G comme Guillotine : Antoine Perségol, Florac, 11 juin 1793

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Dans La Lozère

Antoine Perségol n’est pas mon ancêtre direct. Cet honneur revient à son frère aîné Pierre-Jean (sosa 894), maire de La Malène pendant les années sombres de la Terreur. Il y a quelques années, j’avais raconté les « Martyrs de La Malène » en plusieurs épisodes. Je les relis aujourd’hui avec indulgence : beaucoup de citations, pas assez de personnes. Pour cette lettre G, je laisse donc le grand récit de côté et je m’attache à un seul homme, et à ceux qui l’entourent.

G comme guillotine

Quatre enfants de la Malène

Pierre Perségol et Marie Belvezet, mes sosas 1 788 et 1 789 sont tous deux originaires de La Malène : lui du bourg, semble-t-il, elle du hameau de l'Angle. Ils ont au moins quatre enfants : Anne, née vers 1734, qui épousera Jean Bonnet ; Pierre-Jean, né en 1736, propriétaire foncier, mon ancêtre ; Jean-Baptiste, né vers 1744, qui vivra célibataire jusqu’en 1829 ; et Antoine, le dernier, né au bourg de La Malène le 7 mai 1748.

À trente-six ans, le 26 mai 1784, Antoine, travailleur de terre, épouse dans l’église Saint-Jean-Baptiste, Marianne Maurin, qui a une vingtaine d’années d’après sa date de naissance calculée. Elle est fileuse, elle sait signer, et son père est tailleur d’habits. Trois filles naissent : Rosalie vers 1788, Marie-Françoise le 24 mai 1789, Anne Justine vers 1791. En juin 1793, elles ont environ cinq ans, quatre ans et deux ans.

Le piège du causse

Fin mai 1793, le Gévaudan est en pleine insurrection. Marc-Antoine Charrier, notaire de Nasbinals, a levé une armée contre la République ; il est entré à Marvejols, puis à Mende. Un groupe d’hommes de La Malène et de Laval-du-Tarn, conduit par le maire de Laval, le notaire de La Malène et un huissier, prend la route du causse de Sauveterre pour le rejoindre. Antoine est dans la troupe. 

Le procès-verbal des officiers républicains, daté du 29 mai à huit heures du soir, raconte la suite sans fioritures. Les insurgés, une centaine d’hommes, aperçoivent sur une hauteur une troupe qu’ils prennent pour l’armée de Charrier. Le capitaine Gardès, de la garde nationale, attache à son chapeau un papier plié en forme de cocarde blanche et s’avance en les appelant à rejoindre Charrier. L’un des paysans embrasse le commandant Louis, qu’il prend pour le chef de l’insurrection en personne. Les rangs s’ouvrent, se referment, et les arrivants sont désarmés un à un, sans que ceux qui attendent derrière s’en aperçoivent. Cinquante-deux hommes se laissent ainsi cueillir, ravis, note le procès-verbal, de se joindre à l’armée de Charrier. Un coup de fusil, tiré on ne sait par qui, ouvre les yeux des autres, qui s’enfuient.

L'arrestation sur le Sauveterre

Les cinquante-deux prisonniers sont conduits à Florac. Le dimanche 2 juin, le tribunal criminel de la Lozère les déclare « hors la loi ». Mende, son siège habituel, avait été occupée par les troupes de Charrier quelques jours plus tôt, c’est sans doute pourquoi l’on juge à Florac. Pour les juges, il s’agit d’hommes armés, criant « Vive le roi ! », en marche vers une armée de rebelles qui dévaste Mende ; la loi du 19 mars 1793 punit de mort ceux qui ont pris les armes dans une révolte, et prévoit la confiscation de leurs biens.

Ceux qui ne devaient pas mourir

Seulement voilà : le 10 mai, trois semaines plus tôt, la Convention avait précisé, en un article unique, que seuls les chefs et instigateurs des révoltes encourraient cette peine. Or Delon estime que, sur cinquante et un accusés, n’auraient dû mourir que le maire de Laval, instigateur du mouvement, et, à la rigueur, ses seconds : le notaire de La Malène, l’huissier Jean-Baptiste Fages et Pierre-Jean Fages, des Monts. Les autres étaient des travailleurs de terre, des valets, des bergers, un tisserand, un voiturier, un garçon tailleur ; quarante-deux ne savaient pas signer ; le plus jeune des Perségol avait dix-sept ans.

Pourquoi l’avoir ignoré ? Delon cite une lettre adressée à la Convention le 5 juin par le corps constitué de Saint-Flour, qui juge cette loi bien gênante dans les circonstances : « quelques exemples effrayants sont bien nécessaires ». Je n’ai aucune preuve que ce courrier ait pesé sur les juges de Florac, et aucune envie de faire un procès d’intention. Mais le 26 juin, à Mende, le même tribunal criminel juge d’autres insurgés et, cette fois, invoque expressément la loi du 10 mai : quinze prévenus, reconnus « induits en erreur » plutôt que meneurs, sont acquittés et remis en liberté sur-le-champ ; un seul, qui avait commandé une troupe de rebelles, est condamné à mort.

Je ne suis pas juriste, et je sais que juin 1793 est un moment de grande peur, pour les républicains comme pour les autres. Mais la comparaison est troublante : elle suggère que la sévérité de Florac tenait moins à la loi qu’au moment.

Le mardi 11 juin

Le 8 juin, trois jours avant l’exécution, la sœur d’Antoine, Anne, meurt à La Malène. Elle avait épousé Jean Bonnet et lui avait donné trois enfants, dont un Jean-Baptiste, né en 1771. Or la liste des condamnés compte un Jean-Baptiste Bonnet, de La Malène, vingt et un ans : c’est bien son fils. Le 11 juin, ce sont donc un oncle et son neveu que la guillotine attend à Florac, trois jours après la mort de la mère de l’un et sœur de l’autre. 

Le mardi 11 juin 1793 est jour de foire à Florac, c’est la Saint-Barnabé. La guillotine a été dressée entre l’église et le vieux cimetière, près d’une large fosse. À dix heures, les portes du château s’ouvrent sur une quarantaine de condamnés : trente-neuf selon le site de la mairie de La Malène, quarante selon Delon. Ils avancent entre deux haies de gardes nationaux, au roulement du tambour. Delon rapporte que des litanies de la Vierge s’élèvent du cortège, entonnées, dit-on, par un Perségol. Les récits de l’abbé Astruc, écrits pour le centenaire de 1893, en font une procession de martyrs ; ils ne sont pas d’une grande objectivité, mais ils font partie de la tradition locale, et c’est à ce titre que je les cite.

Était-ce Antoine qui chantait ? Rien ne permet de l’affirmer, et il y avait au moins quatre Perségol parmi les condamnés de Florac. Ce qui est sûr, c’est qu’Antoine est mort ce jour-là : son acte de décès, conservé aux archives départementales, a été dressé à Florac par l’officier d’état civil Jean-Baptiste Malzac. Il avait quarante-cinq ans.

Château prison de Florac

Le "château" de Florac, prison hier, aujourd'hui siège des bureaux du Parc National des Cévennes

Les deux Antoine, et les sept Perségol de la plaque

La plaque de l’église de La Malène grave sept Perségol ; les listes de 1793 n’en connaissent que six, dont deux Antoine : « Antoine Perségol cadet, de La Malène » et « Antoine Perségol, de Cauquenas ». Ici, « cadet » distingue deux homonymes ; il ne dit rien du rang d’Antoine dans sa fratrie, même s’il se trouve être le plus jeune des quatre. Selon Delon, l’Antoine de Cauquenas a échappé à l’échafaud ; La Malène, qui l’avait gravé dans le marbre, a protesté, et Delon donne raison à la liste de 1794, contemporaine des faits, contre celle de la plaque, dressée une cinquantaine d’années après.

Nom dans le jugement du 2 juin Age
(Delon)
Sort
(Delon)
Marcelin Perségol 37 ans Exécuté à Florac, 11 juin
Antoine Perségol cadet, de la Malène 45 ans Exécuté à Florac, 11 juin
Louis Perségol 40 ans Exécuté à Florac, 11 juin
François Perségol 45 ans Exécuté à Florac, 11 juin
Jean-Baptiste Perségol, fils 17 ans Exécuté à Mende, 13 juin
Antoine Perségol, de Cauquenas 34 ans Échappe à l'échafaud, mais figure sur la plaque

D’après le relevé de Madeleine Delplanque et la liste de l’abbé Delon. Le septième nom de la plaque, un second Jean-Baptiste, reste à identifier.

Cette distinction ne concerne pas "mon Antoine" : les deux hommes n'avaient ni le même âge, ni la même origine. Antoine Perségol "Cadet" possède un acte de décès dans les registres reconstitués après l'incendie de l'été 1793.

1793 décès Antoine Perségol

Pierre-Jean, celui qui revient

Quatre mois et demi plus tard, la famille est frappée une seconde fois, à travers Pierre-Jean. Fin octobre 1793, les troupes républicaines montent dans les gorges du Tarn. L’abbé Astruc raconte que les vingt-cinq derniers hommes de La Malène sont rassemblés et enchaînés dans la cour du château, le maire, Pierre-Jean, et Antoine Monginoux, du Moulin, en tête : vingt-deux partent pour les prisons de Rodez, trois pour celles de Mende. Le site de la mairie envoie tous les hommes à Rodez ; je ne tranche pas. Pierre-Jean, qui a près de soixante ans, est de ceux-là.

Le 31 octobre, vers quatre heures du soir, le village brûle. Selon Astruc, soixante-dix maisons sont consumées en trois jours, une seule est épargnée, et l’église ne garde que ses quatre murs. On raconte que les noix mises à sécher sous les toits ont noirci la roche : le rocher de la Barre en porte encore la trace. Les hommes rentrent après plusieurs mois de détention, d’après la mairie, et beaucoup d’habitants meurent cet hiver-là. Pierre-Jean, lui, survit. Il meurt le 24 juin 1818 dans sa maison de La Malène, à quatre-vingt-deux ans, propriétaire cultivateur ; son gendre Antoine Arnal et un voisin déclarent le décès.

Dans la même fratrie, l’un passe par la guillotine, l’autre par la prison, et c’est du second que je descends.

Ce qu'il reste d'Antoine

Marianne Maurin avait environ vingt-neuf ans et trois filles à élever. La loi prévoyait que la condamnation à mort entraîne la confiscation des biens, avec de quoi nourrir la veuve et les enfants : qu’est devenu ce qu’Antoine possédait ? C’est une piste d’archives à explorer. Le 1er août 1808, à quarante-quatre ans, Marianne se remarie avec un jeune homme de dix-neuf ans, Jean-Baptiste Caussignac, fils de Jean-Baptiste Caussignac, guillotiné lui aussi à Florac en 1793. Pourquoi ? Mariage de raison, de survie, d’entraide entre deux familles frappées par la même journée ? Je n’ai retrouvé que l’acte civil, pas le contrat de mariage, et je laisse la question ouverte. Dans les actes qui suivent, Marianne reste désignée sous son nom de naissance, comme le voulait l’usage ; elle meurt à La Malène le 16 décembre 1837, à soixante-treize ans. 

Ses filles, elles, ont laissé des registres. Rosalie épouse Jean-Baptiste Belvezet le 24 novembre 1808, moins de quatre mois après le remariage de sa mère, et lui donne treize enfants. Marie-Françoise épouse Jean-Pierre Fages en 1815 et en a huit. Anne Justine épouse en 1813 un Perségol, Jean-Baptiste, et meurt en couches le 24 novembre 1814 ; son seul enfant porte le prénom de sa grand-mère, Marianne. Cela fait vingt-deux petits-enfants pour un homme guillotiné à quarante-cinq ans. Si vous descendez de l’une de ces trois filles, ou si vous cousinez avec elles, écrivez-moi : je serais ravie d’en parler.

Reste la mémoire. Pendant soixante-six ans, les corps des condamnés sont restés dans la fosse commune de Florac. En 1859, Clémentine de Thilorier, héritière du château des Montesquieu, fait aménager une chapelle dans l’église Saint-Jean-Baptiste ; les habitants de La Malène vont chercher les dépouilles à Florac et les déposent dans un tombeau, sous une dalle portant l’inscription Interfecti mei resurgent. Si l’on en croit la tradition, Antoine est donc revenu chez lui, avec les autres.

Eglise de la Malène les martyrs

Et si vous passez à La Malène à midi, tendez l’oreille. D’après le site de la mairie, les cloches de l’église sonnent d’abord trois coups, pour la Trinité, puis vingt et un, en mémoire des martyrs : autant, dit la mairie, que de Malénais guillotinés ce jour-là. 

Sources

  • Madeleine Delplanque, relevé du tribunal criminel de la Lozère en 1793 (AD48, 235 2 L, dossier 1), Lozère Histoire et Généalogie : lozere-histoire-genealogie.com
  • Abbé Delon, La Révolution en Lozère, 1922.
  • Abbé C. Astruc, Les Martyrs de la Malène et leurs compagnons, centenaire de 1893.
  • Mairie de La Malène, « Un peu d’histoire… La Malène au temps de la Révolution » : lamalene.fr
  • Archives départementales de la Lozère : acte de décès d’Antoine Perségol ; actes de La Malène ; notes de l’abbé Foulquier (AD48, 8° 1672).
  • Mes articles précédents, « Les martyrs de la Malène » : épisode 2, le verdict
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