Armand du Causse derrière les barbelés

Le 10/06/2026 0

Dans La Lozère

Septembre 1940. Un long convoi s'ébranle vers l'est. Dans un wagon à bestiaux, quelque part entre Béthune et l'Allemagne, deux hommes sont assis sur le plancher et jouent aux échecs. L'un d'eux est Armand Aigouy, matricule 6739, caporal-chef du 96e R.I.A., fait prisonnier à Saint-Valéry-en-Caux le 12 juin. Il a vingt-huit ans, il est Clerc de Saint-Viateur, instituteur de formation. Et il a perdu sa partie d'échecs — mais dans la défaite générale qui vient de s'abattre sur la France, ce n'est pas ce qui l'occupe le plus.

 

Armand Aigouy — "Armand del Fabre" en occitan — est le cousin de mon grand-père paternel. Né en 1911 à La Volpilière, sur le Causse Méjean en Lozère, il a passé sa vie comme Clerc de Saint-Viateur, religieux-éducateur. Sur ce blog, je lui ai consacré une série d'articles à partir des souvenirs d'enfance qu'il avait lui-même écrits. Celui-ci raconte une partie de sa vie que je n'avais pas encore abordée.

Je connais bien les histoires d'Armand enfant. Je les ai retranscrites une par une ici — les escapades sur le Causse Méjean, les bêtises avec Emile son cadet, les leçons de forge et de chasse avec son père Léon. Ces récits, il les avait mis par écrit lui-même, en français d'abord, avant que son ami Maurice Bony ne les retourne en occitan pour les faire paraître dans la "Collection du Grelh Roergàs" en 1982 sous le titre Enfança caussenarda. Armand del Fabre, l'enfant de La Borie, fils du forgeron : c'est ce personnage-là que j'avais suivi jusqu'ici.

Mais il y a une autre vie d'Armand que je n'ai pas encore racontée. Celle qui commence le 17 août 1939, quand le caporal-chef Aigouy répond à l'appel de mobilisation, et qui ne se refermera qu'en mai 1945. Cinq ans. C'est Maurice Bony encore — son ami, son biographe — qui l'a reconstituée à partir des témoignages, des lettres, et des propres récits d'Armand. Je m'appuie sur ce travail pour vous la raconter aujourd'hui.

Armand jeune

Armand, à l'époque de son service militaire

Le 12 juin 1940

Armand passe l'hiver 1939-1940 sur la frontière suisse, secteur de Ferrette, jusqu'à -20 degrés certaines nuits. Le 10 mai l'offensive allemande commence. En juin, le 96e R.I.A. est envoyé en direction de la Somme. C'est sur le trajet, à Saint-Valéry-en-Caux, qu'Armand est capturé.

Il raconte lui-même la scène avec le ton qu'on lui connaît :

Armand du Causse raconta comment, pendant la guerre, lui et son ami Roger Raynal, un trois-quart du XV de Rodez, avaient été mis K.O. tous les deux ! Devant l'abri construit par Alméras, nous avions installé l'échiquier sur une souche. Je malmenais Roger, qui était coriace, l'animal ! Je tenais ma Reine au bout des doigts : 'Roger, échec au...' Crac ! crac ! ziou ! ziou ! Une pluie de fusants... on s'aplatit ! Les pièces, l'échiquier, tout avait voltigé ! Le trois-quart, plus rapide, avait gagné l'abri le premier... Nous avions perdu la partie ! Un mois plus tard, à Saint-Valéry-en-Caux, nous étions 'mat' tous les deux !

Matricule 6739, Stalag XI A

D'abord le camp de transit de Béthune, puis le long convoi vers l'est. Dans ce wagon, Armand croise Louis Caubel sans encore lui parler. Quatre mois plus tard, quand ils se retrouvent au même kommando, ils deviendront inséparables — mais ça, c'est une autre histoire.

À Altengrabow, Armand prend une décision qui va changer la suite de sa captivité : apprendre l'allemand. Il n'en connaît pas un mot. Il y a Chatton, un instituteur vosgien qui a appris la langue à l'École normale de Strasbourg, et qui s'improvise premier maître. Caubel se souvient :

Peu de temps après notre arrivée à Rosslau, Armand se mit en tête d'apprendre l'allemand. Chatton lui donna les premiers rudiments de la langue et lui procura un bouquin. Tous les soirs après avoir mangé, Armand se mettait à étudier. Le soir après avoir mangé il prenait ses bouquins et pendant plusieurs heures il travaillait. C'était ainsi lorsque nous étions au repos, il lisait, traduisait. Aussi grâce à sa force de caractère et à sa grande mémoire, il fit d'énormes progrès dans la langue de Goethe. De temps en temps il se faisait un malin plaisir à poser quelques colles grammaticales à son chef magasinier.

 

Et Armand lui-même note la scène de la première confrontation avec l'ingénieur allemand :

Le lendemain nous étions trois à décharger un wagon de charbon : Chatton, Kerbrat et moi. Le premier, Vosgien, ancien élève de l'École Normale de Strasbourg, connaissait l'allemand ; il allait nous servir d'interprète. Un contremaître du Bootsbau vint nous chercher et nous conduisit chez Kuhnt, l'ingénieur en chef. Chatton fut interrogé le premier et lorsque le patron posa la question : 'Beruf ?' (Profession) je vis le petit homme se rembrunir et laisser échapper 'Scheisse !' (M...!) car Chatton avait décliné : 'Lehrer' (instituteur). Pour Kerbrat, même processus et même réponse finale encore plus accentuée !... Mon tour était venu, et Chatton éclata de rire. Kuhnt, écoeuré, avait compris et il nous tint un discours bien senti, où il était question de 'Produktiv Arbeit' et non de... propres à rien pour ses ateliers. J'avais appris trois mots d'allemand. Je résolus d'acheter une grammaire et d'étudier la langue.

Le kommando 17013 à Dessau-Rosslau

Le 20 février 1941, Armand est parmi les trente prisonniers qui quittent Altengrabow pour aller travailler à l'usine Sachsenberg. Louis Caubel est de la partie, et les deux amis feront tout désormais pour ne plus se séparer.

Leur résidence est le "Schanzenhaus", ancien hôtel historique sur la rive droite de l'Elbe, que les prisonniers surnomment le "Café de la Terrasse". L'usine est juste en face, le trajet est court, à midi on peut revenir manger chaud. Armand est affecté au magasin des rivets à l'atelier des Bootsbau — fabrication de vedettes rapides pour essais sur l'Elbe. Chef-magasinier, il est le seul des prisonniers à circuler librement dans l'usine, avec sa grande cape de chasse qui ne le quitte jamais. Cette cape a de profondes poches. Elles seront utiles.

"Les copains d'abord"

Si Armand parle peu de la souffrance — "prisonnier, j'avais toutes les peines du monde à laver ma liquette. Vous ne voudriez pas qu'aujourd'hui je lave le linge sale de la famille du village ?" —, ce qu'il raconte sans s'arrêter pendant quarante ans, ce sont les copains. Caubel témoigne :

Pendant les cinq ans où nous avons été ensemble, je peux vous dire sans me tromper que jamais nous n'avons eu le moindre différend, le moindre problème. Un coup de gueule parfois, lorsque nous faisions un championnat de bridge : "Non, Loulou, tu n'aurais pas dû jouer ton valet à pique". Parfois l'inverse se produisait. Et l'on concluait, si nous avions perdu : "On fera mieux au prochain tournoi".

 

Il y a l'orchestre, la chorale, les tournois de bridge, l'équipe de foot le "B.C." — Ballon Captif —, le petit coin photo. Il y a aussi le poste de radio caché dans le plafond de la baraque, capté chaque soir, redescendu vers les copains comme une forme d'espoir organisé. Et il y a les Russes.

Parmi les travailleurs de l'usine se trouvent des prisonniers russes traités avec une brutalité que les Français refusent de laisser faire. Quand un Russe est maltraité, les trente Français arrêtent le boulot et sifflent. L'ingénieur finit par comprendre, et bientôt il défend lui-même "ses" Russes contre les exactions. Armand distille le moral, traduit les nouvelles venues de l'est. À la libération, un commissaire soviétique et un capitaine américain viendront les remercier de ce que les Français ont fait pour leurs compatriotes "qui sans vous seraient morts de faim" — et leur offriront des cigarettes américaines.

Groupe de prisonniers

Groupe de prisonniers à Schanzenhaus (On reconnait Armand au centre au 1er rang ; 
Louis Caubel 1er du 2e rang, à gauche)

Chez les prisonniers politiques

C'est là qu'on touche à la face cachée d'Armand — celle dont il parle peu, par modestie.

Un jour, quinze prisonniers politiques français sont introduits dans l'atelier. Les S.S. prennent en charge leur surveillance, un grillage de cinq mètres les isole. Personne ne doit les approcher. Armand reste à son poste — indispensable, seul à parler allemand. Maurice Bony reconstitue la scène :

Armand grimpait souvent au bureau ; dans l'atelier motus et bouche cousue ! Mais sa tenue avait "parlé" : tel bouton caressé, une main dans telle poche, tête nue, cigarette allumée, ou éteinte avaient dit : 'Un tel, au magasin, on t'attend.' Tous purent lire l'écriture d'une femme, d'une mère qui espéraient désormais : 'Il vit !' Alban du Causse ne fut jamais inquiété : il s'était bien assagi !

 

Armand lui-même note laconiquement, dans ses papiers épars :

Au magasin la lettre était rédigée, la réponse lue et détruite. Ma cape voilait les dons, les douceurs que nos K.G. envoyaient à nos amis. Notre “commerce” dura jusqu'à la libération. Les Allemands ne purent, malgré la surveillance et les fouilles particulières dont j'ai été l'objet, me prendre en défaut. Ma fiche personnelle était rouge pourtant.

 

Le déporté Emile Degraeve, résistant du réseau Centurie, lui fera parvenir après la guerre un témoignage sans ambiguïté : "Le camarade Armand nous a été comme un père ; grâce à lui nous avons eu quelques douceurs ; il nous encourageait par les nouvelles clandestines qu'il me communiquait chaque jour au prix que nous savions : la mort. Je certifie sur l'honneur que le camarade Armand a été plus qu'un résistant."

L'épine secrète : Émile

Armand et Emile

Armand et Émile (Photo prise au Puy)

Pendant qu'Armand tient son rôle discret à Dessau-Rosslau, son frère cadet Emile est lui aussi prisonnier. Mais dans un camp très différent.

Emile, sous-lieutenant au 36e R.I., s'est évadé en février 1942 du Stalag XII A. Repris, il est envoyé à l'Oflag IV C — Colditz, la forteresse "d'où on ne s'évade pas". Armand reçoit ses lettres, écrites sous des identités de couverture de plus en plus alambiquées. Le 24 avril 1944, une carte : "C'est le printemps qui frappe à la porte. De quoi demain sera-t-il fait ? Espoir et courage ! Ton frérot t'embrasse bien fort." C'est la dernière.

Dans la nuit du 26 avril 1944, Emile s'évade par le tunnel de l'infirmerie. Repris. Cette fois, il disparaît. Le 30 mai 1944, selon les documents officiels, il décède à Buchenwald.

Maurice Bony écrit sobrement d'Armand : "Pour lui, ce fut son épine secrète, plantée à même la chair vive et saignante du cœur, dont il ne se guérit jamais. S'il l'évoquait en passant, sa voix s'assourdissait, ses yeux se faisaient durs pour ne pas laisser gicler les larmes."

J'ai raconté ailleurs le parcours d'Emile. ("Le pauvre Emile" et Retour sur Émile Aigouy)
Pour Armand, cette perte est l'ombre portée sur toute la captivité, et sur toute la vie d'après.

 

Le retour

Le 29 avril 1945, les Américains sont de l'autre côté des barbelés. Armand sort à leur rencontre, rasoir à la main, la figure à moitié épluchée. Cinq ans après.

Il rentre à Millau. Il pleure avec sa mère, là-haut sur le Méjean, pour ce frère qui ne devait jamais revoir le Gévaudan. Puis, quelques mois plus tard, il reprend le sillon de l'éducateur.

Amédée Nivoliez, qui le retrouve sur la place de Millau, se souvient de ses mots en arrivant : "C'est fini, l'équipée. Je suis l'homme le plus tranquille du monde. Je vais m'assagir." Il savait bien, écrit Nivoliez, "que le D'Artagnan plein de panache ressusciterait chez lui à la première occasion."

Il ne s'était pas trompé.

Armand prisonnier

Armand prisonnier (photo prise à Schanzenhaus)

Je n'ai pas fini avec Armand. Un autre article viendra — le portrait complet, celui que ses élèves, ses confrères, et Louis Caubel nous ont laissé. Mais si vous avez croisé des prisonniers du Stalag XI A ou du kommando 170/13 de Dessau-Rosslau dans vos propres recherches, je suis preneuse.

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