La rencontre de Nivoliers

Le 21/03/2026 0

Dans La Lozère

Un rendez-vous ancestral sur le Causse Méjean

Le soleil de novembre écrase le causse d'une lumière blanche et froide. J'avance depuis une heure sur le chemin qui mène à Nivoliers, ce hameau niché dans un creux du Causse pelé. Le Méjean en cette saison a quelque chose d'absolu — pas un arbre qui ne soit tordu par le vent, pas une herbe qui ne soit roussie. Les murs en pierre sèche longent le chemin, construits de la même main patiente depuis des siècles. Au loin, le clocher de Hures se devine à peine dans la brume.

Je m'arrête sur un affleurement calcaire, pose mon sac. Il est là.

Rencontre avec Louis Pratlong

Je ne l'entends pas venir. Il est simplement là, debout dans l'air lumineux, comme posé sur le causse. Un homme de taille moyenne, la trentaine, vêtu de bure sombre. Son visage est las. Ses mains — larges, tannées — sont celles d'un travailleur de terres. Il me regarde sans surprise, comme s'il m'attendait.

— Louis ?

Il sourit légèrement. Il parle d'abord en occitan, puis — peut-être pour moi — passe au français, un français du XVIIIe siècle, lent et mesuré.

— Qui d'autre viendrait te trouver ici, sur cette roche que je connais depuis l'enfance ?

Acte de baptême - 11 novembre 1696 - Église Saint-privat de Hures

L'an mil six cens quatre vingt seitse et le onsieme novembre a esté baptisé Louys Pratlong fils à Jacques et Françoise Lapeyre mariés de Nivolies âgé de cinq jours ; a esté son parrain Jean Lapeyre d'Hure son grand-père et sa marraine Magdelène Pratlongue sa tante pns Jean Valgalier son oncle et Antoine Dides son voisin tous dud nivolies qui requis de signer ont dit ne scavoir et moy. Raynal curé.

Il est né là, à Nivoliers, le 6 novembre 1696. Cinq jours plus tard, son grand-père Jean Lapeyre le tenait sur les fonts baptismaux de Saint-Privat, pendant que sa tante Madeleine Pratlong veillait à ses côtés. Tout le village était là, ou presque — les Valgalier, les Dides, tous voisins, tous illettrés, tous incapables de signer l'acte. Le curé Raynal avait écrit pour eux.

— Tu es né dans cette maison ? je demande, en désignant les pierres grises du hameau.

— Dans celle-là même. Mon père Jacques l'avait bâtie. Il l'appelait la maison neuve. On en était fiers.

Jacques Pratlong, son père, était né vers 1657. Sa mère, Françoise Lapeyre, vers 1655. Ils avaient tous deux la quarantaine passée à sa naissance — des parents tardifs, solides, enracinés dans ce causse comme les genévriers. La famille Pratlong comptait dans la paroisse d'Hures. Pas des nobles, certes, mais des gens qui signaient les actes de mariage comme témoins, qui prêtaient et qui recevaient. Des notables du causse.

— Tu avais des frères, des sœurs ?

— Une sœur, Marie. Elle est venue quatre ans après moi. Et Jacques, le petit frère, en 1706. Mais Marie est morte jeune, en 1724. J'ai déclaré son inhumation. C'est moi qui ai prononcé son nom devant le curé.

Il dit cela sans pathos, avec la résignation de ceux qui ont vu mourir autour d'eux depuis l'enfance. Sur le Causse Méjean au XVIIIe siècle, la mort des enfants et des jeunes adultes n'est pas une exception. C'est le rythme ordinaire de la vie.

Nous marchons un peu. Les pieds de Louis ne font aucun bruit sur les cailloux.

Le mariage et le contrat

Nivoliers

— En 1721, tu t'es marié.

Son visage change. Quelque chose de plus doux.

— Jeanne. Jeanne Vergely. Elle venait du Mas de Val, dans la paroisse de Sainte-Enimie. Sa mère était Catherine Arjaliers. Son père, François, était mort avant notre mariage.

Jeanne Vergely est née le 15 octobre 1697 — un an et quelques jours après Louis. Ils se sont donc croisés dans ces paroisses voisines, sur ces chemins de causse où tout le monde finit par se connaître.

Le contrat de mariage avait été signé le 28 octobre 1721, chez la mère de Jeanne, au Mas de Val, devant le notaire Antoine André de Sainte-Enimie. Un acte dense, minutieux, comme tous les contrats de l'époque.

Contrat de mariage — 28 octobre 1721 Mas-de-Val, Mas-Saint-Chély — Notaire Antoine André

La mère de Jeanne, Catherine Arjalier, a constitué en dot à sa fille la somme de six cents livres, une couverture de lit, une paire de draps et quatre cannes d'étoffe de drap de pays, ainsi que six bêtes à laine. Les parents de Louis, Jacques et Françoise Lapeyre, ont pour leur part donné à leur fils « tous et chacun leurs biens noms voix droits actions cabaux effets meubles immeubles présents et avenir » — une donation universelle, réservant pour eux-mêmes le droit d'être « nourris, habillés et entretenus tant sains que malades leur vie durant », et une pension annuelle de neuf setiers de blé, quarante livres de chair de porc salée, une carte de sel, trente livres de fromage, dix livres d'huile d'olive, un habit tous les trois ans, une paire de souliers chaque année.

— Neuf setiers de blé, de l'huile d'olive, du fromage — ton père avait tout prévu.

— Mon père ne laissait rien au hasard. Il voulait vieillir dans sa maison. Et c'est ce qu'il a fait — il est mort en juillet 1725, dans sa quatre-vingtième année à peu près. J'ai déclaré son inhumation moi aussi.

Le mariage religieux avait été célébré le 18 novembre 1721, à l'église Saint-Privat de Hures. Le curé Raynal — le même qui baptisait, mariait et enterrait depuis des décennies — avait béni leur union. Les témoins étaient Jacques le frère, Pierre Boulet de Drigas, Jean Dides le parent.

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Acte de mariage — 18 novembre 1721 Église Saint-Privat de Hures

« L'an mil sept cens vingt un et le dixhuictieme novembre a été béni le mariage de louys pratlong fils a jacques et francoise lapeyre mariés du lieu et parroisse d'hure âgé de vingt cinq ans et de jeanne vergeli fille a feu francois et catherine arjaliers mariés de mas de val parroisse de ste enimie agée de vingt quatre ans les annonces deüement publiées sans qu'il y ait eu aucun empechement civil ni canonique. [...] avec lesd parties ont dit ne scavoir. Raynal curé »

Louis, vingt-cinq ans. Jeanne, vingt-quatre. Ni l'un ni l'autre ne savaient signer.

— Cela te pesait, de ne pas savoir écrire ?

Il hausse légèrement les épaules.

— Le curé Raynal savait pour nous. Et le notaire André. On dictait, ils écrivaient. Les mots restaient.

Il dit cela avec une sorte de sagesse tranquille. Dans la France de Louis XV — car c'est bien sous ce règne que s'inscrit sa vie —, l'illettrisme dans les campagnes reculées n'est pas une honte. C'est une réalité partagée. Les Pratlong sont notables non par l'écriture, mais par le foncier, les alliances, la présence aux actes.

Les enfants

Entre 1722 et 1731, Jeanne et Louis auront cinq enfants. Cinq enfants en neuf ans, sur ce causse venteux.

Marie, d'abord, née le 26 juin 1722. Elle survivra à son père, se mariera avec Louis Valgalier en 1742, aura elle-même quatre enfants. Elle mourra à Drigas en 1752, à vingt-neuf ans.

Françoise, née le 30 avril 1724. Celle-là, Louis ne l'a pas vue grandir. Elle est morte à Nivoliers même, le 23 septembre 1724, à quatre mois. Le chagrin de ce deuil-là, Louis ne l'évoque pas. Je ne pose pas la question.

Louis, né le 30 août 1725 — le même mois que la mort de son grand-père Jacques. Comme si la vie s'obstinait. Ce Louis-là deviendra le fils héritier, celui à qui le père pense encore en dictant son testament.

Antoine, né le 12 mars 1728. Il sera le seul à vivre vraiment vieux — il mourra à Nivoliers en janvier 1807, à soixante-dix-huit ans, ayant traversé la Révolution et l'Empire.

Françoise — la seconde Françoise —, née le 17 mars 1731. Huit mois avant la mort de son père. Elle ne l'aura presque pas connu. Elle vivra jusqu'en 1809, se mariera avec Pierre-Jean Boulet, et aura huit enfants.

— Tu as vécu juste assez longtemps pour voir naître ta dernière fille. Tu sais que c'est d'elle que je descends ?

Louis ne répond pas tout de suite. Il regarde vers Nivoliers.

— Françoise. Elle avait huit mois quand je suis parti. Jeanne me l'a dit — elle pleurait beaucoup ce soir-là.

La gabelle et le coup de fusil

C'est ici que la voix de Louis change. Quelque chose durcit dans ses yeux clairs.

— Le 25 novembre 1731. Une brigade de gardes du sel est entrée dans Hures. Commandée par un certain Thoumasson.

La gabelle — l'impôt sur le sel — est l'une des plaies du royaume. En Gévaudan, région de "grande gabelle", les habitants doivent acheter leur sel aux greniers royaux, à un prix fixé par l'État. La fraude est endémique : on fait venir du sel du Rouergue, soumis à un autre régime, moins cher. Les gardes-gabelles patrouillent, perquisitionnent, confisquent.

— Ils sont entrés dans ma maison. Ils ont vu du sel. J'ai dit que c'était du sel du Rouergue. Eux ont dit que non. J'ai voulu leur représenter leur tort — leur montrer qu'ils se trompaient. Alors ils m'ont chargé à coups de crosse.

Il s'arrête.

— Et l'un d'eux a tiré.

Acte de décès — 26 novembre 1731 Registre paroissial, curé Raynal

« Louys pratlong d'hure agé de trante cinq ans décéda le vingtsixième novembre de l'an mil sept cens trente un d'un coup de fusil qui luy fût tiré par un garde de gabelles le vingtcinquième dud pns jacques pratlong son frère et jean valgalier de nivoliers son germain et nous. Raynal curé »

Le curé Raynal note, au registre des morts, la cause avec une précision saisissante : un coup de fusil qui luy fût tiré par un garde de gabelles. Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas une maladie. C'est un meurtre d'État, commis à la porte d'une maison de paysan sur un plateau de Lozère.

Blessé dans la soirée du 25, Louis se savait mourant. Il a fait appeler le curé Raynal pour les sacrements. Et comme il n'y avait pas de notaire dans la paroisse, c'est Raynal lui-même qui a reçu ses dernières volontés, ce soir-là, à neuf heures du soir.

Testament nuncupatif — 25 novembre 1731 Reçu par François Raynal, curé d'Hures, enregistré le 21 décembre 1731 par le notaire François Michel, Meyrueis

« L'an mil-sept-cent-trente-un et le vingt-cinquième jour du mois de novembre à l'heure de neuf après midi devant nous François Reynal prêtre et curé d'Ure, a été en personne Louis Pratlong, travailleur de terres dudit village [...] lequel se trouvant très mal de son corps, au moyen d'un coup de fusil qui lui a été tiré ce jour d'hui de propos délibéré par des gardes du sel, vu la porte de sa maison toutefois sain de ses bons sens parfaite mémoire connaissance et entendement [...] »

Sain de ses bons sens. Parfaite mémoire. Il dicte avec soin, ce soir-là, entouré des voisins et des maçons venus comme témoins — les Dides, Joseph Gal, Jean Héran de Saint-Chély, Jean Doussière d'Auterives. Il lègue aux pauvres de la paroisse huit cartes de seigle, à distribuer en pain devant l'église. Il donne soixante livres à sa mère Françoise Lapeyre. Il institue Jeanne héritière universelle, à charge de transmettre le tout à leur fils Louis quand il aura vingt-cinq ans ou se mariera.

Il pense à tout. Il n'oublie rien. Il lègue même, par précaution juridique, cinq sols à l'ensemble de ses autres parents — pour qu'ils ne puissent revendiquer aucun droit.

— Tu savais que tu mourais.

— Je le savais depuis le coup de feu. Je l'ai senti. J'ai demandé à Raynal de tout noter.

Le lendemain matin, le 26 novembre, Louis Pratlong mourait. Il avait trente-cinq ans. Son frère Jacques et son cousin germain Jean Valgalier de Nivoliers étaient là. C'est eux qui ont fait la déclaration. C'est le curé Raynal qui a écrit.

Il fut inhumé le 27 novembre, dans le cimetière de Hures, dans le tombeau de ses prédécesseurs, comme il l'avait voulu.

Trois semaines plus tard, le 21 décembre, Jeanne Vergely — veuve, avec quatre enfants en vie dont la plus jeune avait huit mois — se présentait devant le notaire François Michel, à Meyrueis, pour faire enregistrer le testament de son mari.

L'épilogue sur le causse

Nous sommes restés longtemps sans parler. Le vent portait une odeur de buis et de pierre froide.

— Jeanne a vécu jusqu'en 1751, je lui dis. Vingt ans encore après ta mort.

— Je sais. Elle a tenu la maison. Elle a élevé les enfants. Elle a rendu les biens à Louis quand il s'est marié. Elle était solide, Jeanne.

Il se retourne une dernière fois vers Nivoliers, dont on aperçoit les toits sombres au loin, immuables sur le causse.

— Ce que je regrette, c'est de n'avoir pas su signer. Mes noms sont dans les actes — tous écrits par d'autres mains. Mais mes mots à moi, le testament, Raynal les a entendus. Et Michel les a copiés mot à mot.

Les mots restaient, avait-il dit.

Louis Pratlong, travailleur de terres du lieu et paroisse d'Hures, né à Nivoliers le 6 novembre 1696, mort d'un coup de fusil d'un garde de gabelle le 26 novembre 1731, est resté dans les actes. Dans les registres des Archives Départementales de la Lozère. Dans les minutiers du notaire Michel à Meyrueis. Dans les registres du curé Raynal à Saint-Privat de Hures.

Et maintenant, sur ce chemin de causse, dans le vent de novembre, il est là aussi.

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