L'ancêtre du dimanche : François Dominique Théret, cuisinier chez le Baron de Dion

Le 07/06/2026 0

Dans Les Normands

Le feu ronfle dans l'âtre depuis l'aube. Sur les fourneaux de fonte s'alignent les casseroles de cuivre, leur ventre luisant dans la lumière des bougies. C'est l'heure où les odeurs de bouillon et d'aromates commencent à remonter depuis les cuisines jusqu'aux appartements du premier étage. Dans ce château de Wandonne tout neuf, construit à peine dix ans plus tôt dans le style Louis XV que le baron affectionne, chaque journée commence ici, dans ce domaine de chaleur et de vapeurs.

Voici l'ancêtre de ce dimanche : François Dominique Théret (1752-1792), sosa 684
Cuisinier chez Monsieur le baron de Dion au château de Wandonne.

Dimanche homme

Arras, une famille de cuisiniers

François Dominique Théret naît le 4 août 1752 à Arras, capitale de l'Artois, dans une famille où l'art de la table est affaire de transmission. Son père, Jean-François Guislain Théret, exerce lui-même le métier de cuisinier. On ignore dans quelles maisons, auprès de quels maîtres, mais la chaîne est claire : de père en fils, le feu et la casserole.

 

C'est à Haillicourt, bourg du Pas-de-Calais à une quinzaine de lieues au nord-ouest d'Arras, qu'il trouve femme. Le 21 septembre 1779, il épouse Agnès Josèphe Hallart (ou Allart), âgée de vingt-trois ans, fille d'un marchand de moutons. L'acte de mariage, conservé aux AD62, est riche de détails : dispense de deux bans accordée par les vicaires généraux des diocèses d'Arras et de Saint-Omer, un ban publié dans deux paroisses différentes, comme si les deux familles voulaient s'assurer que tout fût en ordre. François sait signer. Agnès aussi.

Le couple s'installe rapidement à Wandonne. L'aînée, Adélaïde, naît encore à Béthune en mars 1780,  peut-être chez des parents, mais dès avril 1782, c'est à Wandonne que naît Louis Xavier, leur fils. Tous les enfants suivants y verront le jour. Le château est désormais leur maison, leur monde.

La château de Wandonne et les de Dion

La famille de Dion est une des grandes maisons nobiliaires de l'Artois, d'origine brabançonne ancienne. Les de Dion acquièrent Wandonne au XVe siècle par alliance avec la famille de Lalaing, et s'y installent définitivement. Louis-Jérôme de Dion reçoit le titre héréditaire de baron par lettres patentes du roi Louis XV, le 3 février 1761, soit moins de dix ans avant que François Théret n'entre à son service.

Blason Dion

C'est son fils, Louis-Constant de Dion, qui est le baron employeur de François. Et le château où celui-ci travaille est une construction récente : édifié vers 1770, il remplace un manoir du début du XVIIe siècle. Le nouvel édifice est de style classique Louis XV, élevé sur un plan géométrique sobre, « sans coins inutiles et sans artifice de construction », selon les descriptions de l'époque. L'intérieur est composé de petites salles au luxe raffiné. Un château à la fois élégant et fonctionnel, entouré de fossés, de jardins, de basse-cour et de pâtures.

Chateau de Wandonne

François Théret n'est pas seul dans cet univers. Les actes de baptême de ses enfants le révèlent avec une précision qui n'appartient qu'à la généalogie : tous les parrains et marraines sont des membres de la domesticité baronniale. Femmes de chambre, cochers, valets de pied, domestiques — une petite communauté soudée, qui vit et respire au rythme du château, et qui témoigne, fiche après fiche, de l'existence de ces hommes et de ces femmes dont l'histoire ordinaire se lit en marge de celle des grands.

Un parrain retient particulièrement l'attention : lors du baptême de Louis Xavier en avril 1782, c'est un certain Laurent Antoine Alphonse de Ballière, ingénieur géographe, qui tient l'enfant sur les fonts. Un homme de savoir, de mesure et de carte, présent ce jour-là à Wandonne. Sa marraine est Marie Philippine Heringué, femme de chambre de Madame la baronne de Dion. Ces deux parrains disent beaucoup du monde qui gravitait autour du château : un monde hétéroclite, cultivé parfois, serviteur toujours.

 

L'an mil sept cent quatre vingt deux le vingt un du mois d'avril a été baptisé par moi Curé de cette paroisse soussigné Louis Xavier Théret né le même jour vers les douze heures du midy du légitime mariage de François Dominique Théret cuisinier chez monsieur le Baron Dion et de marie Agnès Allart son épouse. Le parrain a été le sieur Laurent Antoine Alphonse de Ballière ingénieur géographe et la marraine Marie Philippine Heringué fille de chambre de madame la baronne de Dion tous deux à marier demeurant présentement en cette paroisse qui ont signé avec moi ce présent acte.

 

Huit enfants sous les fonts baptismaux de l'abbé François

C'est l'abbé Philippe François, curé de la paroisse de Wandonne et d'Audincthun, qui baptise huit des dix enfants du couple. Il est là pour Louis Xavier, pour Marie-Catherine, pour Pélagie, pour Albertine, pour Jean-Baptiste, pour Pierre François, pour Marie-Ursule, pour le second Jean-Baptiste. Dix naissances en treize ans, huit fois les mêmes fonts baptismaux, huit fois la même main traçant les mêmes mots dans le registre.

Ces naissances ne sont pas toutes des joies sans ombre. Albertine Joseph naît et meurt le même jour, le 14 septembre 1785. Jean-Baptiste naît le 23 octobre 1790 et meurt le lendemain. Deux petits cercueils, deux deuils silencieux dans la grande maison. On se relève, on continue — c'est la loi de ces vies-là.

L'abbé Philippe François n'est pas seulement le curé des registres. Il est l'hôte régulier du château de Milfaut, demeure voisine du marquis Charles de Dion, frère aîné de Louis-Constant. C'est un prêtre de l'Ancien Régime dans tous les sens du terme — intégré à la sociabilité nobiliaire, fidèle à son Église, et profondément attaché à un monde qui commence, dans ces années 1780 et 1790, à se fissurer sous ses pieds.

Le cuisinier dans la grande maison au XVIIIe siècle

Dans la hiérarchie de la domesticité de l'Ancien Régime, le cuisinier occupait une position particulière. Contrairement aux valets ou aux femmes de chambre, dont le recrutement pouvait se faire sans formation spécifique, le cuisinier était souvent un homme formé, parfois apprenti auprès d'un maître, avant d'accéder à un poste dans une maison noble.

Sous l'Ancien Régime, toute famille aisée digne de ce nom se devait d'entretenir une domesticité importante. Le cuisinier qui donnait satisfaction était très apprécié de ses maîtres, et il n'était pas rare qu'il transmette son savoir à ses enfants — comme semble l'avoir fait Jean-François Guislain Théret avec son fils François Dominique.

La présence de François Théret à Wandonne sur au moins treize années consécutives — de 1779 à sa mort en 1792 — témoigne d'une stabilité qui n'allait pas de soi. Changer de maison était fréquent dans la domesticité. Rester, c'était avoir trouvé sa place.

La Révolution brisa violemment ce monde. Dès 1792-1793, des milliers de domestiques se retrouvèrent sans emploi, leurs maîtres émigrés, emprisonnés ou ruinés. Agnès Théret, veuve en juillet 1792, se remaria en février 1793 : la rapidité même de ce remariage dit l'urgence de la situation pour une femme seule, enceinte, dans un château dont l'avenir était compromis.

Dominique Théret cuisinier

Juillet 1792 - La fin d'un monde

François Dominique Théret meurt le 9 juillet 1792 à Wandonne. Il a trente-neuf ans. La cause de son décès n'est pas documentée — maladie, accident, épuisement ? Les archives sont muettes sur ce point. Ce que l'on sait, c'est le moment : la France est en révolution depuis trois ans, Louis XVI est prisonnier depuis le 20 juin, la guerre gronde aux frontières. Dans les châteaux, on murmure, on s'inquiète, on guette.

Agnès est enceinte de leur dixième enfant au moment de la mort de son mari. Elle est veuve avec cinq enfants vivants — l'aînée a douze ans, les derniers sont en bas âge — dans un château dont l'avenir est incertain.

Ce qui survient ensuite confirme que l'inquiétude était fondée. Le 11 septembre 1792 — deux mois après la mort de François —, l'abbé Philippe François se noie dans les fossés du château de Milfaut, après avoir refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Cet homme qui avait baptisé tous les enfants Théret, qui connaissait les prénoms, les dates, les marraines, choisit la mort plutôt que l'abjuration. Le château est perquisitionné : on y trouve des courriers compromettants, des traces de correspondances contre-révolutionnaires. Le baron lui-même, Louis-François-Jérôme de Dion, finit par mourir dans la chapelle désaffectée de l'Hospice National d'Arras, le 17 septembre 1794 — victime de la Terreur.

En quelques mois, tout le monde de François s'effondre. Le maître, le curé, le château, l'ordre ancien. Lui, au moins, n'en a pas été témoin.

Agnès, après

Le 2 février 1793, soit moins de sept mois après la mort de François, Agnès Josèphe Hallart épouse en secondes noces Joseph Morenval, né en 1755, faiseur de bas de son état. Elle est enceinte. Trois jours plus tard, le 5 février, naît et meurt un enfant prénommé François — le dernier enfant posthume de son premier mariage, ou le premier d'une vie qui recommence ? Le registre ne le dit pas clairement. L'enfant ne vit pas.

En 1797, Agnès met au monde Philippe Dominique Joseph Morenval. Il survivra, lui. Il vivra jusqu'en 1874 et deviendra instituteur. Et l'on remarquera que parmi ses prénoms figure Dominique — le prénom principal de François Théret, celui qui précède François dans l'état civil. Coïncidence ou hommage discret d'une mère à son premier mari ? La discrétion des archives interdit de trancher, mais l'intuition parle.

Joseph Morenval deviendra garde-champêtre, métier plus sédentaire que faiseur de bas. Le couple quitte Wandonne et s'établit à Senlis, toujours dans le Pas-de-Calais. C'est là qu'Agnès Josèphe Hallart meurt le 21 février 1839, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Elle avait survécu à son premier mari de quarante-sept ans, à la Révolution, à la vente du domaine de Wandonne, à l'effacement de tout ce monde-là.

Sources : Stéphane Castelluccio, La noblesse et sa domesticité au XVIIIe siècle (CNRS) ; Philippe May, La maison de Dion de Wandonne sous l'Ancien Régime, ARCA, 2005 ; AD62, registres paroissiaux d'Audincthun-Wandonne, d'Arras et de Haillicourt.

Sa place dans notre arbre

Francois dominique theret

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