Elle n'a rien d'une cloche d'aujourd'hui. Elle porte trop loin, trop grave, dans un air devenu soudain immobile et glacé, et le chemin sous mes pieds n'est plus le même. Le froid de février s'est installé dans les labours depuis des semaines, la terre du Montceau sonne dur sous le pas. Le hameau qui sépare la ville de la campagne n'existe plus qu'en pointillé sous les lotissements de mon époque, mais ce soir-là, une grosse ferme s'y dresse encore, et je m'arrête devant elle. Personne ne me remarque, je ne suis qu'une ombre de plus dans la brume qui traîne au ras des labours.
Ce n'est pas l'angélus, cette cloche qui a traversé les siècles jusqu'à moi, l'heure est trop tardive, le ton trop grave. C'est un glas.
Dans la ferme, une porte bat. Un prêtre en sort, capuchon rabattu contre le vent, une petite boîte serrée contre lui contenant certainement les saintes huiles. Il vient de refermer derrière lui la porte d'une chambre basse où un homme achève de mourir, entouré des siens. Je ne peux pas entrer. Je ne suis là que pour regarder, comme toujours, à la lisière des choses.
Cet homme, je connais son nom parce qu'un greffier de paroisse, dans trois jours, le couchera sur un registre avec plus de soin qu'on n'en accorde d'ordinaire à un fermier : fermier du domaine des Saintes-Maries, situé au village du Montceau. Il s'appelle Georges Desbois, notre sosa 922. Il a quarante-neuf ans. Ce soir, l'Église lui donne les derniers sacrements, un à un, dans l'ordre voulu.

Acte de sépulture de Georges Desbois (AD71-Paray-le-Monial E Dépot 3843)
Je reste un moment de plus sous le vent, à écouter la cloche décroître, avant de reprendre le chemin. Le domaine, lui, va continuer sans lui.