
Quand Guillaume Bullant endosse l'uniforme de canonnier en novembre 1756, la France et l'Angleterre viennent tout juste d'entrer officiellement en guerre. Ce conflit — qu'on appellera plus tard la guerre de Sept Ans — est en réalité une guerre mondiale, menée simultanément en Europe, en Amérique du Nord, aux Indes et sur les mers. Et sur mer, c'est l'Angleterre qui domine.
La Normandie se retrouve en première ligne. Le Pays de Caux, avec ses falaises abruptes, ses petits ports creusés dans la craie et sa proximité immédiate avec les côtes anglaises — moins de deux cents kilomètres séparent Le Havre de Portsmouth —, est une cible naturelle pour la Royal Navy. La peur d'un débarquement ennemi est permanente et fondée : les Anglais connaissent ces côtes, ils les ont déjà attaquées.
L'été 1759 marque le point culminant de la menace. L'amiral Rodney bombarde Le Havre pendant trois jours consécutifs en juillet, détruisant les dépôts de bateaux plats que la France avait préparés pour une éventuelle invasion de l'Angleterre. La ville est partiellement détruite. La population cauchoise, quelques dizaines de kilomètres plus au nord, entend les canonnades. C'est l'année où les compagnies de gardes-côtes sont le plus intensément mobilisées — Guillaume a alors vingt ans.
La France cherche à contre-attaquer sur mer, mais la tentative tourne au désastre : en novembre 1759, la flotte française est écrasée à la bataille des Cardinaux, au large de la Bretagne. Dès lors, la Royal Navy contrôle la Manche sans partage. Les gardes-côtes normands ne servent plus à repousser un ennemi qu'ils voient venir — ils servent à surveiller un horizon qu'ils ne peuvent plus atteindre.
Le traité de Paris, signé en février 1763, met fin au conflit. La France en sort diminuée : elle cède le Canada, la Louisiane orientale, plusieurs comptoirs aux Indes. Sur les côtes cauchoises, les compagnies de milice reprennent leur rythme de paix. Guillaume Bullant, vingt-quatre ans, redevient écoucheur de lin à plein temps. Il épousera Marie-Madeleine Le Danois deux ans plus tôt, en 1761 — comme si la fin des tensions avait rendu possible ce que la guerre avait différé.