Antoine Dides et le pillage de Saubert, novembre 1703

Le 23/08/2026 0

Dans La Lozère

Cet article s'écarte cette fois du portrait d'un ancêtre direct : il suit Antoine Dides, frère de deux de mes aïeux, dont la mort éclaire tout un pan de l'histoire familiale.

Dimanche homme

La nuit du 21 novembre 1703

Il est environ neuf heures du soir quand quatre ou cinq hommes armés entrent dans la maison de Pierre Jean, cardeur, au hameau de Saubert, sur le Causse Méjean. On le tire dehors. Dans la nuit, des sentinelles crient « qui-vive » ; on leur répond « La Rose ». Au lieu-dit du Pagel, une soixantaine, peut-être quatre-vingts hommes en armes ont déjà rassemblé et attaché ensemble tous les habitants du domaine, hommes et femmes. La grande maison du sieur de Thomassy brûle, ainsi que les granges qui l'entourent. Six mulets sont chargés de pain, de sel, de linge, de tout ce qui peut se prendre.

Parmi les hommes qu'on attache ce soir-là se trouve Antoine Dides, de Drigas, domestique au domaine. Il ne reverra pas le matin.

Incendie de Saubert

La famille Dides de Drigas

Antoine est le fils de Jean Dides (Sosa 6 248), cardeur de laine natif de Rieisse, près de La Malène, et de Madeleine Lapeyre (Sosa 6 249), du village de Drigas. Le contrat de leur mariage, passé le 8 septembre 1652 devant le notaire Pierre Michel du Bedos, donne à voir le quotidien modeste de ces familles du Causse : une dot de deux cents livres tournois, deux robes, une couverture, quatre draps, six brebis « bon état et compétentes », et l'usage pour cinq ans d'une maison appelée Del Four, récemment acquise d'une certaine Anne Gal. Jean Dides est alors déjà orphelin de père ; c'est sous l'autorité de ses beaux-parents que le jeune couple s'installe.

De cette union naissent cinq enfants dont nous suivons le devenir dans les registres de la paroisse d'Hures pendant plus de soixante-dix ans : Jean, né vers 1652, qui épousera Marguerite Roussel d'Aures ; Marguerite, née en 1654, épouse de Louis Valgalier ; Antoine, né vers 1660 ; André, né vers 1666 ; et Marie, née en 1672, épouse de Joseph Raynal. Jean et Marguerite sont deux de mes ancêtres directs, une double lignée qui remonte donc à ce même couple par deux de leurs enfants. Antoine, lui, n'aura pas de descendance : sa vie s'arrête à Cabrillac, une nuit de novembre 1703.

Enfant Conjoint Remarques
Jean, dit "Brave fils", ménager, tisserand à Drigas, puis à Hures (Sosa 3 124)
(v.1652-1712)
épouse en 1681 Marguerite ROUSSEL d'Aures Parents de 6 enfants.
Marguerite (Sosa 3 471)
(v.1654-1709)
épouse en 1681 Louis VALGALIER de Drigas, cardeur de laine. Parents de 7 enfants
Antoine, dit "Brave Fils", domestique à Saubert
(v.1660-1703)
Célibataire Le héros de cette histoire
André
(v.1666-1726)
Célibataire Est resté travailler à la ferme familiale
Marie
(v.1672-1697)
épouse en 1693 Joseph RAYNAL, clerc, ménager à Hures, cousin du curé de Hures. Un enfant connu ; Marie est décédée jeune, peut-être en couches.

 

Le Causse Méjean pris dans la guerre des Camisards

Quand Antoine grandit à Drigas, la France protestante des Cévennes vient de perdre, en 1685, la liberté de culte que lui garantissait l'édit de Nantes ; vingt ans plus tard, la répression et les conversions forcées nourrissent une révolte ouverte, la guerre des Camisards, menée par des chefs comme Jean Cavalier jusqu'à sa pacification progressive entre 1704 et 1710. Le Causse Méjean, à la lisière du Gévaudan et des Cévennes profondes, n'est pourtant pas le théâtre le plus connu de ce conflit, les chroniqueurs de l'époque, note un érudit local un siècle plus tard, l'ont à peine mentionné, ce qui rend d'autant plus précieux les dossiers d'archives qui en ont conservé la trace, comme celui du pillage de Saubert.

Assemblée du désert

Le pillage de Saubert : deux sources, un même drame

Deux témoignages se répondent, à distance de quelques mois. Le premier est laconique : le curé Raynal, dans le registre paroissial d'Hures, note que dans la nuit du 21 au 22 novembre 1703, les camisards ont massacré à Saubert même Antoine Maurin dit Peremayre, Pierre Daudou de Meyrueis, Jean Coulier et Guillaume Rabié d'Héran, tandis que trois autres hommes de Drigas qui travaillaient à la ferme, Antoine Dides, François Bastide et Guillaume Plantier, ont été ligotés et emmenés jusqu'à Cabrillac, où ils ont été tués la même nuit.

Massacre de Saubert (©AD48)

Le second est un dossier judiciaire complet, retrouvé et publié en 1923 par un érudit de Meyrueis, M. Poujol, à partir d'archives privées. On y découvre le récit détaillé de l'attaque : quatre-vingts camisards commandés par La Rose, lieutenant du chef camisard Jean Cavalier, incendient la grande maison et les granges du domaine, chargent six mulets de butin et s'enfuient par le col de Perjuret vers leur repaire de l'Aigoual. Deux témoins oculaires, Pierre Jean et Jean Favier, déposeront sous serment quelques mois plus tard devant un commissaire de l'intendance : tous deux confirment avoir vu emmener, parmi d'autres, un nommé Dides, puis appris qu'il avait été égorgé peu après.

Pillage de la ferme de SaubertPillage de la ferme de Saubert

 

Les lieux en question

Une vendetta contre le capitaine de milice

Le dossier judiciaire éclaire un point que le seul registre paroissial ne pouvait révéler : le mobile de l'attaque. Jean de Thomassy, propriétaire du domaine de Saubert, était aussi maire et capitaine de la compagnie de bourgeoisie de Meyrueis, la milice locale chargée de traquer les camisards. Dans ses suppliques à l'intendant du Languedoc, il explique lui-même que l'incendie de Saubert est une représaille directe pour les rebelles qu'il a fait arrêter.

Antoine Dides et ses compagnons n'étaient donc pas visés en tant que tels : simples domestiques d'un domaine, ils ont payé, de leur vie, l'engagement militaire de leur employeur. Ce constat invite à la prudence sur la question religieuse qu'on pourrait être tenté de poser trop vite : rien dans ce dossier ne suggère que ces hommes aient été pris pour cible en raison de leurs convictions. C'est un règlement de comptes politico-militaire qui les a emportés, pas, à ce que montrent les sources, une persécution confessionnelle ciblée.

Catholiques de façade, ou de conviction ?

Les deux contrats de mariage conservés pour cette famille, celui de Jean et Madeleine en 1652, celui de leur fils Jean et de Marguerite Roussel en 1681, mentionnent explicitement que les futurs époux se marieront « dans l'église catholique romaine ». Ce sont des mariages officiellement catholiques, célébrés avant même la révocation de l'édit de Nantes pour le premier. On serait tenté d'y voir une famille catholique de longue date, dans une région où le protestantisme était pourtant très implanté.

Le dossier de Saubert, en révélant que l'attaque visait avant tout un capitaine de milice royaliste, ne permet pas de trancher davantage cette question : les convictions religieuses profondes de la famille Dides restent, à ce stade des recherches, insaisissables. C'est un point que je choisis de laisser ouvert plutôt que de forcer une conclusion que les sources ne permettent pas.

Ce qu'il en reste

De Jean Dides et Madeleine Lapeyre, deux lignées descendent jusqu'à moi : celle de leur fils Jean, et celle de leur fille Marguerite. Antoine, lui, n'a laissé aucune descendance, seulement, dans deux registres distincts rédigés à des décennies d'écart, la trace d'une nuit de novembre où il fut emmené et ne revint pas.

Cet arbre le montre mieux qu'aucune explication : neuf générations après la mort d'Antoine à Cabrillac, ses frère et sœur survivants, Jean et Marguerite, ont chacun transmis leur sang jusqu'à mes grands-parents, qui descendent ainsi tous deux, par des chemins différents, du même couple de cardeurs du Causse Méjean. Ce n'est là qu'un fil parmi d'autres : mes grands-parents comptent 126 ancêtres communs, et leurs liens de parenté les plus proches en font des cousins issus de germains. Rien d'extraordinaire à cela : dans ces régions où l'on épousait ses voisins de toujours, les lignées finissent immanquablement par se recroiser, parfois plusieurs fois. C'est, à sa manière, un dernier hommage discret à Antoine : ceux qui lui ont survécu, son frère et sa sœur, se sont retrouvés, bien plus tard et sans le savoir, dans le même arbre.

Descendance Dides Lapeyre

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