#RDVAncestral : Agnès de Lapersonne, où l'art de tenir sa place

Le 20/06/2026 0

Dans La Lozère

Le Mazel Bouissy, un matin de février 1718

La lumière entre par la fenêtre à croisée, striant le sol de pierre de raies pâles. Dehors, le vent siffle entre les murs, mais ici, dans la grande salle, l’odeur du pain qui cuit dans le four emplit l’air, mêlée à celle, plus âcre, de la suie et du lard grillé. Une femme d'un certain âge, en robe de laine grise, les manches retroussées jusqu’aux coudes, pétrit une pâte sur la table en chêne. 
Agnès de Lapersonne.

Je me tiens sur le seuil, indécise. Elle ne lève pas les yeux tout de suite. Elle a l’habitude des allées et venues : son fils Barthélémy qui entre et sort pour ses affaires, les voisins qui viennent quémander un conseil à son mari, les servantes qui montent de la Malène avec des paniers de linge. Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, sa fille Marie-Thérèse se marie. Et aujourd’hui, il y a une étrangère dans sa cuisine.

Qu’est-ce que vous voulez ? (Sa voix est rauque, comme si elle avait passé sa vie à crier par-dessus le vent.)

Puis-je entrer un instant ? Je ne veux pas vous déranger mais j'aimerais bien discuter un peu avec vous. 

Mon entrée en matière est nulle et je rougis. En fait, je ne sais pas comment j'ai fait pour me retrouver là, à cette époque. J'étais bien tranquillement en train de transcrire le contrat de mariage de Marie-Thérèse Comte et d'Antoine Boulet, et me voilà en 1718, face à Agnès de Lapersonne, la mère de Marie-Thérèse. 
Elle se retourne et ses yeux s'écarquillent devant mon accoutrement anachronique, mais sa bonne éducation reprend le dessus et elle me propose de m'assoir.

Rencontre avec Agnès

Vous êtes ? (Sa voix est rauque, usée par les années à crier par-dessus le vent du causse.)

Emmanuelle. Je… je cherche à comprendre votre vie, votre famille. (Je bafouille un peu. Comment expliquer que je viens de trois siècles plus tard ?)

Elle hoche la tête, comme si c’était une réponse qui lui convient. Les femmes, ici, ne posent pas de questions inutiles. Elles savent que certaines choses n’ont pas besoin d’explications.

Ma vie ? (Elle s’essuie les mains, laisse une trace de farine sur sa joue.) C’est ça, ma vie. (Elle désigne la pièce d’un geste circulaire : le four, la table, les cruches alignées sur l’étagère.) Le pain à faire cuire. Les enfants à nourrir. Les lessives. Les veillées quand le vent hurle trop fort pour dormir.

Je regarde ses mains. Elles sont couvertes de farine, mais aussi de cicatrices – des brûlures, des coupures, les marques d’une vie de labeur.

— Vous n’avez jamais regretté… de ne pas savoir écrire ?

Écrire ? (Elle prononce le mot comme s’il s’agissait d’un luxe inutile.) À quoi bon ? Mon père m’a fait apprendre mon nom pour le contrat. Une fois. Après… (Elle hausse les épaules.) Qui aurait eu le temps ? Entre les couches, les fièvres, les récoltes à rentrer…

Je pense à sa signature, hésitante, sur son contrat de mariage de 1679. Mais je me tais. Elle a raison : ici, sur ce causse, l’encre ne nourrit pas son homme.

1679 mariage comte delapersonne

Signatures sur leur contrat de mariage - 28 mai 1679

Marie-Thérèse entre en trombe, les joues roses, un panier de linge à la main. Elle a 20 ans, et l’énergie de ceux qui croient encore que la vie sera différente.

Mère, le notaire André est arrivé avec les Boulet. Ils demandent où mettre les contrats.

Agnès soupire, essuie ses mains une dernière fois.

Sur la table, près de la fenêtre. Et dis à ton frère de venir. Il sait où sont les plumes.

Marie-Thérèse me jette un regard curieux, mais ne pose pas de question. Elle a l’habitude des visites étranges – les clients de son père, les parents éloignés, les mendiants de passage.

Barthélémy apparaît à la porte, vêtu de noir, l’air important. Il a le port altier de ceux qui savent qu’ils comptent. Il me salue d’un hochement de tête, sans plus d’attention, puis se tourne vers sa mère :

Père n’est toujours pas rentré de Laval. Il faut commencer sans lui.

Agnès serre les lèvres.

Il viendra. Il ne raterait pas ça. Mais si tu veux, commence sans lui. Les Boulet n’ont pas que ça à faire.

Barthélémy sort. Agnès me regarde, les sourcils légèrement froncés.

— Vous ne parlez pas beaucoup.

— Parlez-moi de votre mari et de vos enfants.

Mon mari ? (Elle rit.) Mon père l’a choisi pour moi. Un bon parti. Docteur en droit. Notaire royal. Sieur du Mazel Bouissy. (Elle baisse la voix, comme si elle me confiait un secret.) Et puis, il n’était pas laid. Et il ne me battait pas.

Je rougis. Elle a raison : à son époque, c’était déjà beaucoup.

Et vos enfants ? Vous les avez choisis, eux.

Elle pose le couteau, les mains à plat sur la table.

Non. Mais je les ai élevés. J’ai fait en sorte qu’ils vivent. Que Barthélémy ait une certaine instruction. Que Jean-Baptiste devienne curé. Que Marie-Thérèse trouve un mari qui ne la fasse pas souffrir. (Elle me regarde droit dans les yeux.) C’est tout ce qu’une mère peut faire.

Je hoche la tête. Je n’ai rien à ajouter.

Dehors, les préparatifs battent leur plein. On entend les voix des hommes qui discutent contrats, les rires des femmes qui préparent le festin, le heurt des paniers qu’on pose sur les tables.

Agnès se lève, essuie ses mains sur son tablier.

— Je dois aller aider. Les Boulet amènent leur propre vin, mais il faut vérifier qu’il n’est pas tourné.

Je me lève à mon tour. Elle me regarde, un sourcil levé.

— Vous ne m’avez même pas demandé mon nom.

Je souris.

— Je le sais déjà. Agnès de Lapersonne.

Elle sourit à son tour, presque malicieuse.

Alors vous savez aussi que je n’ai pas le temps de bavarder. (Elle me pousse gentiment vers la porte.)

Qui était Agnès de Lapersonne ?

Pour comprendre Agnès, il faut remonter à une origine elle-même mystérieuse — car les de Lapersonne sont une famille dont les racines se perdent entre légende et archives.

Pierre de Lapersonne : un homme de service proche des élites

L’ancêtre le plus lointain documenté est Pierre de Lapersonne, né vers 1530 à Saint-Martin-de-Lenne (Aveyron). Maître d’hôtel de Jacques de Castelnau de Clermont, évêque de Saint-Pons-de-Thomières, il porte le titre de sieur de Perpezat. En 1574, ce prélat lui fait une donation de 500 écus d’or pour le récompenser de ses services — et parce que "led[it] de Lap[er]sonne est en volonté de se marier". Une somme colossale pour l’époque, qui témoigne de la confiance que lui porte l’évêque. Il a vécu à Vimenet.

Sur cet homme plane une légende tenace : les habitants de Saint-Martin-de-Lenne l’auraient surnommé "Monsieur de la Personne" parce que sa nourrice, interrogée sur ses origines, répondait simplement : "C’est le fils d’une personne." Certains généalogistes ont spéculé sur un lien avec la maison d’Arpajon, mais les archives infirment cette hypothèse (voir les travaux du Cercle Généalogique de l’Aveyron). Le mystère de ses origines reste entier, mais son patronyme, lui, est resté.

Jean de Lapersonne : l’ascension par le mariage et les armes

Son fils, Jean de Lapersonne, perpétue cette proximité avec les élites. En 1615, il épouse Françoise de Lapierre, fille de Pierre de Lapierre, capitaine du château de Sévérac, lors d’un mariage où Louis d’Arpajon, vicomte de Sévérac, est présent en personne. Jean deviendra lui-même capitaine du château après la mort de son beau-père en 1618, un poste qui consacre son intégration parmi les notables locaux. Contrairement à sa petite-fille Agnès, Jean ne savait pas signer : en 1626, il déclare devant notaire "ne scavoir" – une formule courante pour les illettrés de l’époque.

Louis de Lapersonne : la bourgeoisie et la piété

C’est son fils, Louis de Lapersonne (1618–1689), sieur d’Altou, qui assoit définitivement la famille dans la bourgeoisie. En 1645, il épouse Agnès de Couderc, fille d’un marchand de Saint-Martin-de-Lenne, avec une dot de 2 000 livres – un mariage qui scelle son appartenance à l’élite locale. Il dote lui-même ses enfants avec générosité : 3 000 livres pour Agnès en 1679, une somme qui reflète sa prospérité.

Son testament de 1689 révèle un homme soucieux de son salut et de sa lignée : il lègue 100 livres pour la réparation de l’église de Notre-Dame de Lenne, et 50 livres aux prêtres de la fraternité de Saint-Martin, tout en assurant l’avenir de ses filles (2 500 livres pour Marie, 200 livres pour Catherine et Agnès). Son héritier universel est son fils Barthélémy, avocat, à qui il confie la charge de perpétuer le nom des Lapersonne.

Agnès : une bourgeoisie de Rouergue transplantée sur le causse de Sauveterre

Agnès naît vers 1659 à Saint-Martin-de-Lenne, quatrième enfant de Louis et Agnès de Couderc. Elle grandit dans une maison bourgeoise et pieuse, où l’on valorise l’éducation (elle apprend à signer) et les alliances stratégiques.

Le 28 mai 1679, au Bedos (Hures-la-Parade), elle épouse par contrat Jean-Baptiste Comte (vers 1654 – après 1718), docteur en droit, avocat en Parlement et notaire royal, sieur du Mazel Bouissy. Un parti brillant pour une jeune fille de bourgeoisie provinciale : son père, Raymond Comte, est bachelier en droits et premier consul de Sainte-Enimie.

Le Mazel Bouissy, hameau isolé de la paroisse de la Malène (Lozère), surplombe les gorges du Tarn. Une maison en pierre, battue par les vents, où Agnès devra s’adapter à un monde plus rude que celui de son Rouergue natal. La dot de 3 000 livres, versée par son père, témoigne de l’importance de cette alliance.

Le mazel gorges du tarn

Une vie au Mazel Bouissy : travail, enfants, et silence des archives

La vie au Mazel Bouissy est rythmée par les saisons et les besoins de la maisonnée : mouture du grain, fabrication du pain, soin des animaux, lessives dans la rivière. Agnès, comme toute femme de son temps, gère le foyer, les réserves de nourriture, et les soins aux malades – une tâche cruciale dans un hameau isolé où le médecin le plus proche est à Sainte-Enimie, à plusieurs heures de marche.

Cinq enfants survivent :

  • Barthélémy (vers 1683-1771), futur bourgeois du Mazel Bouissy. Il épousera Marguerite Boisset en 1714.
  • Jean-Baptiste (1690-1776), curé de la Capelle.
  • Louis (vers 1697-1763), resté célibataire.
  • Marie-Thérèse, mon ancêtre, (vers 1698- ap. 1754), mariée à Antoine Boulet, marchand de Sainte-Enimie, en 1718.
  • Pierre (vers 1700), bourgeois, épousera Antoinette Ricard en 1754.

Seule trace de sa vie personnelle : en 1687, elle est marraine d’un enfant à Saint-Georges-de-Lévéjac, un rôle social important qui montre son intégration dans la communauté. Les hivers sont rudes sur le causse : le vent glacé s’engouffre dans les fissures des murs, et les récoltes peuvent être ravagées par le gel. Agnès, comme les autres femmes, a dû faire preuve d’ingéniosité pour nourrir sa famille – en utilisant des céréales moins nobles comme le seigle, ou en échangeant des services contre de la nourriture.

Le 20 février 1718, à Sainte-Enimie, Agnès assistait au contrat de mariage de sa fille Marie-Thérèse avec Antoine Boulet. Elle consentait à l’union et dotait sa fille de 250 livres – une somme prélevée sur ses biens personnels, preuve de son autonomie financière. Pourtant, au bas de l’acte, le notaire Antoine André note : "lad demoiselle agnes de la personne illiterée comme ont dit de ce requize". Elle ne signe pas.

Trente-neuf ans plus tôt, en 1679, elle avait tracé son nom d’une main hésitante sur son propre contrat de mariage. Mais sur le causse, une femme n’a pas besoin de savoir écrire pour tenir sa place – et Agnès, pragmatique, n’y voyait sans doute aucune honte. Son cas n’était pas isolé : en 1718, la majorité des femmes, même issues de la bourgeoisie, ne savaient pas signer. Seules les filles de nobles ou de riches marchands bénéficiaient parfois d’une instruction. Agnès avait eu cette chance une fois – le temps d’apprendre son nom pour son mariage. Après, la vie avait repris ses droits.

Dernière mention d’Agnès : le 21 février 1718, à l’église de Laval-du-Tarn, pour le mariage de sa fille. Puis, silence. On ignore quand et où elle est morte, probablement au Mazel Bouissy. Comme tant de femmes de son époque, elle a disparu des archives – mais pas de l’Histoire.

17180221 boulet comte mr

(Clic pour agrandir)

Sources : Généalogie historique Delapersonne-Lapersonne, Jean-Paul Gourvennec ; Cercle Généalogique de l'Aveyron, Christian Fugit et Maurice Miquel ; AD12 — Archives Départementales de l'Aveyron ; AD48 — Archives Départementales de la Lozère ; BROZER téléarchives (contrat de mariage du 28 mai 1679, Me Pierre Michel ; contrat de mariage du 20 février 1718, Me Antoine André).

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Agnès de Lapersonne
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