L'ancêtre du dimanche, Jean Monziols, paysan des Fonts

Le 06/09/2026 0

Dans La Lozère

Il y a des ancêtres qu'on croise sans y prêter attention, noyés dans la masse des numéros Sosa d'une douzième génération. Et puis il y a ceux dont un simple contrat de mariage, retrouvé dans les archives de l'Aveyron, suffit à faire resurgir toute une vie, jusqu'au fromage que les grands-parents toucheraient chaque année sur leurs vieux jours.

Voici l'ancêtre du dimanche : Jean Monziols, sosa 3 098, génération 12.

Dimanche homme

Le 13 janvier 1660, après-midi, dans la maison de Pierre Delmas à Liaucous, en Rouergue. On est en plein hiver sur les contreforts du Causse de Sauveterre, et pourtant la maison est pleine : le père de la mariée, ses beaux-frères, des marchands, des laboureurs venus des Fonts et de Liaucous, et le notaire de Liaucous. On y scelle, devant maître Antoine Vitalis, l'union de Jean Monziols, fils de paysan du village des Fonts, paroisse de Saint-Georges-de-Lévéjac, diocèse de Mende et de Marguerite Delmas, fille de laboureur de Liaucous, paroisse de Mostuéjouls, diocèse de Rodez. Entre les deux villages, quelques heures de marche à travers le causse. Entre les deux diocèses, une frontière qui n'arrête visiblement pas les alliances paysannes.

Deux familles, deux provinces

Jean est le fils de Pierre Monziols (né vers 1592) et de Marie Layrole. Marguerite est la fille de Pierre Delmas, laboureur à Liaucous, et de feue Catherine Molinier, décédée avant le mariage. 

Ce mariage entre le Gévaudan et le Rouergue n'a rien d'exceptionnel en soi ; les paroisses du Causse Méjean regardaient aussi bien vers Mende que vers Rodez ; mais il illustre bien que la frontière diocésaine, ici, se traverse plus qu'elle ne sépare.

Extrait carte diocèse de Mende

Extrait de la Carte du diocèse de Mende, principalement au XIVe et XVe siècles. (AD48)
Liaucous est situé au bord du Sauveterre, direction Millau et est aujourd'hui un hameau de Mostuéjouls

Un contrat pour organiser une vie entière

Ce qui est toujours aussi intéressant dans ces actes notariés, c'est leur précision. Celui-ci ne se contente pas de fixer une dot : il règle l'avenir de trois générations à la fois.

Pierre Delmas constitue à sa fille 600 livres, deux robes de cadis de Nîmes, deux draps, deux couvertures et six linceuls, la moitié provenant de son propre bien, l'autre de l'héritage de feue Catherine Molinier. Jacques Servel, marchand de Liaucous et beau-frère de Marguerite, y ajoute encore 150 livres "de pure amitié", payables en plusieurs fois sur quatre ans.

Mais la clause la plus intéressante concerne Pierre Monziols, le père de Jean. En prévision du mariage, il donne à son fils l'intégralité de ses biens meubles et immeubles, à la condition expresse de se réserver, pour lui et pour sa femme, de quoi vivre jusqu'à leur mort : le gîte dans "l'hostal viel" (la vieille maison), et chaque année seize cestiers de blé (huit d'orge, cinq de seigle, trois de froment), une charge de sel, cinquante livres de fromage, cinquante livres de viande de porc salée, douze livres d'huile (moitié de noix, moitié d'olive), trois livres en argent, un habit tous les deux ans, une chemise chaque année, des souliers et des chapeaux au besoin, et le droit de prendre du bois, des raves et des légumes du jardin. C'est, en creux, tout le régime alimentaire et vestimentaire d'un vieux paysan du Causse Méjean au XVIIe siècle, couché noir sur blanc pour qu'aucun conflit ne vienne, plus tard, priver les anciens du nécessaire.

Jean, en acceptant cette donation, promet d'en observer chaque clause "de point en point" et le notaire prend soin de préciser que ni Jean ni Marguerite, non plus que leurs parents, ne savent signer. Ce sont des témoins, un prêtre, des marchands, des laboureurs des Fonts et de Liaucous, qui apposent leur nom au bas de l'acte à leur place.

Extrait CM Monziols-Delmas

L'an mil six cent soixante et le treiziesme jour du mois de janvier après midy a liaucous en Rouergue maison de pierre delmas laboreur reignant notre souverain prince louis par la grace de dieu Roy de france et de navarre devant moy notaire et rémoings bas nommés a été passé le contrat de mariage de Jean Montziols fils legitime et naturel de pierre Montziols et de marie lairalde mariés du village des fons de st george de levejac paroisse dud st george au diocese de mende d'une part et de marguerite delmas fille legitime et naturelle dud pierre delmas et de feue catherine moliniere mariés quand lad moliniere vivoit dud liaucous au diocese de rhodes d'autre sous les pactes suivants. Le premier que lesd parties procedants scavoir led jean monziols du consentement dud pierre montziols son père et par le conseil de plusieurs de ses amis icy présents et lad marguerite delmas de celuy dud pierre delmas son père, Jacques Sevel marchand dud liaucous son beau frère s'espousant en Ste mere esglise a la premiere requisition de l'un d'eux ou de leurs parents a peine de tous dépens, les annonces ayant cy devant esté publiées en consequence des pactes entre lesd parties verbalement arrêtés. Le second qu'en contemplation du présent mariage et pour la supportation des charges d'iceluy led pierre delmas donneroit comme d'hors il donne a lad marguerite sa fille pour tous les droits quelle pourroit préthendre du présent ou a l'advenir tant sur ses biens que sur ceux de lad feu catherine moliniere sa femme de laquelle il est heretier, scavoir est la somme de six cent livres et deux robes cadis de Nismes de la couleur qui aggrééra aux futurs mariés, et deux draps de maison, deux couvertes et six linceuls, procédant lad constitution scavoir cent livres du chef dud delmas et le reste de celui de lad feue molinier. Et d'autant que led Jacques servel a led mariage aggréable il a donné et donne en contemplation d'icelui de pure amitié a lad future espouse ou pour tout supplément de legitime quelle pourroit en jour préthendre sur les biens de sesd pere et mere la somme de cent cinquante livres paiable tout ce dessus scavoir le jour de la consommation du mariage cent cinquante livres et l'une des robes cadis, une couverte et deux linceuls, le restant à paiements annuels de cent livres et commençant le premier un an après le mariage les robes couvertes et linceuls restants dans quatre ans après le mariage moiennant laquelle constitution et icelle ... a lad marguerite delmas elle sera tenue de quitter comme d'hors elle quitte et subroge en tous les droits quelle pourroit de présent ou a l'advenir préthendre sur les biens de sesd pere et mere  autorisée en tant que de besoin par led montziols son futur époux, led Jacques servel et jeanne Dumasse mariés ses beau-frère et soeur pour desd droits jouir et disposer a toutes leurs volontés dhors en avant comme de cause a eux legitimement acquise. En troisieme lieu a été convenu que en faveur du présent mariage led pierre montziols donneroit aud Jean son fils comme dhord et deja il lui donne purement et simplement scavoir est tous et chacuns ses biens meubles immeubles présents et a venir le tout sous les reservations suivantes La première qu'il se reserve d'estre nourri vestu et chaussé suivant sa condition dans sa maison sa vie durant ensemble lad lairalde sa femme et en cas de discorde il se réserve de pension annuelle tant pour lui que pour sad femme la quantité de seize cestiers bled criblé prest à moudre mesure de severac scavoir huit cestiers orge, cinq de seigle et trois de froment, une carte sel, cinquante livres fromage et cinquante livres chair de pourceau salée, douze livres huite six de noix et six d'olive, trois livres argent et pour leur habitation la maison appelée l'hostal viel garny des meubles nécessaires suivant leur condition tous lesquels appartiendront appres leur déces aux futurs a marier, plus se reserve un habit de deux en deux ans et une robe aussy pour sa femme de deux en deux ans, une chamise chaque année pour chacun, des chapeaux et souliers quand ils en auront besoin et la faculté de prendre du bois au bucher des futurs a marier, de rabes de leur rabiere et du jardinage de leur jardin pour leur usage sans contradiction de personne la moitié de laquelle pension demeurera ... par le décès de l'un ou l'autre. Secondement se réserve la faculté de doter les enfants suivant la portée de les biens. Finalement se réserve la somme de cent cinquante livres et pour en faire a ses plaisirs et volontés soit en la vie ou en la mort et sous lesd conditions led montziols s'est desmis et desvetu desd biens en led Jean son fils en a investi consentant quil en jouisse dhors en avant a toutes les volontés lequel Jean monziols acceptant la la présente donation appres en avoir tres humblement remercié sond pere a promis observer les pactes d'icelle de point en point voulant toutes parties pour la plus grande validité icelle estre insunées en actes et registres de la cours ordinaire dud severac ou a celle du plus proche siege royal ou autre que besoin sera constituant a ses fins leurs procureurs pour requérir et consentir a l'autorisation d'icelle deux des procureurs postulant en iceluy pour requérir et l'autre pour consentir promettant d'avoir pour agreable ferme et estable tout ce que par leurs procureurs sera fait requis et consentis et de ne les revoquer ... quand venant led Jean montziols a predecéder a lad marguerite delmas il lui donne procedant comme dethes d'augment et gain nuptial la somme de cent livres et le par le contraire lad delmas venant a rédécéder aud montziols son futur époux elle luy donne pour mesme drot et procedant comme dessus la somme de cinquante livres et paiable led augment au survivant par l'heretier du predécédé en an après le décès. Et a ces fins et pour l'observation de tout ce dessus lesd parties chacun comme la concerne ont obligé et ypothequés tous et chacuns leurs biens meubles immeubles présent et a venir quils ont soubmis aux rigueurs de toute cours a ce nécessaires... Présents Me pierre delmas prêtre et vicaire dud liaucous antoine Revilhon Sylvestre Vors dud lieu guilhaume barnier marchans des montziols soubsignés avec led jacques servel, Jacques Montziols georges carriere de novis antoine tremoulet desd fonts Jean malaval de solatges  Antoine paradan desd fonts Jean Seguin du mesme lieu françois roubelet estienne malassagne et pierre guiral mareschal dud liaucous ne sachant escrire ny aucune des autres parties de ce requis par moy Antoine Vitalis notaire dud Liaucous  et avocat en parlement de Rhodes requis et soussigné.

Une nombreuse descendance

Le couple aura huit enfants entre 1661 et 1683 environ. Certains meurent jeunes ou sans alliance connue ; d'autres fondent une famille dont on suit encore la trace aujourd'hui, notamment Marie, dont la descendance rejoint la lignée directe de nos jours.

On observe, à travers les actes de baptême, la vie de tout un réseau familial : à la naissance de Marie en 1679, la marraine n'est autre que Marie Layrole, sa propre grand-mère. Pour Simon, en 1676, ce sont une tante et un oncle des Fonts qui tiennent ce rôle ; pour Isabeau, en 1683, c'est au tour du frère et de la sœur aînés de la petite, Pierre et Jeanne, de devenir parrain et marraine. Une famille qui, à chaque baptême, se referme sur elle-même pour tenir la promesse faite aux enfants.

Leurs enfants :

  • Catherine (v.1661-1721), mariée en 1682 avec Antoine Poujol, tisserand de toiles à Serres. Elle est décédée de la peste (voir plus bas)
  • Jeanne (v.1662-?), mariée en 1679 à Jean Espinasse de Clauzelles, paroisse de Rivière-sur-Tarn.
  • Jacques (v.1665-1760), ménager à Liaucous, uni en 1700 à Anne Deltruel de la Cresse.
  • Pierre (v.1667-1732), paysan des Fonts, époux de Marie Fages.
  • Simon (1676-1725), paysan des Fonts, resté célibataire.
  • Marie (1679-<1749), sosa 1 549, mariée en 1701 à Pierre Maurin, paysan de Cauquenas, puis après le décès de ce dernier, à François Monginoux, notre ancêtre, meunier à la Malène.
  • Antoine, né en 1682, sans destinée connue.
  • Isabeau (1683-1741), restée célibataire aux Fonts.

Catherine, emportée par la peste de 1721

Catherine, peut-être l'aînée, épouse en 1682 Antoine Poujol, tisserand de toiles originaire de Serres. Elle lui donne cinq enfants. Mais le 13 août 1721, elle est inhumée à Serres : l'acte est explicite, elle est "morte de la peste".

Le Gévaudan tout entier traverse alors l'une des dernières grandes épidémies de peste de son histoire, prolongement de celle partie de Marseille en 1720. Elle atteint le Rouergue et remonte jusqu'au Causse Méjean via la Canourgue, semant la mort dans des dizaines de paroisses pendant deux ans. Saint-Georges-de-Lévéjac, la paroisse de Catherine, figure d'ailleurs explicitement parmi les paroisses touchées, avec 66 victimes recensées, un chiffre modeste comparé aux 1 800 morts de Marvejols ou aux 1 078 de Mende, mais qui rappelle qu'aucun recoin du causse n'a été épargné. La mort de Catherine, en plein mois d'août 1721, correspond très exactement au pic de mortalité observé cette année-là dans la région.

Nous ne savons rien du détail de sa maladie ni des circonstances précises de son décès aux Fons ou à Serres : aucun témoignage local comparable au journal tenu à Marvejols par le bourgeois Étienne Veyron ne nous est parvenu pour ce village. Mais le contexte, lui, est solidement établi : Catherine meurt au cœur d'une épidémie qui a bouleversé tout le Gévaudan pendant deux années entières.

Acte de décès de Catherine Monziols

Acte de décès de Catherine Monziols (AD48)

La fin de vie de Jean et Marguerite

Jean et Marguerite n'ont pas vécu suffisamment longtemps pour vivre cette épidémie.

Jean s'éteint aux Fonts le 1er août 1688. Marguerite lui survit vingt-deux ans, jusqu'au 26 juillet 1710, un acte de 1693 la mentionne encore comme veuve, gérant visiblement seule les affaires familiales et les mariages de ses enfants. Deux paysans qui ne savaient pas écrire leur nom, mais dont un notaire a pris soin, un jour de janvier 1660, de consigner jusqu'au moindre détail de leur vie à venir et c'est grâce à cette minutie que nous pouvons, plus de trois siècles plus tard, les faire revivre.

Jean monziols
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