— Vous êtes ? (Sa voix est rauque, usée par les années à crier par-dessus le vent du causse.)
— Emmanuelle. Je… je cherche à comprendre votre vie, votre famille. (Je bafouille un peu. Comment expliquer que je viens de trois siècles plus tard ?)
Elle hoche la tête, comme si c’était une réponse qui lui convient. Les femmes, ici, ne posent pas de questions inutiles. Elles savent que certaines choses n’ont pas besoin d’explications.
— Ma vie ? (Elle s’essuie les mains, laisse une trace de farine sur sa joue.) C’est ça, ma vie. (Elle désigne la pièce d’un geste circulaire : le four, la table, les cruches alignées sur l’étagère.) Le pain à faire cuire. Les enfants à nourrir. Les lessives. Les veillées quand le vent hurle trop fort pour dormir.
Je regarde ses mains. Elles sont couvertes de farine, mais aussi de cicatrices – des brûlures, des coupures, les marques d’une vie de labeur.
— Vous n’avez jamais regretté… de ne pas savoir écrire ?
— Écrire ? (Elle prononce le mot comme s’il s’agissait d’un luxe inutile.) À quoi bon ? Mon père m’a fait apprendre mon nom pour le contrat. Une fois. Après… (Elle hausse les épaules.) Qui aurait eu le temps ? Entre les couches, les fièvres, les récoltes à rentrer…
Je pense à sa signature, hésitante, sur son contrat de mariage de 1679. Mais je me tais. Elle a raison : ici, sur ce causse, l’encre ne nourrit pas son homme.

Signatures sur leur contrat de mariage - 28 mai 1679
Marie-Thérèse entre en trombe, les joues roses, un panier de linge à la main. Elle a 20 ans, et l’énergie de ceux qui croient encore que la vie sera différente.
— Mère, le notaire André est arrivé avec les Boulet. Ils demandent où mettre les contrats.
Agnès soupire, essuie ses mains une dernière fois.
— Sur la table, près de la fenêtre. Et dis à ton frère de venir. Il sait où sont les plumes.
Marie-Thérèse me jette un regard curieux, mais ne pose pas de question. Elle a l’habitude des visites étranges – les clients de son père, les parents éloignés, les mendiants de passage.
Barthélémy apparaît à la porte, vêtu de noir, l’air important. Il a le port altier de ceux qui savent qu’ils comptent. Il me salue d’un hochement de tête, sans plus d’attention, puis se tourne vers sa mère :
— Père n’est toujours pas rentré de Laval. Il faut commencer sans lui.
Agnès serre les lèvres.
— Il viendra. Il ne raterait pas ça. Mais si tu veux, commence sans lui. Les Boulet n’ont pas que ça à faire.
Barthélémy sort. Agnès me regarde, les sourcils légèrement froncés.
— Vous ne parlez pas beaucoup.
— Parlez-moi de votre mari et de vos enfants.
— Mon mari ? (Elle rit.) Mon père l’a choisi pour moi. Un bon parti. Docteur en droit. Notaire royal. Sieur du Mazel Bouissy. (Elle baisse la voix, comme si elle me confiait un secret.) Et puis, il n’était pas laid. Et il ne me battait pas.
Je rougis. Elle a raison : à son époque, c’était déjà beaucoup.
— Et vos enfants ? Vous les avez choisis, eux.
Elle pose le couteau, les mains à plat sur la table.
— Non. Mais je les ai élevés. J’ai fait en sorte qu’ils vivent. Que Barthélémy ait une certaine instruction. Que Jean-Baptiste devienne curé. Que Marie-Thérèse trouve un mari qui ne la fasse pas souffrir. (Elle me regarde droit dans les yeux.) C’est tout ce qu’une mère peut faire.
Je hoche la tête. Je n’ai rien à ajouter.
Dehors, les préparatifs battent leur plein. On entend les voix des hommes qui discutent contrats, les rires des femmes qui préparent le festin, le heurt des paniers qu’on pose sur les tables.
Agnès se lève, essuie ses mains sur son tablier.
— Je dois aller aider. Les Boulet amènent leur propre vin, mais il faut vérifier qu’il n’est pas tourné.
Je me lève à mon tour. Elle me regarde, un sourcil levé.
— Vous ne m’avez même pas demandé mon nom.
Je souris.
— Je le sais déjà. Agnès de Lapersonne.
Elle sourit à son tour, presque malicieuse.
— Alors vous savez aussi que je n’ai pas le temps de bavarder. (Elle me pousse gentiment vers la porte.)