Juin 2026 - #12mois12couplesdancêtres - Pierre Boulet et Jeanne Valgalier

Le 03/06/2026 0

Dans La Lozère

Il y a des noms de lieux qui finissent par coller à une famille comme une seconde peau.
Pour les Boulet, ce nom, c'est Drigas — un hameau perché sur le Causse Méjean, dans la paroisse de Hures, au diocèse de Mende. C'est là que naît, vers 1673, Pierre Boulet, fils d'autre Pierre et de Marie Viala. Premier de la lignée à voir le jour dans ce village, il en sera aussi le premier à y bâtir une famille.
Après lui, les Boulet ne quitteront plus Drigas pendant trois siècles.
Je m'appelle Emmanuelle Boulet : Pierre est mon ancêtre direct à la dixième génération.

Eglise de Hures

Deux familles d'une même paroisse

Les Boulet et les Valgalier ne sont pas des étrangers l'un pour l'autre. Ils partagent le même territoire paroissial : les premiers à Drigas, les seconds au hameau voisin de Nivoliers, à quelques lieues à peine sur le causse. On se croise à l'église Saint-Privat de Hures, on se connaît de longue date.

Du côté de Pierre, son père — lui aussi prénommé Pierre — est marchand, ménager et collecteur de la taille, un homme dont le statut témoigne d'une certaine assise locale. Sa mère, Marie Viala, est la sœur du curé Guillaume Viala, qui officie à Hures avant de mourir en 1694 laissant à ses héritiers quelques biens sur lesquels Pierre fils aura son mot à dire. Un lien entre la cure et le foyer de Drigas, que l'on retrouvera plus tard dans un acte notarié.

Du côté de Jeanne Valgalier, la situation est plus fragile. Née le 19 mai 1673 à Nivoliers — baptisée quatre jours plus tard à Saint-Privat —, elle est la fille aînée de Guillaume Valgalier et Madeleine Benoit. Mais Guillaume meurt en septembre 1694, à quarante-six ans, laissant Madeleine seule avec ses six enfants. Jeanne a vingt et un ans quand elle se marie. C'est sa mère qui portera seule le poids des négociations matrimoniales.

Le contrat, puis la bénédiction - mars 1696

Le 3 mars 1696, par une matinée de début de printemps, on se retrouve dans la maison claustrale d'Hures devant Jean Carnac, notaire royal de Meyrueis. Les deux familles sont là, ou presque : du côté de Pierre, son beau-frère Antoine Ruas, Jean Lapeyre, le curé François Raynal et Joseph son frère clerc ; du côté de Jeanne, sa mère Madeleine Benoit, ses oncles Jean Benoit et Louis Valgalier. Pierre sait écrire — il signera l'acte. Jeanne, illettrée, ne le peut pas.

Le contrat est minutieux, comme il se doit. Madeleine Benoit s'engage à constituer en dot à sa fille la somme de quatre cents livres — trois cents issues du patrimoine paternel, cent de son propre chef — accompagnée de huit bêtes de laine, une couverte estimée neuf livres, six linceuls, une robe de drap de maison et un coffre en bois de noyer. Une partie sera remise le jour même de la solennisation du mariage, le reste en quatre versements annuels de cinquante livres. Pierre, en recevant cette dot, s'engage à la reconnaître et à l'assurer sur l'ensemble de ses biens.

L'acte prévoit aussi le gain de survie — cette clause qui protège le conjoint survivant. Si Pierre meurt le premier, Jeanne recevra cent livres sur ses biens. Si c'est Jeanne qui s'en va la première, Pierre n'en recevra que cinquante. L'asymétrie est ordinaire pour l'époque : la veuve est plus vulnérable, la dot doit pouvoir lui revenir.

Une mention retient l'attention : le père de Pierre consent au mariage, précise l'acte, "mais que pour certaine considération il ne s'y peut pas trouver ni le signer." La formule notariale est délibérément vague. On ne sait pas ce qui retient le vieux Pierre Boulet ce matin-là — empêchement de santé, déplacement, ou quelque chose de moins dicible. L'acte se garde bien de le dire, et nous ferons de même.

Le lendemain, 4 mars 1696, François Raynal bénit le mariage à l'église Saint-Privat de Hures. Les témoins sont là des deux côtés : Jean Lapeyre et André Lapeyre de Drigas pour les Boulet, Jean Benoit et Louis Valgalier de Nivoliers pour les Valgalier. Pierre et Jeanne sont époux.

1696 mariage boulet valgalier edt074gg2

L’an que dessus et le quatrieme mars a esté beni le mariage de pierre boulet maitre bastier agé de vingt cinq à vingt six ans fils à autre et marie vialare mariés de drigas et de jeanne valgaliere agée de vingt un ans fille a feu guillaume et magdelene benoite mariés de nivoliés les annonces deüement publiées par trois dimanches consecutifs sans aucune opposition ni empechement canonique pns jean lapeyre d’hure, jean boulet, jacques gal et andré lapeyre de drigas parens aud boulet et jean benoit et louis valgalier de nivoliés oncles a lad valgaliere lesquels temoins et valgaliere requis de signer ont dit ne scavoir et led boulet partie s’est signé et moy. Raynal curé

 

Maitre bastier à Drigas

Dans tous les actes qui jalonnent sa vie, Pierre Boulet est désigné de la même façon : maître bastier.
C'est son identité professionnelle, constante, fièrement portée.

Le bastier sur le Causse Méjean

Le bastier est l'artisan qui fabrique les bâts — ces selles de bois et de cuir rembourré que l'on fixe sur le dos des bêtes de somme pour leur permettre de porter des charges. Mulets, ânes et chevaux bâtés sont, sur le Causse Méjean, les véritables moteurs d'une économie fondée sur le transport et l'agriculture.

Le causse est un territoire de hauts plateaux calcaires, où les routes sont rares et les chemins pierreux. La transhumance y est une pratique ancestrale : les troupeaux de brebis — base de l'économie lozérienne avec la laine, le lait et la viande — suivent des drailles balisées depuis des siècles entre les vallées hivernales et les pâturages d'été. Chaque déplacement de marchandise, chaque transport de grain, de sel ou de bois nécessite des bêtes bien équipées. Un bât mal ajusté blesse l'animal, compromet le voyage, ruine la bête.

Le maître bastier travaille le cuir, taille et assemble le bois, rembourre et ajuste. C'est un artisanat de précision, exigeant une connaissance fine de l'anatomie animale autant que des techniques de sellerie. Dans un hameau comme Drigas, l'existence d'un tel artisan est une nécessité économique. Pierre Boulet n'est pas un artisan de passage : il est l'homme dont dépend en partie la mobilité de toute la communauté.

Le bastier

Une vie tissée de liens

Entre 1697 et 1704, cinq enfants naissent à Drigas : Pierre en mai 1697, Jean en juillet 1698, Guillaume en août 1700, Antoine en octobre 1702, et Marie en septembre 1704. Chaque baptême est l'occasion de lire, en filigrane, le réseau des deux familles.

Pour Pierre l'aîné, les grands-parents eux-mêmes tiennent lieu de parrain et marraine : Pierre Boulet père pour le parrain, Madeleine Benoit — la grand-mère maternelle de Nivoliers — pour la marraine.
Pour Jean, c'est Jean Valgalier dit Tonet, oncle maternel, qui tient l'enfant sur les fonts, et Marguerite Boulet, tante paternelle, qui est marraine.
Pour Guillaume, le parrain est Guillaume Valgalier, un autre oncle maternel, et la marraine Marie Viala, grand-mère paternelle.
Pour Antoine, Antoine Ruas — beau-frère de Pierre — est parrain, Anne Trapes de Nivoliers, marraine.
La construction des réseaux de parenté spirituelle est méthodique : chaque enfant noue un lien nouveau entre les deux familles et leurs alliances.

François Raynal, curé de Hures, est présent à chaque naissance, à chaque baptême, à chaque sépulture. Pendant plus de trente-cinq ans, il est le témoin fidèle de la vie de Pierre et Jeanne. C'est lui qui a béni leur mariage, qui baptise leurs enfants, qui enterre leurs morts.

En 1700, Pierre apparaît dans un acte notarié d'un autre ordre : il vend à un bourgeois de Meyrueis, David Dides, une métairie que lui a laissée feu sieur Guillaume Viala, prêtre et curé d'Hures, son oncle. Le curé Viala, mort en 1694, était bien le frère de sa mère Marie. Par ce lien, Pierre hérite d'un bien immobilier sur le finage de Drigas — et choisit de le vendre, peut-être pour consolider sa trésorerie au moment où sa famille s'agrandit.

Pierre est aussi un voisin disponible. On le retrouve comme témoin au testament de Judith Bastide en 1698, au mariage de Louis Pratlong en 1721, au mariage d'Antoine Maurin avec Jeanne Valgalier — une nièce de sa femme — en 1728. Sa signature dans les actes dit sa place dans la communauté.

Signature Pierre Boulet fils

En décembre 1718, cependant, le deuil frappe Drigas. Pierre l'aîné, le premier-né, meurt à vingt et un ans, sans avoir fondé de famille. Son père et son frère Jean font la déclaration. Il n'y a pas de mots dans les registres pour dire le chagrin des parents, seulement la date et les noms des témoins.

Leur fin de vie

À l'automne 1730, Pierre approche des cinquante-huit ans. Sa santé n'est peut-être plus ce qu'elle était, mais il est encore là pour voir ses fils établis.

Le 28 novembre 1730, Antoine épouse Marianne Lapeyre à l'église d'Hures. Pierre et Jeanne assistent à la cérémonie, aux côtés de Guillaume, l'autre frère, qui signe comme témoin.

Deux mois plus tard, le 30 janvier 1731, c'est Guillaume qui reçoit la bénédiction nuptiale — non pas à Hures, mais à la chapelle de la Borie — avec Jeanne Fages, venue de Carnac en paroisse de Saint-Chély-du-Tarn. L'acte précise que Guillaume agit "du consentement de son père et mère". Pierre et Jeanne ont tous deux approuvé cette union.

Huit jours après ce mariage, le 8 février 1731, Pierre Boulet meurt à Drigas. Il a environ cinquante-huit ans. Le lendemain, François Raynal — toujours lui — lui donne sépulture au cimetière de Hures, en présence de Guillaume et Antoine, ses fils. Il était maître bastier jusqu'au bout.

Sepulture pierre boulet 1673 1731 edt 074gg2

Pierre Boulet maitre bastier de drigas agé d’environ cinquante huit ans deceda le huitieme fevrier de l’an mil sept cens trante un et fût enterré le neuvieme dud pns guillaume et antoine boulets ses enfants et nous. Raynal curé

 

Jeanne lui survit trois ans et demi. Elle meurt le 14 novembre 1734 à Drigas, à environ soixante-deux ans, et est enterrée le lendemain au même cimetière de Hures. Ce sont encore Guillaume et Antoine qui sont là, fidèles à leurs parents jusqu'à la fin.

Sepulture jeanne valgalier 1673 1734 edt074gg2

Jeanne Valgalier de Drigas agée d'environ soixante deux ans décéda le quatorzième novembre mil sept cens trante quatre et fût enterrée le quinzieme dud pns guillaume et antoine boulets ses enfens tous dud drigas et nous. Raynal curé.

 

Drigas, pour toujours

Pierre et Jeanne ont passé leur vie entière sur le causse, entre Drigas et Nivoliers, dans le périmètre de quelques lieues que délimitait la paroisse de Hures. Lui y était né, elle y était arrivée en se mariant, tous deux y ont été enterrés.

De leurs cinq enfants, c'est Guillaume — Sosa 768 dans notre lignée — qui porta la famille plus loin dans le temps. Lui aussi restera à Drigas, avec Jeanne Fages qu'il vient d'épouser. Leurs descendants y vivront encore longtemps après eux, sous le même patronyme, sur le même causse. Pierre le maître bastier avait posé la première pierre de cet ancrage. Il ne le savait sans doute pas. Mais trois siècles plus tard, son nom est encore le nôtre.

Les Viala d'Hures : une parenté dans l'ombre

Marie Viala, mère de Pierre Boulet, était la sœur du curé Guillaume Viala, officiant à Hures jusqu'à sa mort en 1694. Ce dernier avait soixante-cinq ans à son décès ; à son enterrement, "Pierre Boulet son neveu" est cité parmi les présents — c'est notre Pierre, alors âgé d'environ vingt et un ans. Le lien est donc clair : Guillaume Viala était l'oncle maternel de Pierre Boulet.

Par ce curé, la famille Boulet touche au cœur institutionnel de la paroisse. Avoir un ecclésiastique dans la parenté proche, c'est aussi un accès privilégié à l'écrit, au notaire, aux réseaux du clergé. L'acte de vente de 1700 montre Pierre héritant directement des biens fonciers de son oncle — une métairie à Drigas, acquise par Guillaume Viala auprès de Jean de la Combe en 1687.

L'origine des Viala — leur lieu de naissance, leurs parents — reste à ce jour non établie. On sait seulement, par une quittance de dot, que leur mère s'appelait Marguerite Laurens. Une piste à suivre dans les registres encore inexplorés.

Lignée Boulet Drigas

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