L'ancêtre du dimanche : Guillaume Bullant dit "du Bocage"

Le 10/05/2026 0

Dans Les Normands

Ce dimanche, direction le pays de Caux pour découvrir notre sosa 564 : Guillaume Bullant, dit "du Bocage"

Dimanche homme

Un homme du bocage cauchois

C'est un nom de guerre qui en dit long. Quand Guillaume Mathieu Bullant s'engage dans la compagnie des gardes-côtes d'Écrainville en novembre 1756, le registre militaire lui attribue le sobriquet « du Bocage ». Usage courant dans l'armée, qui accrochait à chaque recrue une particularité visible — et pour Guillaume, c'est son origine qui saute aux yeux : cet homme-là vient de l'intérieur des terres, loin des falaises et des embruns. Dans un régiment de gens de côte, ça se voit.

Il est né le 21 septembre 1739 à Saint-Léonard, village du Pays de Caux en Seine-Maritime, fils de Pierre Bullant et de Catherine Buisson, journaliers. Baptisé le jour même, le prêtre note soigneusement les parrains et marraines, Guillaume Lachèvre et Marianne Talbot. Rien ne distingue cette entrée dans le monde de mille autres naissances paysannes de la même décennie dans ce coin de Normandie.

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Le Pays de Caux où il grandit est un plateau calcaire ouvert, fait de grandes cultures, de pommiers et de hameaux épars battus par les vents du Channel. On y travaille le lin, une industrie qui structure toute la région depuis des générations. C'est ce métier que Guillaume apprend : écoucheur. Un travail de force et de poussière : après le rouissage, il faut battre les tiges pour en séparer les fibres textiles de la partie ligneuse. On s'y abîme les mains, on y respire mal, on y passe ses journées dans les ateliers collectifs qu'on appelle des écouchoirs.

Ecoucheur de lin

Le canonnier des côtes normandes

Le 14 novembre 1756, Guillaume a dix-sept ans. Il s'enrôle dans la compagnie des gardes-côtes d'Écrainville comme canonnier. Ce geste n'est pas totalement volontaire — depuis l'ordonnance de Colbert de 1681, tout homme vivant à moins de deux lieues de la mer est tenu de servir dans ces milices de défense littorale. Et l'heure est grave : la France vient d'entrer en guerre contre l'Angleterre.

La menace anglaise sur les côtes normandes est alors bien réelle. Les compagnies de gardes-côtes — environ soixante pour toute la Normandie, réparties en onze capitaineries — constituent le premier rempart. En juillet 1759, les Anglais bombardent Le Havre. Des batteries de canons sont installées tout le long du littoral cauchois. C'est là que Guillaume sert.

Le registre d'enrôlement nous a laissé quelque chose de précieux : son portrait physique, dressé à l'usage de l'armée pour identifier ses hommes.

Portrait d'enrôlement — 14 novembre 1756 Taille : 1,65 m · Cheveux et sourcils : noirs frisés · Yeux : noirs · Visage : plein et coloré · Nez : bien fait · Surnom : du Bocage
Guillaume Bullant 1

Un homme de taille ordinaire pour l'époque, au teint coloré, aux cheveux frisés noirs, une présence physique qui se dessine nettement. On imagine sans peine ce visage plein et coloré penché sur une bouche à feu, quelque part entre les falaises cauchoises et la mer grise de la Manche, par un matin de veille militaire.

Les compagnies de canonniers se distinguaient dans l'armée par un galon jaune placé aux parements et au chapeau. La solde ? Trente-six francs par an en temps de paix — une misère — mais une identité, un statut dans le village, une appartenance au corps défensif du royaume.

Guillaume ne sait pas signer. Son nom figure dans les registres sous des orthographes variables — Bulland, Bulant, Bullant et même Bulent — selon la plume du curé ou de l'officier qui le couche sur le papier ce jour-là. 

La Normandie dans la Guerre de Sept ans (1756-1763)

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Quand Guillaume Bullant endosse l'uniforme de canonnier en novembre 1756, la France et l'Angleterre viennent tout juste d'entrer officiellement en guerre. Ce conflit — qu'on appellera plus tard la guerre de Sept Ans — est en réalité une guerre mondiale, menée simultanément en Europe, en Amérique du Nord, aux Indes et sur les mers. Et sur mer, c'est l'Angleterre qui domine.

La Normandie se retrouve en première ligne. Le Pays de Caux, avec ses falaises abruptes, ses petits ports creusés dans la craie et sa proximité immédiate avec les côtes anglaises — moins de deux cents kilomètres séparent Le Havre de Portsmouth —, est une cible naturelle pour la Royal Navy. La peur d'un débarquement ennemi est permanente et fondée : les Anglais connaissent ces côtes, ils les ont déjà attaquées.

L'été 1759 marque le point culminant de la menace. L'amiral Rodney bombarde Le Havre pendant trois jours consécutifs en juillet, détruisant les dépôts de bateaux plats que la France avait préparés pour une éventuelle invasion de l'Angleterre. La ville est partiellement détruite. La population cauchoise, quelques dizaines de kilomètres plus au nord, entend les canonnades. C'est l'année où les compagnies de gardes-côtes sont le plus intensément mobilisées — Guillaume a alors vingt ans.

La France cherche à contre-attaquer sur mer, mais la tentative tourne au désastre : en novembre 1759, la flotte française est écrasée à la bataille des Cardinaux, au large de la Bretagne. Dès lors, la Royal Navy contrôle la Manche sans partage. Les gardes-côtes normands ne servent plus à repousser un ennemi qu'ils voient venir — ils servent à surveiller un horizon qu'ils ne peuvent plus atteindre.

Le traité de Paris, signé en février 1763, met fin au conflit. La France en sort diminuée : elle cède le Canada, la Louisiane orientale, plusieurs comptoirs aux Indes. Sur les côtes cauchoises, les compagnies de milice reprennent leur rythme de paix. Guillaume Bullant, vingt-quatre ans, redevient écoucheur de lin à plein temps. Il épousera Marie-Madeleine Le Danois deux ans plus tôt, en 1761 — comme si la fin des tensions avait rendu possible ce que la guerre avait différé.

Le lin, la femme, les enfants

Le 7 avril 1761, à Saint-Léonard, Guillaume Mathieu épouse Marie-Madeleine Le Danois, fileuse, fille de Nicolas Le Danois et de Marie-Marguerite Roussel. Il a vingt et un ans, elle en a vingt-quatre. Les bans ont été publiés dans deux paroisses pendant trois semaines, sans opposition. Des parents des deux côtés sont présents pour signer. Guillaume, lui, appose sa marque.

C'est à Thiergeville que le couple s'installe et que naîtront leurs enfants, sur ce même plateau cauchois où le lin pousse et où la mer n'est jamais tout à fait oubliée. Six enfants en quatorze ans.

Prénom Naissance Destinée connue
Anne Madeleine 10 oct. 1762 épouse Jean Jacques Monville
Guillaume Amand (sosa 282) 10 oct. 1764 épouse Catherine Rose Cottard
Louis 21 juil. 1768 + oct. 1768
(2 mois)
Nicolas François 8 sept. 1770 trace perdue
Étienne Bonaventure 16 août 1773 trace perdue
Rose Victoire 10 avr. 1776 épouse Joseph Martin Nicolas Cottard

 

Louis meurt en bas âge, à deux mois. Nicolas François et Étienne Bonaventure disparaissent des registres sans laisser de trace — ils ont peut-être migré, peut-être disparu en bas-âge.

Quant à Guillaume Amand, né le 10 octobre 1764, il reprend le flambeau paternel : écoucheur de lin, comme son père, mais aussi chasse-moutte — ce valet de meunier qui parcourait les fermes du bocage, bonnet de coton sur la tête et fouet au cou, pour ramasser le grain à moudre. Une figure mobile, connue de tous dans le village. C'est par lui que la lignée se poursuit.

Quarante-trois ans de vie normande

Guillaume Mathieu Bullant meurt le 24 janvier 1783 à Thiergeville, à seulement quarante-trois ans. Le curé note qu'il a reçu les saints sacrements, qu'il était journalier, et le fait inhumer le lendemain dans le cimetière de la paroisse, en présence de deux voisins qui signent.

Quarante-trois ans. Le lin des écouchoirs, les canons des batteries côtières face à l'Angleterre, la naissance et la mort d'un fils en trois mois, les filles qui partent vers d'autres paroisses, le fils Guillaume Amand qui reste dans le même métier sur le même plateau. Une vie comme des milliers d'autres dans le Pays de Caux du XVIIIe siècle — et pourtant singulière, parce qu'un registre militaire a pris la peine de noter, un jour de novembre 1756, qu'il avait le visage plein et coloré, le nez bien fait, et qu'on l'appelait du Bocage...

Sa place dans notre arbre

Guillaume Bullant

Sources : Archives Départementales de Seine-Maritime (AD76) — registres paroissiaux de Saint-Léonard et Thiergeville, registres d'état civil de Thiergeville. Registre d'enrôlement de la compagnie des gardes-côtes d'Écrainville (1756). Sources directes sur la compagnie d'Écrainville non retrouvées - Geneacaux

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