RDVAncestral : Le violon de pépé Roger

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Dans Les Bourguignons

L'objet qui ouvre ce rendez-vous ancestral est encore entre mes mains, bien réel, bien vivant : le violon de mon grand-père, Roger Bolusset, "pépé Roger", que je n'ai presque pas connu, décédé quand j'avais trois ans, mais dont on m'a confié l'instrument à six ans, sans vraiment me demander mon avis. J'en joue encore aujourd'hui. Voici ce que ce violon m'a raconté, un jour, quand j'ai cessé de le regarder comme un simple objet...

Violon

Le violon est posé sur mes genoux. Je n'ai même pas eu besoin d'aller le chercher, il était déjà là, à sa place habituelle, rangé soigneusement dans son étui.

Je fais glisser mes doigts sur le bois, cette patine sombre et douce que seul le temps sait fabriquer, ce grain qu'aucun vernis neuf ne pourrait imiter. Il y a une petite fêlure près de l'ouïe gauche, réparée il y a longtemps, que je connais par cœur sans jamais l'avoir vraiment regardée.

Je soulève l'instrument, et par réflexe, je respire son odeur de colophane et de bois, qui me ramène des années en arrière.

Je souris malgré moi. Les heures de gammes auprès de la prof de mes jeunes années me reviennent en mémoire. Mes pleurs également ! Tout cela à cause de lui, ou grâce à lui, ce violon, dont je ne connais même pas l'histoire complète.

"Acheté 100 francs à un homme de passage."

C'est tout ce que je sais. Ni l'année, ni le lieu exact. Juste un chiffre, précis comme une quittance, accroché à un vide immense.

Je pose l'archet. Une corde résiste un peu sous mes doigts, comme si elle aussi hésitait à répondre. Et dans cette hésitation, dans ce parfum familier, quelque chose se déplace, non pas un bruit, non pas une cloche, mais une sensation plus sourde, plus lente : celle d'un lieu qui s'ouvre sous mes pieds.

Les cites Solvay 1940

Tavaux, Jura, au début des années 1930. Les Cités Solvay sortent à peine de terre, des rangées de maisons identiques, toutes neuves, encore un peu nues, sans les arbres qui viendront plus tard border les rues. Mon grand-père Roger vient d'être engagé comme expéditionnaire, avant de glisser vers la comptabilité. Il a quitté Chalon-sur-Saône, la rue des Roses, ses parents, pour cette cité ouvrière où tout est à construire, y compris sa propre vie.

L'usine impose son rythme et son bruit au loin, mais elle offre aussi ce que peu d'employeurs offrent alors : un logement, des allocations, deux semaines de congés qu'on n'appelle pas encore payés pour tout le monde. Solvay est un monde presque clos, paternaliste, où l'on naît, se marie, vieillit et meurt à l'intérieur des mêmes rues.

C'est quelque part dans ce quotidien neuf et cadré qu'un violon change de main. On ne sait ni où précisément, ni à quelle saison, ni si c'était un jour de marché, ou l'arrière-boutique d'un revendeur de passage. On ne connaît pas le visage de celui qui l'a vendu, ni pourquoi il s'en séparait. Cent francs, peut-être pour lui une somme dérisoire, peut-être au contraire tout ce qu'il possédait à échanger contre autre chose.

Ce qu'on sait, c'est que Roger est reparti avec l'instrument sous le bras, dans cette cité toute neuve où rien encore n'avait d'histoire et que ce violon, lui, en portait déjà une, une histoire qui restera un mystère.

A-t-il appris seul ? Un voisin lui a-t-il montré les premières positions ? A-t-il pris quelques leçons ? Je n’ai trouvé aucune photo qui le montre archet en main. Seuls demeurent l'objet, et le souvenir qu'il en jouait, le soir, pour lui et pour les siens, dans une maison de la cité sans même que je sache s'il jouait bien.

Peut-être que cela n'a jamais eu d'importance.

Mon grand pere au violon

Je le vois, maintenant. Pas nettement, pas comme on voit un visage, plutôt comme une présence qu'on devine à la lumière qu'elle déplace. Il est assis près de la fenêtre, le violon calé sous le menton, encore un peu maladroit avec lui, comme on l'est toujours avec quelque chose de neuf qu'on ne connaît pas encore par cœur.

Il accorde une corde. Le "la" résiste, monte trop haut, il redescend, recommence. Le même geste, exactement, que je viens de faire quelques instants plus tôt, à des décennies de distance, la même torsion du poignet, la même oreille qui doute, qui ajuste, qui doute encore.

Je ne dis rien. Je ne suis pas sûre qu'il faille dire quoi que ce soit. Je pose mes doigts sur les cordes, au même endroit exact où les siens se posent, et pendant un instant très court, je ne sais plus très bien lesquels sont les miens.

Il ne sait pas qu'un jour, une petite fille de six ans recevra cet instrument sans qu'on lui demande son avis, et qu'elle s'y attachera quand même, à force d'années.

Il joue quelques notes, hésitantes, pas très justes. Ce n'est pas beau, pas encore. Mais il sourit, seul, pour personne, pour lui, tout simplement, comme on sourit d'un plaisir qu'on ne cherche pas à montrer.

Je referme les doigts sur le manche. Le bois est chaud, comme s'il gardait encore un peu de la chaleur d'une main plus ancienne que la mienne.

Je ne l'ai pas entendu partir. Il était simplement là, et puis il ne l'est plus,  mais quelque chose, dans mes doigts, semble s'en souvenir.

Je repose le violon dans son étui, avec ce soin un peu machinal qu'on a pour les choses trop familières. La pièce a repris sa forme d'aujourd'hui. Il n'y a plus de fenêtre de Tavaux, plus de cité toute neuve, seulement mon salon, et ce bois qui garde, ou qui invente, un peu de chaleur.

J'ai longtemps cru que j'avais connu mon grand-père. Je ne l'ai pas connu, pas vraiment, trois ans, ça ne laisse pas de souvenirs, seulement une absence en forme de récits. Mais enfant, à force d'entendre ma grand-mère en parler, je lui ai inventé des dialogues entiers, des silences complices, avec une conviction si totale que ces conversations imaginaires ont fini par ressembler à des souvenirs. Je ne sais plus très bien, aujourd'hui, où s'arrête ce que j'ai réellement absorbé de lui et où commence ce que j'ai bâti pour combler son absence. Peut-être que cela, au fond, revient au même.

Ce violon n'a jamais rien exigé de moi, sinon d'exister, entre mes mains, comme il a existé entre les siennes. Lui, il ne l'a pas vraiment choisi : cent francs à un inconnu, une envie, peut-être un désir de s'inventer un peu de beauté dans une cité toute neuve où tout restait à construire. Moi, je ne l'ai pas choisi non plus : on me l'a mis dans les bras à six ans, parce que j'étais l'aînée, parce qu'un instrument de famille ne doit pas dormir dans une armoire. Deux transmissions, deux absences de choix, à quatre-vingts ans d'écart.

Et pourtant, quelque part entre les deux, il y a eu un choix : celui de continuer à en jouer, adulte, par envie et non plus par obéissance. Ce que mon grand-père m'a légué sans me demander mon avis, je l'ai fait mien, comme on finit par apprivoiser une histoire de famille, même floue, même trouée de silences, même construite en partie d'imagination.

Pépé Roger et moi

Pépé Roger et moi en 1970

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