L'ancêtre du dimanche : Odilon Bonicel et les siens, dix ans sous le soleil de Relizane

Le 02/08/2026 0

Dans La Lozère

Certains ancêtres restent toute leur vie dans le même hameau. D'autres, sans jamais quitter tout à fait Montignac par le cœur, voient leur foyer se disperser à mille kilomètres de la Lozère, le temps d'une décennie. C'est l'histoire d'Odilon Bonicel (Sosa 54, génération 6), et celle des siens, embarqués malgré eux dans l'aventure de la colonisation agricole en Oranie.

Une fratrie éprouvée

Marie Odilon Ernest Bonicel naît le 6 octobre 1859 à Montignac, hameau de La Malène, fils de Pierre-Jean Bonissel, cultivateur âgé de 45 ans, et de Marie-Mélanie Flavier, alors âgée de 25 ans. L'acte de naissance, dressé le lendemain devant le maire François Antoine Raymond de Roquetaillade, prend soin de préciser la présence du grand-père de l'enfant, Pierre-Jean Flavier, 62 ans, domicilié à Rieisse, signe que la parenté proche vient encore, en ce milieu de XIXe siècle, cautionner de sa présence les actes de la commune.

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Acte de naissance d'Odilon Bonicel (clic pour agrandir)

De cette fratrie de six, trois enfants seulement passeront l'âge adulte : Odilon, son frère Frédéric (1866-?), et deux sœurs mariées, Irma (Bonicel-Aigouy) et Marie-Mélanie (Bonicel-Monziols). Une sœur aînée et un frère cadet meurent en bas âge.

Le foyer de Montignac

Le 19 juin 1889, à la mairie de La Malène, Odilon épouse Marie Octavie Virginie Contastin, 20 ans, ménagère domiciliée elle aussi à Montignac. L'acte de mariage est un petit roman en soi : Virginie est mineure, orpheline de père et de mère, mariée sous l'autorité de son tuteur Odilon Arnal et sous un contrat dotal passé la veille chez le notaire de Meyrueis.

L'an 1889 et le 19 du mois de juin à 7 heures du matin par devant nous Etienne Persegol maire officier de l'état civil de la commune de la Malène, canton de Sainte Enimie, département de la Lozère, sont comparus en la maison commune Marie Odilon Ernest Bonicel âgé de 29 ans ainsi qu'il est constaté par son acte de naissance en date du 6 octobre 1859 et déposé dans les registres de cette mairie, fils majeur et légitime de Pierre-Jean Bonicel âgé de 74 ans cultivateur et de Mélanie Flavier âgée de 54 ans ménagère domiciliés à Montignac, présente commune, le père et la mère ici présents et consentants d'une part. Et Marie-Octavie Virginie Contastin âgée de 20 ans ainsi qu'il est constaté par son acte de naissance en date du 24 mai 1869 et déposé dans les registres de cette mairie, ménagère domiciliée à Montignac présente commune, fille mineure et légitime de défunt Jean Joseph Albert Contastin décédé le 2 mai 1878 ainsi qu'il est constaté par son acte de décès déposé dans les regitres de cette mairie, et de Marie-Reine Bonicel décédée le 24 mars 1884 ainsi qu'il est constaté par son acte de décès déposé dans les registres de cette mairie ; assistée de son tuteur Odilon Arnal âgé de 48 ans, propriétaire domicilié à Drigas commune d'Hures ici présent et consentant en vertu de la délibération du conseil de famille en date du 2 juin courant devant le juge de Paix de Ste Enimie d'autre part.
Lesquels nous ont requis de procéder à la célébration du mariage projeté entre eux et dont les publications ont été faites devant la principale porte d'entrée de la maison commune les dimanches 9 et 16 juin présent mois à 8 heures du matin. 
Les futurs époux et les personnes présentes qui ont autorisé le mariage nous ont déclaré en même temps sur l'interpellation que nous leur avons adressée en vertu de la loi du 18 juillet 1850 qu'il existait un contrat de mariage passé entre eux sous le régime dotal le 8 juin courant devant Me Louis Gonzague de Lapierre notaire à Meyrueis. Aucune opposition audit mariage ne nous ayant été signifiée, faisant droit à leur réquisition, après avoir donné lecture de toutes les pièces ci-dessus mentionnées et du chapitre VI du titre du code civil intitulé du mariage, avons demandé au futur époux et à la future épouse s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux ayant répondu séparément et affirmativement, déclarons au nom de la loi que Marie Odilon Ernest Bonicel et Marie-Octavie Virginie Contastin sont unis par le mariage. De tout nous avons dressé acte, en présence de Odilon Aigouy âgé de 28 ans cultivateur beau-frère du futur, Adrien Delon âgé de 32 ans instituteur, Julien Chaptal âgé de 35 ans maréchal ferrant et François Fages âgé de 32 ans cultivateur, ces trois derniers non parents des parties, tous domiciliés à la Malène, lesquels après qu'il leur en a été fait lecture l'ont signé avec nous et les parties contractantes de ce requis, la mère du futur a déclaré ne savoir le faire.

 

Six enfants naîtront de cette union, et la moitié n'atteindra pas l'âge adulte :

Enfant Naissance Décès Devenir
Mélanie "Virginie" Jeanne
(Sosa 27, mon arrière-grand-mère)
24 juin 1890 6 avril 1948 Épouse Joseph Prosper Félix Boulet de Hures, 6 enfants
Constant Frédéric Joseph 25 octobre 1893 29 septembre 1895 Mort en bas-âge
Armand Odilon Clément 7 juillet 1896 12 juin 1918 Mort pour la France, Saint-Maur (Oise)
Constant Frédéric Joseph 23 janvier 1898 26 avril 1969 Épouse Simonne Rouvelet, 8 enfants
Marie-Lucie 14 janvier 1900 23 décembre 1990 Épouse Henri Basile Arnal de la Borie (Hures-la-Parade), 7 enfants
Odilon Ernest Joseph 22 novembre 1904 1er janvier 1905 Mort en bas-âge

 

C'est le second Constant, celui qui survivra, qui va porter avec ses parents et son frère Armand le poids de l'épopée algérienne. L'ainée, mon arrière-grand-mère, était déjà mariée lors de leur départ.

Frédéric, pionnier malgré lui

Un jugement du Conseil d'État, rapporté par L'Écho d'Alger du 6 août 1925, nous apprend que Frédéric Bonicel, le frère d'Odilon, s'était rendu acquéreur d'une concession, la propriété n°10 du centre de colonisation de Kenenda, dans la daïra de Mendas (aujourd'hui commune de Mendes, wilaya de Relizane, alors département d'Oran). Un arrêté du gouverneur général de l'Algérie, daté du 6 janvier 1922, l'avait déclaré déchu de tous ses droits sur cette terre ; son recours devant le Conseil d'État est rejeté trois ans plus tard.

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Toute la maisonnée part à l'aventure ...

Ce que les actes ANOM de résidence documentent, c'est que Odilon, Virginie et ses fils rejoignent Frédéric là-bas : on les retrouve à Mendes en 1916, avec Armand, puis à Kenenda en 1918, avec Constant. 

C'est depuis Kenenda que Constant, né en 1898, est incorporé au 1er mai 1917 : sa fiche matricule, conservée aux ANOM, précise son signalement : cheveux châtains, yeux bruns, front ordinaire, nez moyen, visage ovale, 1m71 — et le détail de ses affectations, jusqu'à son passage au 38e régiment d'artillerie de campagne le 12 mars 1920.

Armand, l'aîné, est également recensé à Kenenda. La même année, il meurt pour la France à Saint-Maur, dans l'Oise, le 12 juin 1918, signe qu'il avait été rappelé au combat depuis l'Algérie peu de temps auparavant.

Le retour à Montignac

Le 5 juillet 1920, Constant est de nouveau domicilié à Montignac : la parenthèse algérienne, pour cette branche de la famille, se referme. Le recensement de 1921 le confirme, réunissant sous le même toit Odilon, Virginie, leur fille Marie-Lucie, Constant, et Frédéric, l'oncle resté célibataire, revenu lui aussi au pays natal après la perte de sa concession. Marie-Mélanie, la vieille maman d'Odilon, âgée de 88 ans, a également été recueillie dans leur foyer. Elle mourra l'année de ce recensement, en 1921.

1921 recensement Bonicel

Odilon meurt le 2 juin 1938, il avait 78 ans. Sa femme survit encore quelques années et s'éteint en 1943, à l'âge de 73 ans.

Constant, la suite d'une vie

Le 13 août 1928, à La Malène, Constant épouse Simonne Rouvelet. Le couple aura huit enfants, dont deux prêtres et un diacre, une fratrie qui laissera son empreinte dans les paroisses du Causse et de Lozère.

Mais Constant ne se contente pas d'être le père d'une nombreuse descendance : il devient, au fil des décennies, une figure centrale du cercle familial. On le retrouve témoin au mariage de mes grands-parents et d'autres évènements familiaux, signe de la place qu'il occupe dans le réseau des alliances et des affections familiales, bien au-delà de son seul foyer.

Il faut dire que son passage en Algérie, dix ans durant, lui avait laissé quelque chose : une aura particulière, dans une famille où bien peu avaient connu pareille traversée. On le disait "riche", à tort, très certainement, tant l'aventure coloniale s'était soldée, pour l'oncle Frédéric, par une déchéance judiciaire plutôt que par une fortune. Mais la réputation, une fois installée, ne se nourrit pas toujours des faits : elle se nourrit des signes extérieurs. Et Constant, un des premiers sur le Causse à s'équiper d'une cuisine intégrée, allait alimenter longtemps les conversations. On en jasait dans les fermes voisines ; on en jalousait discrètement l'aisance affichée, surtout dans le foyer de ma grand-mère, où le souvenir de cette cuisine moderne resta, des décennies plus tard, un petit motif de commérage.

Rappelé une dernière fois sous les drapeaux le 3 septembre 1939 pour la commission de réquisition des chevaux, il est renvoyé dans ses foyers deux jours plus tard.

Veuf depuis 1958, Constant Bonicel meurt le 26 avril 1969, à 71 ans, laissant derrière lui le souvenir d'un homme dont l'Algérie, loin d'être oubliée, avait fini par façonner une part de sa légende familiale.

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Kenenda et Mendes : la colonisation agricole en Oranie

Famille de colons en algerie

Les centres de colonisation créés en Algérie à partir du milieu du XIXe siècle attribuaient des concessions agricoles à des familles venues de métropole, souvent dans des conditions précaires : mise en valeur obligatoire sous peine de déchéance, éloignement, climat et sols parfois difficiles à apprivoiser pour des cultivateurs habitués aux terres lozériennes. L'histoire de Frédéric Bonicel, l'acquisition, puis la perte de ses droits sur la propriété n°10 de Kenenda, illustre concrètement cette fragilité des parcours coloniaux, où l'échec administratif ou économique pouvait effacer en quelques années l'investissement d'une vie.

Trois vocations ecclésiastiques

Sur les huit enfants de Constant et Simonne, deux ont pris la voie sacerdotale : Jean-Marie, prêtre à Chanac, et Adrien, vicaire à Meyrueis, et un troisième, Bernard Marius Rémy, sera diacre à Montpellier. Une proportion remarquable pour une seule fratrie. La descendance des cinq autres enfants de Constant (Rémy, Basile, Guy, Odile, Elmy) reste à documenter, je sais qu'elle existe, mais elle n'apparaît pas encore dans mes recherches.

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