jean héritier universel — mais seulement après le décès de son mari Pierre. Une mère prévoyante, équitable, qui connaît ses enfants par leurs prénoms et leurs droits.

Pierre rédige son propre testament le même jour, chez le même notaire. L'acte, trop abîmé, ne peut être lu. Mais il est là, parallèle, symétrique — deux époux qui, ensemble, regardent l'avenir en face.

Une fin pendant la Révolution

Antoinette s'éteint avant 1803, sans qu'aucun acte de décès retrouvé ne marque la date exacte. Pierre disparait à la même période : on le voit encore en octobre 1798, à 80 ans passés, assister au mariage de son fils François. Puis le silence. Il disparaît également avant 1803, quelque part dans la maison de Hures qu'il a habitée pendant plus de cinquante ans.

Ce couple de notables caussenards — elle, la demoiselle instruite ; lui, l'artisan devenu ménager respecté — a laissé une descendance qui irrigue encore les généalogies de toute la région. Dans mon arbre, c'est par leur fils Paul que la lignée continue.

2 votes. Moyenne 5 sur 5.

Commentaires

  • Hélène Fréret

    1 Hélène Fréret Le 22/03/2026

    Un article très clair et vraiment agréable à lire avec ces différents encadrés. Coup de coeur pour la présentation des enfants.

Ajouter un commentaire

Anti-spam