Je le vois, maintenant. Pas nettement, pas comme on voit un visage, plutôt comme une présence qu'on devine à la lumière qu'elle déplace. Il est assis près de la fenêtre, le violon calé sous le menton, encore un peu maladroit avec lui, comme on l'est toujours avec quelque chose de neuf qu'on ne connaît pas encore par cœur.
Il accorde une corde. Le "la" résiste, monte trop haut, il redescend, recommence. Le même geste, exactement, que je viens de faire quelques instants plus tôt, à des décennies de distance, la même torsion du poignet, la même oreille qui doute, qui ajuste, qui doute encore.
Je ne dis rien. Je ne suis pas sûre qu'il faille dire quoi que ce soit. Je pose mes doigts sur les cordes, au même endroit exact où les siens se posent, et pendant un instant très court, je ne sais plus très bien lesquels sont les miens.
Il ne sait pas qu'un jour, une petite fille de six ans recevra cet instrument sans qu'on lui demande son avis, et qu'elle s'y attachera quand même, à force d'années.
Il joue quelques notes, hésitantes, pas très justes. Ce n'est pas beau, pas encore. Mais il sourit, seul, pour personne, pour lui, tout simplement, comme on sourit d'un plaisir qu'on ne cherche pas à montrer.
Je referme les doigts sur le manche. Le bois est chaud, comme s'il gardait encore un peu de la chaleur d'une main plus ancienne que la mienne.
Je ne l'ai pas entendu partir. Il était simplement là, et puis il ne l'est plus, mais quelque chose, dans mes doigts, semble s'en souvenir.