"Papa Aigouy"

Le 28/06/2026 0

Dans La Lozère

Armand Aigouy — "Armand del Fabre" en occitan — est le cousin de mon grand-père paternel. Né en 1911 à La Volpilière, sur le Causse Méjean en Lozère, il a passé sa vie comme Clerc de Saint-Viateur, religieux-éducateur. J'ai déjà raconté ici ses cinq années de captivité en Allemagne. Voici le volet suivant : l'homme tel que ses élèves et ses confrères l'ont connu.

"Vous savez, comment il nous appelait, Mr Aigouy ? — Ah ! non. Comment donc ? — Les "traperos"  — Les traperos ? Tiens ! Pourquoi ? — Les chiffonniers, ça veut dire, en espagnol. Comme ça, pour rire, parce qu'il aimait bien de nous chahuter un peu. C'était aussi notre professeur d'espagnol."

Cet échange, rapporté par un ancien élève de Naucelle au Père André Salesses, dit déjà beaucoup d'Armand professeur. Mais pour comprendre l'homme qu'il est devenu, il faut revenir un peu en arrière — au lendemain de la captivité, quand le grand "D'Artagnan" rentre au pays et choisit, sans hésiter longtemps, de reprendre le sillon ouvert avant la guerre.

"Je suis l'homme le plus tranquille du monde"

C'est ce qu'Armand dit à son ami Amédée Nivoliez en arrivant sur la place de Millau, en mai 1945. Nivoliez n'en croit pas un mot, et il a raison : sa "reconversion" civile, qu'on lui assurait pourtant de façon certaine, il la refuse. Après un séjour "au pays" auprès de sa mère, il réintègre les rangs des Clercs de Saint-Viateur pour toujours.

Dès le mois de juin 1945, des retrouvailles d'anciens prisonniers de guerre ont lieu à l'école de Firmy, organisées par Marius Cazals — un ancien du 96e R.I.A. comme Armand. Une photo prise par un certain Mr Taurines en fixe le souvenir. Tout doucement, Armand revit au rythme viatorien.

Papa aigouy

Naucelle, 1945-1952 : "Papa Aigouy"

Armand rejoint l'école-pensionnat Saint-Martin de Naucelle, dans le Ségala aveyronnais. Marcel Moly, qui l'y connaît à partir de 1951 alors que lui-même n'est encore qu'élève, en a laissé un témoignage précieux et très vivant.

Armand y "fait" la classe de cinquième, à des garçons de treize ou quatorze ans. L'enseignement est encore conçu à l'ancienne : un maître qui professe toutes les disciplines, "sauf la musique et l'éducation physique, remplacées par des heures supplémentaires de français ou de mathématiques". Moly décrit des journées d'une régularité monacale : lever à six heures, légende et méditation, réveil des garçons à sept heures, messe, classe jusqu'à midi, classe de quatorze à dix-sept heures, un petit bridge le soir avec les confrères, et à vingt-et-une heures le coucher des élèves, puis la préparation des cours du lendemain à la lumière parcimonieuse d'une lampe de bureau.

"Armand régnait donc en 5e et aussi au dortoir. [...] Armand était maître chez lui. Son autorité était suffisamment bien établie pour qu'il n'ait pas besoin de punir. [...] Les élèves savaient bien que sous ses airs parfois bourrus se cachait un coeur qui les aimait. Ils appréciaient aussi la rigueur et la clarté de son enseignement. Les plus faibles savaient qu'il ne les laisserait pas traîner et qu'il les encouragerait patiemment."

Tous les jeudis après-midi, il part dans la campagne avec un confrère, Adrien Ricard, pour trois heures de marche dans les bois et les chemins creux — un homme de l'espace, fils du Causse, qui retrouve là quelque chose de son enfance. Armé d'un bâton fourchu, il chasse les serpents, connaît quantité de plantes, court les sentiers à la recherche des essaims tout en se tenant à distance respectueuse des abeilles, qu'il redoute "comme la peste". Moly raconte aussi sa fidélité tenace, voire rancunière par moments : le jour où le maire de Naucelle fait construire la bascule municipale sur le foirail qui servait de cour de récréation aux élèves, Armand ne le lui pardonne jamais.

C'est à Naucelle aussi qu'il retrouve son ancien camarade d'enfance, Clément Pradeilles, et qu'il se lie d'amitié avec son directeur, Mr Vidal, dont il admire la "souveraine liberté d'esprit" — "Mr Vidal aime penser par lui-même ; il aime répéter : 'Je suis indépendant'. Et cette liberté qu'il réclame pour lui, il l'accepte pour les autres et il leur fait confiance." Avec lui, Armand prend goût à la botanique, retient les noms de fleurs du Causse, et garde toute sa vie en mémoire l'aphyllanthe de Montpellier, cette petite fleur bleue sans feuilles qui lui résistera cinq ans avant qu'il sache enfin la reconnaître entre mille.

Le Sacré-Cœur de Rodez : vingt-cinq ans d'affilé

En 1952, Armand rejoint pour la seconde fois l'école du Sacré-Cœur à Rodez, qu'il avait connue brièvement avant-guerre. Il y restera vingt-cinq années sans bouger : professeur de mathématiques et de sciences en classe de cinquième, puis, au gré des "remaniements", de comptabilité en quatrième et même de maths en troisième sous la pression de son ami le directeur du Cours Commercial, Gabriel Saumade.

Le Père André Salesses, jeune religieux qui croise Armand à cette époque, le décrit ainsi : "Il était très accueillant, très disponible et m'accordait beaucoup de temps. C'était un homme d'une forte personnalité, d'une droiture exemplaire, et d'une grande sensibilité. [...] Dans l'exercice de son métier d'enseignant il était impitoyable pour les tricheurs. Ses élèves l'appelaient (plus tard) 'papa Aigouy' mais 'papa Aigouy' ne se laissait pas berner par eux, ni par personne."

Dans les années 1970-1972, quand se généralisent les mathématiques dites "modernes", Armand a déjà soixante ans sonnés. Il décide pourtant de se recycler, en compagnie de son collègue Mr Balbusquier, du même âge que lui. Ils passent des vacances studieuses ensemble, s'aidant mutuellement à maîtriser le nouveau langage mathématique, jusqu'à pouvoir l'enseigner effectivement les années suivantes. De cette entreprise commune naît une amitié renforcée — et c'est en souriant qu'ils glisseront ensemble vers l'heure de la retraite, fêtée le même jour, en juin 1977.

Une classe du Sacré-Coeur
Ecole du Sacré-Coeur

"Quarante-cinq ans et la quille "

À l'occasion de cette soirée de retraite, Armand confie au papier des sentiments mêlés, sous ce titre malicieux qui emprunte au vocabulaire du service militaire :

"Au soir d'une carrière de quatre décades et plus passées dans l'enseignement, je mentirais si j'affirmais que je m'en vais totalement satisfait pour prendre ma retraite, soit-disant méritée. Épreuves et joies ont jalonné une existence faite de recyclages successifs et de heurts dus à mon tempérament. Revenir sur le passé, pas question. Quitter le travail, les contraintes du métier, passons ! Mais, délaisser les amis, le cadre où j'ai oeuvré, me rend songeur, tout 'chose'. J'éprouve non point de l'amertume, mais un pincement au coeur, une lassitude indéfinissable. Vieil ami Poujol, j'emporte la quille que tu m'as faite, en souvenir de vous tous. La nouvelle étape sera sans illusion et sans bouquet final. Après tout, à 65 ans, mon cher Balbusque, nous ne sommes qu'à l'orée du 'tertiaire', donc de beaux jours nous attendent encore, à moins que... À la grâce de Dieu ! Vive la quille tout de même !"

Retraite d'Armand

L'homme derrière le professeur

Armand vers 1971

Que retient-on d'Armand, derrière l'image du pédagogue rigoureux ? Tous les témoignages convergent vers la même fidélité — à ses racines, à sa famille, à ses amis, à sa communauté.

Le Père Salesses encore : "C'était quelqu'un de très sensible qui avait construit des liens d'amitié très forts avec ceux qui avaient su l'accueillir tel qu'il était, et en qui il ne sentait aucun sentiment d'une quelconque 'récupération'. [...] Il aimait le silence, et aussi les grands espaces des Causses."

Amédée Nivoliez, son compatriote de la paroisse Saint-Pierre, résume ainsi sa vie : "Cher Armand, tu as été fidèle jusqu'au bout, malgré mille embûches, malgré tout, malgré peut-être un certain toi... Tu es resté fidèle parce que tu avais une sainte Maman, parce que tu as su égrener des dizaines d'Ave au plus fort de la tempête..."

C'est cette fidélité-là, je crois, qui résume le mieux Armand jusqu'à cette soirée de juin 1977 : fils du forgeron de La Borie, "Alban du Causse" derrière les barbelés de Dessau-Rosslau, "papa Aigouy" pour des générations d'élèves à Naucelle et à Rodez. Trois noms, trois vies, un seul homme.

La retraite, pourtant, n'est pas la fin de l'histoire. Armand ne s'arrête pas d'enseigner ce jour-là — il continuera longtemps encore à faire réviser ses leçons à qui en avait besoin, et à remonter chaque été sur son Causse natal. Mais ça, ce sera pour un autre article.

Cette série sur Armand n'est pas terminée. Il me reste à raconter ses dernières années — celles où il est redevenu, pour quelques-uns d'entre nous, le répétiteur patient qu'il avait toujours été, et où l'on montait le retrouver l'été à la Volpilière. Si vous l'avez connu, comme élève ou comme confrère, je serais heureuse de recueillir vos souvenirs.

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