L'ancêtre du dimanche : Jacques Bance, maitre meunier au hameau de Béthencourt

Le 21/06/2026 0

Dans Les Normands

Au hameau de Béthencourt, à l'entrée de Sigy-en-Bray, la roue tourne. Elle tourne depuis des générations, jour après jour, portée par l'Andelle, un petit cours d'eau du pays de Bray. Le grain arrive en sacs lourds portés sur l'épaule, repart en farine blanche qui sent bon le pain à venir. C'est dans ce monde-là que Jacques Bance a passé sa vie, maître de son moulin, père de dix enfants, enraciné jusqu'aux os dans cette terre normande.

Dimanche homme

Sigy-en-Bray, juillet 1771

Le mardi 2 juillet 1771, le curé de Sigy baptise un garçon né du jour même, fils de Pierre Bance et de Marie-Anne Fessard. L'enfant est nommé Jacques, par son parrain Jacques Drely et sa marraine Catherine Françoise Moulin, tous deux présents et signataires. Rien dans cet acte sobre ne laisse présager la longue vie qui s'annonce, ni la nombreuse famille qui en découlera.

Sigy-en-Bray est alors une commune rurale du pays de Bray normand, cette dépression géologique surnommée la "boutonnière" par les géographes, pays de pâtures grasses, de vergers et de moulins. Les Bance y sont visiblement bien implantés — le patronyme revient régulièrement dans les actes de la paroisse au fil des décennies, au point que l'on devine une famille-souche dont Jacques n'est qu'un rameau parmi d'autres. Ses parents, Pierre Charles Bance et Marie-Anne Fessard, restent pour l'heure en attente de recherches approfondies, mais nul doute que Jacques grandit dans un milieu de cultivateurs et d'artisans ruraux, habitués des chemins de farine et des champs de blé.

Carte postale Sigy en Bray

Une alliance entre meuniers

Le 27 thermidor an IX — soit le 15 août 1801 — Jacques Bance, âgé de trente ans, se présente devant l'officier de l'état civil de Nolléval pour épouser Marie-Anne Colombel, vingt et un ans, née dans cette même commune. L'acte est précis : Jacques est maître meunier demeurant à Sigy, et son futur beau-père, Jacques Colombel, est lui aussi maître meunier demeurant à Nolléval. L'alliance n'est pas le fruit du hasard, deux familles du même métier, du même milieu, se reconnaissent et s'unissent.

Parmi les témoins du mariage figure déjà un certain Pierre Benoît Bance, herbager demeurant à Saumont, âgé de 35 ans — vraisemblablement un frère de Jacques, qui sera retrouvé vingt ans plus tard comme maire de Saumont-la-Poterie et oncle de la mariée lors du mariage de la fille aînée du couple. Une même famille, plusieurs communes, des générations qui se suivent et se répondent.

Le maître meunier en Normandie à la fin du XVIIIe siècle

Le titre de maître meunier n'est pas une simple description de tâche : c'est une qualification sociale. Le maître meunier est responsable de l'ensemble du fonctionnement du moulin — entretien des meules, réglage de la mouture, gestion des clients et des livraisons. En Normandie, la densité des cours d'eau favorise les moulins à eau, souvent transmis de père en fils ou par voie d'alliance matrimoniale. Savoir signer — comme l'indique la fiche de Jacques — est un marqueur supplémentaire de statut dans un milieu où l'illettrisme reste courant. Le maître meunier est un artisan respecté, souvent propriétaire de son outil de travail, au carrefour des circuits économiques locaux.

Moulin pays de Bray

Le moulin de Béthencourt et ses dix enfants

Jacques et Marie-Anne s'installent à Sigy, au hameau de Béthencourt, où le moulin tourne. Entre l'an X (1802) et 1819, dix enfants vont naître de cette union, un rythme soutenu qui dit à lui seul la vitalité d'un foyer.

Jacques est un père présent : il est déclarant à presque chaque naissance, se rendant lui-même à l'état civil pour enregistrer l'arrivée de ses enfants. 

Mais la vie au XIXe siècle ne fait pas de cadeaux. Deux petites filles ne survivront pas à leurs premiers mois. Élisabeth Joséphine, née le 20 mars 1810, est morte le 22 avril suivant — trente-trois jours à peine — chez sa nourrice, Sophie Simon, à Bézu-la-Forêt dans l'Eure. Cette précision est poignante : comme c'était l'usage dans les familles où la mère nourrissait difficilement ou ne pouvait s'arrêter de travailler, le bébé avait été confié à une nourrice à quelques lieues. La petite Marie-Sophie, née en février 1819, ne vivra que sept mois. Jacques a alors 48 ans.

Prénom Naissance Décès Conjoint (e) Notes
Jacques Charles Urbain 5 prairial an X
(1802)
1er sept. 1826, Paris ------ Décédé à Paris à 24 ans
Pierre Isidore 8 messidor an XI
(1803)
----- Christine Arsène L'Herminier (1833) Maitre meunier
Marie-Anne Aimée Rosalie 26 fructidor an XII
(1804)
1874 Georges Levasseur (1823) Nos ancêtres
Reine Ursule 14 fév. 1806 1853 Pierre Antoine Loisel (1829) Propriétaire cultivateur
Marie-Célestine 13 avril 1807 1859 Valentin Levasseur (1831) Petit-cousin de Georges, de 30 ans plus vieux que sa femme
Marie-Adelle 15 juin 1808 ------ ------ Sans descendance connue
Élisabeth Joséphine 20 mars 1810 22 avril 1810 ------ Décédée chez sa nourrice
Sébastien Hubert 16 janv. 1812 1888 Perpétue Couturier Propriétaire foncier à Sigy
Émilie Joséphine 28 août 1816 ----- ------ Sans descendance connue
Marie-Sophie 23 fév. 1819 26 sept. 1819 ------ Décédée à 7 mois

 

Les enfants qui grandissent : destins croisés

Dès 1823, les mariages des enfants Bance s'enchaînent, et ils ne manquent pas de saveur généalogique.

Le 17 avril 1823, Aimée Rosalie, dix-huit ans, épouse Georges Levasseur, cultivateur de Bosc-Asselin. Rien d'extraordinaire en apparence — sauf que l'officier d'état civil qui célèbre l'union est un certain Pierre Antoine Bance, maire de Sigy, qualifié dans l'acte d'oncle de l'épouse. Un Bance marie une Bance. La famille est suffisamment implantée pour occuper la mairie et les bancs des témoins en même temps.

Quelques années plus tard, en 1831, c'est au tour de Marie-Célestine d'épouser Valentin Levasseur — cultivateur, petit-cousin de Georges Levasseur. Deux sœurs ont donc épousé deux Levasseur, ce qui n'était pas rare dans les villages où les alliances se tissaient dans un cercle étroit de familles connues et estimées.

Un maire qui marie sa nièce

En 1823, la fonction d'officier de l'état civil est exercée par le maire de la commune. Il n'existe pas encore d'interdiction formelle pour un élu de célébrer le mariage d'un proche — la législation moderne sur les conflits d'intérêts est bien postérieure. Pierre Antoine Bance, maire de Sigy, a donc pu sans illégalité présider aux épousailles de sa nièce. Ce type de situation, qui nous surprendrait aujourd'hui, était courant dans les petites communes rurales du XIXe siècle, où les notabilités locales se confondaient volontiers avec les familles les plus représentées.

L'ombre de Paris

Parmi tous les enfants de Jacques et Marie-Anne, l'aîné, Jacques Charles Urbain, reste une énigme. Né en l'an X à Sigy, il disparaît des sources locales et réapparaît brièvement dans les tables des successions et absences des Archives de Paris : mort le 1er septembre 1826, à Paris, à vingt-quatre ans.

Pourquoi Paris ? Comment ce fils de meunier normand s'est-il retrouvé dans la capitale ? On ne sait pas. A-t-il cherché fortune, suivi un maître, rejoint un parent ? Le silence des archives est total sur ce point. C'est une de ces portes entrebâillées que la généalogie laisse parfois ouvertes — un mystère qui méritera peut-être un jour ses propres recherches.

La fin au hameau de Béthencourt

Le 20 novembre 1839, à trois heures et demie du matin, Jacques Bance s'éteint dans sa maison du hameau de Béthencourt. Il a soixante-huit ans. Le lendemain matin, à huit heures, deux hommes se présentent à la mairie pour déclarer le décès : son gendre Georges Levasseur, cultivateur, âgé de 38 ans, et son fils Pierre Isidore, maître meunier, âgé de 36 ans. Deux générations, deux visages du même monde rural — celui que Jacques a traversé de part en part.

L'acte le dit propriétaire, titre qui dit l'ascension sociale d'un homme parti maître meunier et parvenu, au soir de sa vie, au statut enviable de propriétaire foncier. Il aura vu naître la Révolution, traversé l'Empire, survécu à la Restauration et aux débuts de la monarchie de Juillet. Il laisse derrière lui un hameau, un moulin, une famille nombreuse, et un patronyme bien vivant dans les registres de Sigy.

Sa place dans notre arbre

Jacques Bance
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