L'ancêtre du dimanche : Le moulin de Hauterives : quatre générations sur les eaux du Tarn

Le 16/08/2026 0

Dans La Lozère

Cette semaine, exceptionnellement, ce n'est pas un seul ancêtre que nous suivons, mais un lieu, un moulin, et la famille qui l'a fait vivre pendant près de deux siècles.
Car il y a ceux qui sont restés à Hauterives, meuniers de père en fils, et il y a Marie, mon aïeule directe, qui en est partie. C'est en marchant cet été parmi les ruines du moulin, que l'envie m'est venue de raconter les deux.

Hauterives 1

Un hameau au bord de l'eau

Hauterives dépend, sous l'Ancien Régime, de la paroisse de Saint-Chély-du-Tarn ; le hameau appartient aujourd'hui à la commune de Sainte-Enimie. On y accède encore mal : lorsque la route des gorges s'ouvre en 1905, les habitants d'Hauterives refusent la construction d'un pont, et l'on continue de franchir le Tarn en barque ou par une benne à câbles qui aujourd'hui est à l'arrêt. C'est dans ce coin resserré des gorges, où le grain du causse s'échangeait contre le raisin et les amandes des terrasses, que la famille Caussignac tient le moulin depuis au moins la fin du XVIIe siècle.

Jean Caussignac, le premier meunier documenté (vers 1675-1721)

Fils de Jean Caussignac et de Louise Gal, notre Jean naît vers 1675 à Hauterives. C'est un meunier qui ne sait pas signer mais qui possède assez de biens pour dicter un testament. Il le fait le 22 septembre 1721, un jour avant sa mort : il est alors « dangereusement malade », et le curé Marc Comte, appelé à son chevet avec l'apothicaire de Sainte-Enimie, note que « la contagion » sévit alors dans plusieurs endroits et villes des environs. La scène est terrible : personne dans le village n'ose s'approcher de la maison par peur d'être contaminé, et jusqu'à l'officier de dragons cantonné à Hauterives se retire sur les hauteurs par la même crainte. Il s'agit de la grande peste qui remonte alors de Marseille, et la frayeur qu'elle inspire jusque dans ce hameau reculé du Gévaudan est bien réelle.

Jean institue son épouse Marguerite héritière universelle, à charge pour elle d'élever leurs huit enfants : Louise, Jean, Pierre, Marie, André, Catherine, Jean-Baptiste et Félix. (Cette génération a déjà fait l'objet de plusieurs articles détaillés sur ce blog : Enquête sur les Caussignac à Hauterives et Un ancêtre mort de la peste)

Les enfants connus de Jean et Marguerite Caussignac

Jean CAUSSIGNAC dit "Jeune"
(v 1700-<1751)
Sosa 772 - Voir encart suivant
Louise CAUSSIGNAC
(v 1703-<1766)
Elle épouse en 1723 Jean VIVENS du hameau de Rieisse, paroisse de la Malène dont elle a au moins deux enfants.
Marie CAUSSIGNAC
(v 1715-1790)
Elle épouse en 1735 François BIAU, laboureur à Bré (Veyreau) dont elle a au moins 7 enfants
Catherine CAUSSIGNAC
(v 1716-1756)
Épouse de Jean PERSÉGOL du hameau de l'Angle, paroisse de la Malène, dont au moins 3 enfants.
André CAUSSIGNAC bâtier à Montpellier
Félix, Pierre, Jean-Baptiste et Étienne CAUSSIGNAC Cités dans différents actes familiaux, sans destinée connue

 

Jean dit Jeune, la génération de la pauvreté ordinaire (1700-avant 1751)

Son fils Jean, qu'on surnomme « Jeune » pour le distinguer des autres Jean de la famille, épouse Suzanne André et reste travailleur de terre et meunier à Hauterives. Un dénombrement de 1736 dresse la liste des pauvres du hameau et donne une idée assez nette des conditions de vie de ce coin de causse. Jean y est mentionné comme « Jeune meunier ».

En 1744, lui aussi dicte son testament : il souhaite être enseveli au cimetière de Saint-Chély-du-Tarn, « tombeau de ses prédécesseurs ». C'est le seul document qui nous soit parvenu, qui porte sa signature.

Jean Caussignac

 

Les enfants de Jean Caussignac et Suzanne André

Jean CAUSSIGNAC
(v 1725-1795)
Voiturier à la Canourgue - Épouse en 1751 Élisabeth VIDAL et fait souche dans le bourg de la Canourgue.
Marie CAUSSIGNAC
(v 1725-1793)
Épouse Jean ROBERT, cultivateur à Hauterives.
Antoine CAUSSIGNAC
(v 1715-1790)
Épouse Marie ROBERT de Hauterives - Au moins deux enfants - je n'ai pas trouvé d'actes mentionnant sa profession.
Catherine CAUSSIGNAC
(v 1733-?)
Marraine de nombreux neveux et nièces - Semble être restée vieille fille - A eu un enfants naturel en 1779 qui n'a pas vécu.
Jean-Baptiste CAUSSIGNAC
(v 1741-1816)
Sosa 386 - Voir encart suivant
Jean-François CAUSSIGNAC
(v 1745 -?)
Épouse Marie-Jeanne BLANC, fille du meunier de la Caze et s'installe aux Douzes.
Marianne et Françoise CAUSSIGNAC Dont je n'ai trouvé que quelques mentions dans les actes familiaux

L'an mil sept cent quarante quatre et le quatrième jour du mois de juillet avant midy du regne de Louis quinzieme du nom roy de France et de Navarre par devant nous notaire royal de la ville de Meyrueis et témoins cy après nommés fut présent Jean Caussignac travailleur du lieu d'auterives paroisse de St Chely du Tarn diocèse de Mende lequel sachant être dans ses bons sens parfaite mémoire et entendement considérant la brièveté de cette vie, la certitude de la mort et l'incertitude qu'il y a de savoir lorsqu'elle doit arriver a voulu disposer des peu de biens qu'il a plu au seigneur de lui donner pour qu'après son décès il n'y ait procès ni différent entre ses enfants, parents, prétendants droit en ses biens et ce en la forme et manière que suit : Premièrement led testateur a recommandé son âme à Dieu et l'a supplié au nom et pour le mérite infini de NSJC vouloir lui faire grace et miséricorde et que lorsque son âme sera séparée de son corps de la recevoir et introduire dans son royaume céleste au rang de ses bienheureux saints léisant pour la sépulture de sond corps le cimetière de St Chély de tarn tombeau de ses prédécesseurs donnant et léguant aux pauvres de lad paroisse quatre cartes bled mescle payable dans l'an du décès du testateur entre les mains de Mrs les directeurs desd pauvres. Plus led testateur a donné et légué à Jean, Antoine, Jean Baptiste Caussignac, à Marie, Catherine, Marianne Caussignac ses enfants et à chacun d'eux leur droit de légitime et de nature paternelle et la même qui sera réglée et fixée par l'héritière bas nommée comme elle le trouvera bon, plus led testateur a donné et légué à tous ses autres parents prétendants doit en ses biens cinq sols à diviser entre eux, payables aussi dans l'an de son décès, et en tous et chacuns ses autres biens, noms, voix, droits et action, meubles immeubles présents, led testateur a fait instituer et de sa propre bouche nommé pour son héritière universelle et généralle scavoir est Suzanne André son épouse pour de ses biens et entière hérédité en faire après le décès du testateur à tous ses plaisirs et volontés à la charge par elle de payer les susd légats et c'est son dernier et valable testament que led testateur veut et entend qu'il vaille tant par droit de testament codicile donation à cause de mort que par tout autre forme et manière que de droit pourra et devra mieux valoir. Cassant et révoquant et annulant tous autres précédents testaments et dispositions de dernière volonté que led testateur pourroit avoir cy devant faits en quelles clauses pactes et conditions quils soient connus, voulant que le présent soit le seul valable et stable comme étant ce sa dernière disposition, led Jean Caussignac testateur nous ayant dit lui même le présent testament en la forme ci dessus à nous notaire soubsigné en présence des témoins cy après nommés ici présents, suivant et conformément à la nouvelle ordonnance du Roy du mois d'aoust 1735, de quoy il nous a requis acte que lui avons concédé. Fait et récité aud Meyrueis, étude de nous notaire, présents à ce ...
Note du notaire : ce testament est nul car non parachevé.

Jean-Baptiste Caussignac et Marguerite Monginoux : la génération du partage (1741-1816)

Leur fils Jean-Baptiste fonde avec Marguerite Monginoux, fille de Pierre-Jean Monginoux et de Marie-Anne Perségol, un foyer de huit enfants nés entre 1773 et 1793. C'est cette génération qui se scinde en deux destins : ceux qui restent au moulin, et ceux qui en partent.

 

Les enfants de Jean-Baptiste Caussignac et Marguerite Monginoux

Jean-François CAUSSIGNAC
(1771-1834)
Cultivateur, meunier à Hauterives - Épouse Catherine DIDES de Saint-Chély en 1806 - 9 enfants
Marianne CAUSSIGNAC
(v 1773-1779)
Décédée en bas-âge
Marie CAUSSIGNAC
(1776-1849)
Sosa 193 - Voir encart suivant
Marianne CAUSSIGNAC
(1780-1853)
Épouse en 1801 Étienne MALAVAL, propriétaire foncier à Rouveret et à Saint-Chély, plusieurs enfants.
Jeanne Françoise CAUSSIGNAC
(1782-1822)
Épouse en 1811 Marc Barthélémy ATGER, cultivateur à Sainte-Enimie
Jean-Baptiste CAUSSIGNAC
(1785-1860)
Cultivateur, meunier à Hauterives avec son frère Jean-François - Épouse en 1811 Marianne PARADAN - 11 enfants
Jean-Antoine (1789) et Pierre-Jean (1793) CAUSSIGNAC Certainement décédés en bas-âge

Marie, celle qui monte sur le Méjean (1776-1849)

Marie est baptisée le jour même de sa naissance, le 20 décembre 1776, à Saint-Chély-du-Tarn, son parrain est son oncle Antoine Caussignac, sa marraine sa tante, une autre Marie Caussignac. Elle épouse Pierre-Jean Boulet et quitte les gorges pour Drigas, hameau de la commune d'Hures, sur le causse Méjean : un tout autre monde, celui des grands plateaux calcaires, loin de l'eau et des meules.

Drigas 2

Veuve avant 1838 (Triste fin à Hauterives), elle traverse une période difficile : cette année-là, un créancier de Meyrueis fait saisir les terres de la famille à Drigas, quatorze parcelles de champs, prés et landes, faute de paiement d'une dette laissée par son mari. L'acte cite tous ses enfants : Jean-Victor (devenu instituteur), Jean-Baptiste, Jean-Louis Honoré, Joseph (alors étudiant au séminaire), Marie-Sophie, Marie-Victoire et Pierre-Jean. (Fortune fragile !)

Marie meurt le 4 avril 1849 à Fournels, dans la maison de son fils prêtre, à 72 ans.

Les frères qui restent : le moulin en indivision

Pendant ce temps, à Hauterives, ses frères font vivre le moulin familial. Jean-François, marié à Catherine Dides en 1806, y reste cultivateur-meunier jusqu'à sa mort en 1834. Son cadet Jean-Baptiste (1785-1860) épouse en 1811 Marie-Anne Paradan ; le couple aura de nombreux enfants, dont plusieurs meurent en bas âge.

En 1828, le moulin est exploité pour deux tiers par ce Jean-Baptiste et pour un tiers par François Antoine Raymond de Julien, seigneur de Roquetaillade, une famille noble possédant des terres à Rouveret et au Cambon (La Cresse, Aveyron), une indivision qui ne sera dénouée qu'en 1863, quand cette part revient définitivement aux Caussignac-Arboux.

Marie-Sabine et Philippe Arboux : le maréchal-ferrant devenu meunier (1857-1896)

Parmi les enfants survivants de Jean-Baptiste et Marie-Anne Paradan, Marie-Sabine (née le 2 décembre 1830) épouse le 18 février 1857 Philippe Alexis Félix Arboux, maréchal-ferrant originaire de la Volpilière. Le mariage marque une reconversion : Philippe devient meunier à Hauterives et tient le moulin de 1860 à 1891.

Le couple a quatre enfants entre 1862 et 1869, Victor Hippolyte, Marie-Alix, Louis Privat et Marius Privat, que je n'ai pas encore pu documenter au-delà de leur naissance : c'est une piste de recherche ouverte, et si un lecteur en sait davantage, qu'il n'hésite pas à me contacter. Marie-Sabine survit trente-deux ans à cette période faste du moulin.

Veuve en 1896, elle s'installe chez sa sœur Adélaïde à Sainte-Enimie, où elle meurt en 1898 ; l'acte est déclaré par son beau-frère et par son neveu Marius Caussignac, devenu instituteur.

La fin : Adélaïde et la crue centennale (1900)

À la mort de Philippe Arboux en 1896, le moulin, sans doute déjà à l'arrêt depuis plusieurs années, échoit en 1900 à Adélaïde, dernière fille survivante de Jean-Baptiste et Marie-Anne Paradan, alors mariée à un autre Caussignac, Jean-Baptiste dit Basile, négociant et aubergiste à Sainte-Enimie. Le moulin ne tourne plus depuis 1891, nous dit le registre fiscal ; il n'aura pas le temps de renaître. Cette même année 1900, une crue centennale du Tarn emporte le moulin et son barrage. C'est cette ruine-là, couchée dans le lit de la rivière depuis plus d'un siècle, que j'ai photographiée cet été.

Moulin Hauterives

Et pour simplifier, un arbre avec les personnages mentionnés !

Propriétaires du moulin de Hauterives
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