Louis Flavier et Anne Arnal, un couple de Rieisse (#12mois12couplesdancêtres)

Le 03/08/2026 0

Dans La Lozère

Je vous avoue que juillet s'est passé sans article ici, vacances obligent.
Pour rattraper le mois manqué, je vous emmène à Rieisse, un petit village de la paroisse de la Malène, sur le Causse, où vivait au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle un couple de travailleurs de terre : Louis Flavier et Anne Arnal, nos sosas 1626 et 1627.

Rien de noble ici, vous vous en doutez. Louis et Anne ne savaient ni l'un ni l'autre signer leur nom. Mais leurs vies, telles qu'elles nous parviennent à travers quelques actes notariés, disent beaucoup de la dureté et de la solidarité de ce petit monde paysan du Causse Méjean.

Maison Rieisse

Un testament dicté dans l'urgence

Commençons par la fin, ou presque. Le 3 décembre 1718, Anne Arnal, déjà veuve de Louis, se sait mourante. À Rieisse, pas de notaire disponible, le lieu est trop isolé, trop loin des centres. Alors c'est le curé de la Malène, Jean-François Galonier, qui reçoit ses dernières volontés à la place d'un homme de loi. Il faudra attendre cinq ans, jusqu'en 1723, pour que ce testament soit enfin enregistré dans les formes chez un vrai notaire de Meyrueis.

Anne y partage ce qu'elle possède, soixante-cinq livres en tout, une somme modeste, entre ses cinq enfants survivants : Antoine, Pierre, Catherine, Jeanne et Antoinette. Antoine, l'aîné, devient son héritier universel. On ne sait presque rien de la mort de Louis lui-même : ni date précise, ni lieu d'inhumation n'ont laissé de trace.

Extrait testament Anne Arnal

Extrait du testament d'Anne Arnal (Brozer Téléarchives)

L'an mil sept cent vingt trois et le vingt cinq jour du mois de mars apres midi par devant nous notaire royal de meyrueis s'est présenté Antoine flavier laboureur du village de Rieysse paroisse de la malène qui nous a dit que Anne Arnal veufve de louis Flavier sa mère se trouvant dangereusement malade, et n'y ayans point de notaire dans lad paroisse aurois prié Me Galonier prêtre et curé d'icelle de vouloir recevoir son testament et dernières dispositions de ses biens. Ce que led Me Galonier auroit fait en présence de temoins le troisieme decembre mil sept cent dix huit en défaut de notaire, et d'autant que suivant les lois et déclarations de sa majesté led testament doit estre enregistré dans le registre d'un notaire pour faire foy d'acte publié et lui servir ainsi qu'il appartiendra, il nous remet lad disposition ausd fins de l'enregistrer dans notre registre. Ce que nous avons fait à l'instant de teneur.
L'an mil sept cent dix huit et le troisieme jour du mois de décembre apres midi regnant tres chetien Louis quinze Roy de france et de Navarre par devant nous prestre et curé du lieu et paroisse de la malene soubsigné et témoins bas nommés a été en sa personne Anne Arnal veuve de louis flavier du lieu de Rieysse paroisse dud la malene laquelle etant dangereusement malade, saine pourtant de tous ses sens memoire et entendement et ne pouvant pas comodement apeler un notaire a cause de l'eloignement des lieux nous a prié nousd Curé de prendre et recevoir son testament ou déclaration de derniere volonté en la forme et maniere que s'ensuit, et premierement s'est munie du signe de la croix, a recommandé son ame à dieu la prié de luy faire misericorde et de la recevoir dans son paradis, et cella par les merites de la mort et passion de nêtre sauveur Jesus christ, Item veut et entend lad testatrice que lorsque son ame sera separée de son corps être ensevelie dans le cimetiere dud la malene, et que les honneurs funebres loui soient faites par son heretier bas nommé suivant l'ancien usage de lad paroisse de la malene, Item donne et legue a chacun de ses enfants ou filles qui sont, Antoine, Pierre, Catherine, jeanne et Antoinette Flavier, telle legitime que de droits sur le nombre de cinq enfants. Item donne et legue a tous ses autres parents la somme de cinq sols entre eux divisibles et a eux payables le lendemain apres son deces, et veut qu'avec ce ils soient contents et ne puissent rien plus prétendre sur sesd biens. Item veut lad testatrice que la legitime de ses enfants ou fille leur soit payée a chacun lorsqu'ils se marieront ou qu'ils auront atteint l'âge de majorité, et en tous et chacuns ses biens que lad testatrice a déclaré etre de la valeur de soixante cinq livres sans que sad declaration porte aucun prejudice a son heritier, noms, droits, voix et actions, meubles et immeubles, presents et avenirs en quoy quils consistent ou puissent consister a fait, institué et de sa propre bouche nommé son heritier universel et general et particulier Antoine flavier son fils, et telle a dit etre sa dernière volonté, voulant que le present testament vaille comme tel, codicille et donation a cause de mort, cassant et annulant tous autres testaments par elle ci devant faites si point y en a, voulant que le present sorte a son plein et entier effet, fait et passé aud lieu de Rieysse dans la maison de lad testatrice, present Jean fezandier de la Malène, Jean Almeras, pierre gal, Estienne varaille, gabriel contasti tous dud Rieysse, Jacques pourtalier et pierre Julien de la volpeliere paroisse de St pierre des tripiers illiterés et nous Jean Jean François galonier pretre et curé dud la malène de ce requis. Galonier curé signé aud testament remis dervers nous Jean gely notaire royal reservé de la ville et baronnie de meyrueis soubsigné qui demeurera ici attaché.

Un mariage né d'un différend familial

Remontons maintenant le temps jusqu'en 1694. Le 4 mai de cette année-là, à La Canourgue, un accord est passé qui nous en apprend plus sur le couple que ne le ferait un simple acte de mariage. Louis Flavier, dit "paysan" de Rieisse, et son beau-frère Jean Fages de Cauquenas s'opposent à un autre beau-frère, Jean Layral, autour d'une donation faite par les parents communs des trois sœurs Arnal, Anne, Catherine et Marguerite, chacune mariée à l'un de ces trois hommes. Une querelle de famille, en somme, autour d'un héritage à régler entre gendres.

Anne, elle, est native de Fontjulien, à la Canourgue. Elle a donc quitté sa paroisse natale pour venir s'installer à Rieisse auprès de Louis. Deux ans plus tôt, en 1692, Louis avait lui-même reçu une donation de sa mère Catherine Gal, veuve de son père Antoine Flavier : une donation "grevée", c'est-à-dire assortie de charges, comme il est fréquent dans ces transmissions de terre où l'on donne rarement sans contrepartie.

Cinq enfants, deux sosas

De ce mariage sont nés cinq enfants, dont deux de mes sosas : Catherine et Pierre. Leurs trajectoires prennent des chemins opposés, et c'est peut-être le cœur de cette histoire.

Enfant Époux - Épouse Ont vécu à Postérité
Antoine, travailleur de terre
(v 1696-?)
Catherine Aldebert, native du Bedos Rieisse Au moins un fils, Jean-Antoine
Catherine, sosa 813
(v 1697-1774)
Jean Roux du Bedos, puis Jean Michel de Drigas Drigas 5 enfants
Pierre, sosa 1744
(1697-1773)
Jeanne Baraille, originaire de Rieisse Rieisse 4 enfants
Jeanne
(v 1705-1780)
Jacques Valgalier de Costeguison Costeguison Au moins une fille
Antoinette
(v 1707-?)
Antoine Maurin du Mas de la Font Mas de la Font ?

 

Catherine se marie une première fois le 24 novembre 1723 avec Jean Roux du Bedos. Le mariage est bref : Jean meurt le 11 mai 1724, sans qu'ils aient eu d'enfant. Elle se remarie le 27 septembre 1728, cette fois avec Jean Michel, de Drigas. Et voilà que les fils se recroisent : ce Jean Michel n'est autre que le grand-oncle de Jean Michel dit Ferratou, dont je vous avais raconté l'histoire mouvementée de brigand contre-révolutionnaire [lien vers l'article Ferratou].

Quartier avesque

Pierre, lui, reste à Rieisse. Il épouse Jeanne Baraille le 6 avril 1730, et leur contrat de mariage, passé chez Me François Michel à Meyrueis, est un petit trésor à lui seul. La mère de Jeanne, Marie Pageze, veuve d'Étienne Baraille, y fait donation de tous ses biens à sa fille, mais se réserve, pour ses vieux jours, l'usufruit d'une maison et une pension viagère détaillée jusqu'au boisseau près : seigle, orge, sel, fromage, huile d'olive, graisse, pain, viande de brebis salée, et jusqu'à une chemise de toile du pays. Pierre, de son côté, avait avancé du blé aux deux femmes pour ensemencer leurs terres. Ni Pierre ni Jeanne ne savent signer, pas plus que ne le savaient Louis et Anne une génération plus tôt.

Quartier bonicel

L’an mil sept cent trente et le sixième jour du mois d’avril après midy du reigne de louis quinze par la grâce de dieu Roy de France et de navarre devant nous notaire royal soussigné et en la presence des témoins bas nommés ont été en personne pierre flavier travailleur du lieu de rieysse parroisse de la Malène diocèze de mende fils légitime et naturel de feus louis flavier et d’anne arnal d’une part, et jeanne baraille fille légitime et naturelle de feu etienne baraille et marie pageze dud lieu de rieisse d’autre ; les parties procedant de leur commun bon gré scavoir led flavier comme personne libre majeure et lad baraille en la presence vouloir et consentement de lad anne pageze sa mère ont promis et promettent réciproquement se prendre et espouser l’un l’autre en vray et légitime mariage et de le faire benir et solemniser en face de notre ste mère eglise a la première requisition que l’une en fera à l’autre ; les bans prealablement publiés en la forme ordinaire à peine de tous dépens dommages et intherets contre la partie refusante ; et pour la supportation des charges duquel present mariage lad jeanne baraille future espouse du consentement de sad mère s’est constituée en faveur d’icelluy envers led flavier son futur espoux, en tout et chacun ses biens, meubles, immeubles noms voix droits et actions presents et avenir ; generallement en quoy qu’ils consistent ou qu’ils … ; en faisant led flavier vray maitre procureur et propriétaire, a la charge par led flavier quil les recevra et les assure en reconnaissance a lad baraille sur tout et chacun ses biens present et avenir ; et icy même lad marie pageze a en faveur dud present mariage comme étant fait de son bon vouloir et consentement donné a lad jeanne baraille sa fille future espouse acceptante et humblement remerciante par donnation entre vifs a jamais irrévocable tous et chacun ses biens tant meubles quimmeubles noms voix droits et actions prents et avenir generallement en quoy qu’ils consistent et puissent consister et notamment la portion de l’augment par elle gaignée par le predeces dud baraille son mary ; sous les conditions et reservations suivantes ; en premier lieu lad pageze se reserve la somme de cinq livres pour en disposer en œuvres pies ou autrement comme bon liy semblera ; en second lieu lad donnatrice se reserve pendant sa vie sa demeure et habitation, dans une des deux maisons desd futurs mariés avec tous les meubles quy luy seront nécessaires plus un habit complet en … cadis de maison de trois ans, et un chapeau plus se reserve de pention annuelle et viagere un cestier seigle et un cestier orge, un boisseau sel, six livres fromage, deux livres hiolle olive, deux livres graisse, deux livres pain, quinze livres chair sallée de brebis et une chemize toile de païs ; tout quoy les futurs mariés seront tenus comme … de luy payer quartier par quartier par avance ; et à la fin lad pageze se reserve pour la légitime maternelle de Suzanne et Catherine baraille ses autres filles la somme de cinquante cinq livres pour chacune ; quy leur sera payée scavoir la moitié lors quelles viendront a se marier et l’autre moitié en trois payes egalles et annuelles qui commenceront se faire un an après la susd, déclarant lad pageze et baraille mère et fille avoir reçu dud flavier une certaine quantité de bled quil leur a baillé pour ensemancer leurs terres ou se nourrir se montant à la somme de trente livres ; laquelle somme elles assurent et reconoissent sur tous leurs susd biens aud flavier pour luy estre rendue le cas y escheant, voulant cependant led flavier que venant a deceder sans enfants las somme demeure et appartienne a lad baraille future espouse ; et encore a été convenu entre les parties que toutes les sommes que led flavier employra a l acquittement des biens de lad baraille luy serviront de reconnaissance sur … ; declarant aussy lesd futurs mariés qu’ils ne veulent point quant a present se donner aucun augment doctal ; et que tous les biens de lad baraille sont evalués de cens nonante cinq livres et pour l observation de tout ce dessus lesd parties une chacune comme concerne ont obligé et hippothequé tout et chacun leurs biens present et avenir qu’on soumis aux rigueurs du cours ...Fait et recitté a la ville de meyrueis a notre etude present noble antoine ducros Sr de valborgne et pierre arnal fils, tous les deux dud Meyrueis signés lesd parties ayant dit ne signer de ce requizes et nous françois Michel notaire royal dud meyrueis requis et soussigné.

Vue de Rieisse

Ce qui reste

Anne, dans son testament, avait dit vouloir que son âme, "lorsqu'elle sera separée de son corps", soit ensevelie dans le cimetière de la Malène, et elle avait recommandé cette âme à Dieu, le priant "de luy faire misericorde". Ce sont à peu près les seuls mots qui nous restent d'elle en propre, le reste n'est que des dates, des sommes, des noms de témoins.

Et c'est peut-être ça, le vrai fil de cette histoire : deux femmes veuves, une génération d'écart, qui organisent par écrit ce qu'elles ne peuvent plus assurer autrement. Anne en 1718, dictant dans l'urgence à un curé faute de notaire. Marie Pageze en 1730, négociant pied à pied sa pension en boisseaux de seigle et en livres de fromage avant de donner tous ses biens à sa fille Jeanne. La veuve de la mère et la veuve de la belle-mère, réglant chacune à sa façon la même angoisse : que deviendra-t-on quand on n'aura plus de mari pour vous protéger.

Si Pierre n'était pas resté à Rieisse, si Catherine n'était pas partie épouser un Michel de Drigas, je ne serais pas là pour raconter tout ceci. Louis et Anne n'ont laissé ni acte de mariage ni date de décès certaine ; ils m'ont laissé, à plusieurs générations de distance, deux points d'ancrage bien réels, un hameau qu'on ne quitte pas, et une famille qu'on rejoint par alliance. Ça me suffit, pour l'instant, à leur devoir quelque chose.

De Louis et Anne jusqu'à mes grands-parents

Arbre Flavier Arnal
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