Le Ferratou de Drigas - Un brigand du Causse dans ma généalogie

Le 25/05/2026 0

Dans La Lozère

Il y a dans mon arbre des gens ordinaires, des laboureurs, des bergers du Causse Méjean qui ont traversé leur vie sans laisser d'autre trace que quelques lignes dans les registres paroissiaux. Et puis, parfois, la généalogie réserve une surprise. Dans une branche collatérale qui part du village de Drigas, sur la commune d'Hures, j'ai trouvé un personnage qui, lui, a laissé des traces dans les archives judiciaires de la Terreur. Il s'appelait Jean Michel. On le surnommait Ferratou. Et il a été fusillé à Meyrueis le 7 juin 1794.

Causse Méjean Benoit Colomb

Une famille de Drigas

Pour comprendre qui était Jean Michel dit Ferratou, il faut d'abord remonter à ses parents. Son père, Guillaume Michel, laboureur à Drigas, était le fils de Jean Michel dit Valgalier — ce dernier étant un de mes ancêtres. Sa mère, Marie Gal, était originaire de Saubert, hameau voisin. Ni l'un ni l'autre ne savait signer. Quand ils se marièrent religieusement le 18 février 1765 en l'église Saint-Privat de Hures, les témoins de leur union s'appelaient Pierre-Jean Boulet et François Saumade — des noms que l'on retrouve dans ma généalogie.

De cette union naquirent huit enfants entre 1766 et 1786. Jean, l'aîné, vit le jour le 9 juillet 1766 à Drigas. Le lendemain, il était baptisé en l'église Saint-Privat par le curé Monnier, avec pour parrain son oncle Jean Michel et pour marraine sa grand-mère maternelle, Marie Avesque. Rien, dans ce baptême ordinaire d'un enfant de laboureur du Causse, ne laissait présager ce que serait son destin.

1766 bapteme michel jean

Jean michel fils à guillaume et à marie gal mariés de drigas est né le neuvieme juillet mil sept cent soixante six et a été baptisé le jour suivant par nous curé soussigné, son parrain a été jean michel de drigas son oncle sa marraine marie evesque de drigas sa grand mère ont été témoins mtre jean bequier negociant de mairueys signé et antoine pratlong d'hure illiteré.

 

Le Causse Méjean où grandit Jean Michel est un plateau de calcaire nu, battu par les vents, à plus de mille mètres d'altitude, entaillé au sud par les gorges du Tarn. C'est un pays rude, fermé sur lui-même, où les communautés villageoises vivent repliées autour de leurs troupeaux et de leurs prêtres. La Révolution y sera mal reçue.

Le Causse en Révolution - Un pays réfractaire

Sur le Causse Méjean et dans les gorges, à la différence des Cévennes protestantes plutôt favorables aux idées nouvelles, la population catholique et rurale accueille très mal la Constitution civile du clergé de 1790. Sur 250 prêtres lozériens, seuls une vingtaine prêtent le serment constitutionnel. Les autres deviennent des prêtres réfractaires, poursuivis par la loi, cachés par leurs paroissiens, celebrant clandestinement les sacrements. Les curés assermentés, venus s'installer de force, sont accueillis par des invectives et des jets de pierres.

Ce contexte de résistance religieuse se double d'une résistance armée. Après le camp de Jalès et la tentative de contre-révolution de Charrier, des hommes de la région — déserteurs, fils de paysans, partisans royalistes — se regroupent dans les bois du Causse ou dans les cavernes des gorges du Tarn. C'est dans ce terreau que le destin de Jean Michel va basculer.

Un prêtre dans sa grotte - l'abbé Arnal

Sur ce même Causse Méjean, pendant que Jean Michel grandit puis part à la guerre, un prêtre réfractaire tient bon. Jean-Géraud Arnal, né vers 1737 à Pailhas en Aveyron, fut d'abord vicaire au Bourg, puis curé de Saint-Pierre-des-Tripiers. Son dernier acte curial dans cette paroisse date du 7 septembre 1792. Après cette date, son successeur a laissé au bas du registre paroissial une note qui dit tout : « Ici finit la signature de M. Arnal, recteur. Le martyr lui a ôté la plume pour lui donner la couronne céleste. »

Eglise St Pierre des Tripiers

Arnal avait refusé avec beaucoup de vigueur de prêter le serment constitutionnel. Recherché, il se réfugia dans une grotte à flanc de falaise, sous le village de la Bourgarie, dans les gorges du Tarn. Pendant deux ans, il en sortit clandestinement pour exercer son ministère, ravitaillé par sa nièce Marie-Jeanne et par des paroissiens qui lui étaient restés fidèles. Il fut finalement dénoncé par Jean-Antoine Caussignac, de Cassagnes, condamné à mort et fusillé au Pré-Nouveau de Meyrueis, le 12 juillet 1794.

On raconte que Florit de la Tour, prêtre constitutionnel et administrateur du district de Meyrueis, lui dit au moment de l'exécution : « Je vous plains, mon cher confrère. » Renouvelant la réponse de Bayard mourant au connétable de Bourbon, Arnal lui répondit : « Ce n'est pas moi qui suis à plaindre, c'est vous. » Il commença à réciter le Miserere. Il fut inhumé près de la chapelle de la Sainte Vierge.

Je reviendrai sur Arnal dans un article qui lui sera entièrement consacré. Mais il est impossible d'évoquer la résistance contre-révolutionnaire sur le Causse Méjean pendant la Terreur sans situer cet homme, dont le destin croise celui de Jean Michel de la manière la plus troublante : le même lieu d'exécution, à cinq semaines d'intervalle. Deux résistances, deux hommes, un seul terrain d'exécution.

De Drigas à Pont-Saint-Esprit : la désertion

Jean Michel a 26 ans en 1792 quand il s'engage comme volontaire. Les armées de la République se forment, on lève des hommes dans toutes les paroisses. Il part. L'itinéraire que nous connaissons le mène de Grenoble vers Perpignan. Mais à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, il saisit ce qu'il appelle lui-même « l'occasion favorable » : il déserte, avec armes et bagages. Ce n'est pas un geste de lâcheté — c'est un choix politique et moral, cohérent avec ce qu'il a vu et entendu sur le Causse avant de partir.

De retour au pays, il trouve refuge chez Jean-Baptiste Fages, dit l'Abbé des Monts, dans le village des Monts, perdu sur le Causse de Sauveterre, au-dessus de La Malène. Fages est un personnage singulier : fils de paysans aisés, il avait commencé des études de latin parce que sa famille le destinait à la prêtrise, y avait renoncé, avait été instituteur près de Montpellier au début de la Révolution, puis s'était adonné au défrichement. Après la campagne de Charrier, il s'était caché dans les bois et les cavernes avec d'autres proscrits, qui l'avaient vite reconnu pour chef.

C'est dans cette maison des Monts que trois prêtres réfractaires, réfugiés depuis quatre ou cinq mois, achèvent de convaincre Jean Michel. L'exemple de Fages et de son frère l'abbé — vrai celui-là, prêtre réfractaire guillotiné à Florac — fait le reste. Jean Michel devient le lieutenant de Fages. La bande des Causses est née.

La bande des Causses - Rançons et coups de main

La bande compte une vingtaine d'hommes, dont deux nous sont bien connus : Fages et Michel dit Ferratou. Ils ne vivent pas constamment ensemble dans des cavernes ou sous les étoiles. Assez souvent dispersés pour le labourage ou la moisson — car la vie paysanne continue —, ils se réunissent pour faire leurs coups et mettre les patriotes du voisinage à rançon.

Leur premier coup d'éclat eut lieu à Prades. Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1793, une vingtaine d'individus armés de fusils, sabres ou pistolets, certains s'étant noirci la figure, enfoncèrent la porte d'Evesque Molinets. Fages prit les choses en main : « N'aie pas peur, me dit le chef, nous ne venons pas te faire du mal, mais chercher les armes que tu as chez toi et de l'argent pour faire la guerre. » Molinets livra un dépôt de vingt-deux fusils et quinze livres en assignats. On pilla aussi du linge et diverses choses — parmi lesquelles une flûte. Un certain Pissotte s'en empara, justifiant sa prise avec une naïveté touchante : « Ce sera pour nous amuser. » Fages fit rendre une partie du butin et glissa à l'oreille du propriétaire : « Sans moi on t'aurait tué ! »

C'est dans la scène suivante que le Ferratou entre seul en scène, et qu'il révèle le caractère à la fois brutal et pittoresque que les archives lui ont donné. Le 1er février 1794, trois partisans se rendirent dans un village de La Capelle, chez un nommé Pradeilles, au Vinoux. Michel entra seul dans la maison, mit son fusil en joue et menaça de brûler quelque cervelle si on ne lui donnait pas vingt-cinq louis. Il tomba ensuite sur le père, enfonça une côte à la mère. Mais les enfants se jetèrent sur lui à leur tour, le renversèrent et le tinrent à terre, hors d'état de bouger.

Ce qui suit est l'une des scènes les plus savoureuses que nous ait livrées l'abbé Delon dans sa Révolution en Lozère : profitant de son impuissance momentanée, le Ferratou contrefit habilement le mort. Puis, ressuscitant au bon moment, il rejoignit par la fenêtre ses deux complices qui n'avaient pas réussi à entrer. On peut sourire. Mais six jours plus tard, la chance tourna.

L'arrestation, l'évasion manquée, la caverne

Le 7 février 1794, Fages et Michel furent arrêtés à La Malène, dans l'auberge du citoyen La Chaumette. Transférés à la prison de Mende, ils tentèrent de s'évader. Fages organisa tout : achat de tenailles et d'un levier, levier dissimulé dans un gros pain envoyé par Placide Vacquier père depuis Sainte-Enimie à son fils détenu, percement d'une muraille sur une plate-forme où pouvaient aller les prisonniers. Sept détenus s'évadèrent par une corde descendue sur le jardin de l'hôpital, à cinq heures du matin. Par une ironie cruelle, faute de temps, un seul cachot resta fermé — celui de Fages, qui ne sortit de prison que pour monter à l'échafaud, où son frère Pierre-Jean avait déjà laissé du sang.

Le Ferratou, lui, plus heureux, regagna les gorges du Tarn. Un soir, au déclin du jour, un passeur d'Hauterive s'apprêtait à monter dans sa barque quand il se trouva face à face avec l'homme qu'il croyait en prison. La surprise le trahit. Michel, sans un mot, le coucha en joue. Arrivé sur l'autre rive, le passeur sauta à terre, renvoya d'un coup de pied vigoureux la barque dans le courant, évita le village et grimpa jusqu'à la caverne où le brigand avait retrouvé son chez-lui.

Les patriotes du voisinage le repérèrent bientôt. Le 11 nivôse an II, il se présenta avec sept ou huit complices chez Jean Boyer des Horts, exigeant trois mille livres et un fusil. Le paysan refusa, fut battu, piqué de pointes de sabre, et finit par livrer huit cents livres en assignats. Ce fut le dernier coup du Ferratou. Le 6 pluviôse, une patrouille de Saint-Chély-du-Tarn l'aperçut qui fuyait dans les gorges. Elle s'élança, et après une course haletante de cinq heures, s'en empara. Jean Michel avait un bras en écharpe et la figure toute meurtrie.

Les gorges du tarn vue du ciel

Le Pré Nouvel, 7 juin 1794

Condamné à mort, Jean Michel dit Ferratou fut conduit sur le Pré-Nouvel à Meyrueis — la place qui s'appelle aujourd'hui le Champ-de-Mars. Sollicité de faire des révélations suprêmes, il nomma Fages des Monts comme « principal chef », dit que les autres, étant de jeunes gens de la première réquisition, s'étaient dispersés. Puis, « pour satisfaire aux mouvements de sa conscience », il régla certaines restitutions à ses victimes de Prades, des Horts et d'Héran. Il tomba sous les balles le 19 prairial an II.

Cinq semaines plus tard, le 12 juillet 1794, au même endroit, tombait l'abbé Arnal. Le prêtre caché deux ans dans sa grotte de la Bourgarie et le brigand des gorges du Tarn avaient peu de choses en commun, sauf ceci : le même causse, la même époque, et le même refus d'un ordre imposé par la force. Ni l'un ni l'autre ne se souciait de ce que la postérité penserait d'eux.

Meyrueis la tour de l horloge

Ce que l'on fait des brigands de famille

Brigand ou résistant ? La question est anachronique. En 1794, sur le Causse Méjean, la frontière entre les deux n'existait pas vraiment. La Terreur avait produit des hommes qui combattaient par conviction, d'autres par opportunisme, d'autres encore parce qu'ils ne voyaient pas d'autre issue à leur désertion. Jean Michel était peut-être un peu des trois.

Ce qui est certain, c'est que ses dernières paroles ne ressemblent pas à celles d'un simple brigand. Régler ses dettes envers ses victimes avant de mourir, nommer son chef pour en exonérer les hommes du rang — il y a là une forme de droiture inattendue qui touche. Le Ferratou n'était pas un saint. Mais il n'était pas non plus ce que la République révolutionnaire avait fait de lui dans ses actes d'accusation.

Quand je pense à lui, je pense surtout à son père Guillaume, laboureur à Drigas, qui ne savait pas signer et qui a survécu à la Terreur, à la mort de son fils aîné, à la mort de sa femme en 1806. Il avait encore 75 ans quand il assista au mariage de sa fille Catherine en 1808. Il n'a laissé aucun témoignage sur ce qu'il pensait du destin de Jean. Mais il vivait à Drigas, à deux jours de marche de Meyrueis. Il savait...

Sa place dans mon arbre

Sources : Abbé Delon, La Révolution en Lozère ; Archives Départementales de la Lozère AD48 (registres paroissiaux de Hures-la-Parade) ; recherches généalogiques personnelles

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