RDV Ancestral : Georges Desbois, fermier du domaine des Saintes-Maries

Le 15/08/2026 0

Dans Les Bourguignons

Je marchais du côté du hameau du Montceau, vers Paray-le-Monial, à la recherche d'un domaine dont il ne reste plus rien, ni pierre, ni mur, ni le moindre repère sur la carte, seulement des pavillons et un nom presque oublié dans un registre. Je cherchais une trace, n'importe laquelle, de ce "domaine des Saintes-Maries" que je ne savais plus situer que par un acte de sépulture. C'est alors qu'une cloche a sonné...

Rdvancestral Georges Desbois

La cloche du soir

Elle n'a rien d'une cloche d'aujourd'hui. Elle porte trop loin, trop grave, dans un air devenu soudain immobile et glacé, et le chemin sous mes pieds n'est plus le même. Le froid de février s'est installé dans les labours depuis des semaines, la terre du Montceau sonne dur sous le pas. Le hameau qui sépare la ville de la campagne n'existe plus qu'en pointillé sous les lotissements de mon époque, mais ce soir-là, une grosse ferme s'y dresse encore, et je m'arrête devant elle. Personne ne me remarque, je ne suis qu'une ombre de plus dans la brume qui traîne au ras des labours.

Ce n'est pas l'angélus, cette cloche qui a traversé les siècles jusqu'à moi, l'heure est trop tardive, le ton trop grave. C'est un glas.

Dans la ferme, une porte bat. Un prêtre en sort, capuchon rabattu contre le vent, une petite boîte serrée contre lui contenant certainement les saintes huiles. Il vient de refermer derrière lui la porte d'une chambre basse où un homme achève de mourir, entouré des siens. Je ne peux pas entrer. Je ne suis là que pour regarder, comme toujours, à la lisière des choses.

Cet homme, je connais son nom parce qu'un greffier de paroisse, dans trois jours, le couchera sur un registre avec plus de soin qu'on n'en accorde d'ordinaire à un fermier : fermier du domaine des Saintes-Maries, situé au village du Montceau. Il s'appelle Georges Desbois, notre sosa 922. Il a quarante-neuf ans. Ce soir, l'Église lui donne les derniers sacrements, un à un, dans l'ordre voulu.

17650206 desbois georges sepulture

Acte de sépulture de Georges Desbois (AD71-Paray-le-Monial E Dépot 3843)

Je reste un moment de plus sous le vent, à écouter la cloche décroître, avant de reprendre le chemin. Le domaine, lui, va continuer sans lui.

Une famille du Montceau

Le Montceau Paray

Georges Desbois naît vers 1716 à Vigny-lès-Paray, sur la paroisse de Digoin, fils d'Antoine Desbois et d'Anne Girardot. Son père est déjà laboureur au Montceau, la famille est enracinée dans ce hameau depuis au moins une génération avant lui, et Georges y restera lui-aussi, jusqu'à en devenir le fermier attitré d'un domaine que les actes nomment "des Saintes-Maries".

Ce nom intrigue. Aucune trace aujourd'hui, ni sur le terrain ni dans les sources consultées, d'une chapelle ou d'un édifice religieux qui l'aurait justifié, seuls des lotissements résidentiels occupent désormais le lieu-dit. Il ne reste de ce nom que la ligne d'un registre paroissial. Était-ce le vestige d'une ancienne dépendance monastique, à quelques pas d'une ville qui comptait alors l'abbaye clunisienne et le jeune monastère de la Visitation parmi ses institutions les plus puissantes ? Le lien reste à établir, mais le nom, lui, a survécu plus longtemps que le souvenir de ce qu'il désignait.

Deux mariages

Le 27 janvier 1733, Georges épouse Françoise Goliard, fille de Sulpice Goliard, laboureur à Nuzy. L'acte, ce jour-là, unit aussi un autre couple, dans une double cérémonie comme il s'en pratiquait souvent pour limiter les frais et rassembler les familles :

"Item à Georges Desbois fils d'Antoine Desbois laboureur à Vigny et d'Anne Girardot d'une part et à Françoise Goliard fille de Sulpice Goliard laboureur à Nuzy et de Pierrette Michel d'autre part, en présence des témoins soussignés et plusieurs autres leurs parents et amis qui ont déclaré ne le scavoir."

 

De Françoise, on ne retrouve ensuite ni acte de naissance ni acte de décès. Deux fils naissent de cette union, en 1735 et 1736. Puis, en 1737, Georges se remarie avec Catherine Moraillon, notre acêtre, fille de Mathieu Moraillon, vigneron à Digoin. De Françoise, il ne reste que ce silence, celui, très ordinaire pour l'époque, de tant de femmes disparues des registres sans qu'on sache si la maladie, les couches ou autre chose les a emportées.

De ce second mariage naîtront au moins dix enfants entre 1739 et 1760, dont j'ai pu retrouver quelques traces.

Claude
(1739-1761)
Marié en 1761 à Benoite MAILLET - Il est décédé trois mois après son mariage.
Claude, laboureur au Montceau
(1741-1788)
Marié en 1765 à Benoite MICHEL, puis en 1779 à Marguerite LACROISETTE - père de famille
Jean, laboureur
(1743-1806)
Marié en 1765 à Jeanne MICHEL - père de famille
Louis, laboureur
(1747-<1826)
Marié en 1772 à Denise BONNIAUD - père de famille
Françoise
(1750-1800)
Mariée en 1769 à Jean PREAU
Philiberte
(1750-?)
Jumelle de la précédente, peut-être décédée en bas-âge
Jean-Marie
(1752-1782)
Marié en 1770 à Jeanne Marie LAFORET - père d'un enfant
Georges
(1754-?)
Peut-être décédé en bas-âge
François
(1756-1797)
Marié en 1783 à Marie DEVILLARD - père de famille
Claudine, sosa 461
(1760-1791)
Mariée en 1791 à Thomas DEVILLARD, frère de Marie qui précède dans le tableau

 

La vie d'un fermier au pays des laboureurs

Être fermier d'un domaine, au XVIIIe siècle, n'est pas tout à fait la même chose qu'être laboureur comme l'était son père : le fermier exploite une terre qui ne lui appartient pas, en vertu d'un bail, moyennant redevances en argent ou en nature versées au propriétaire, souvent une institution religieuse, un noble, ou un bourgeois de la ville. Le Charolais-Brionnais, déjà réputé pour l'élevage bovin qui fera plus tard la renommée de la race charolaise, offrait à ces fermiers un cadre de vie rude mais structuré par des baux, des redevances, des récoltes à surveiller.

Georges, comme l'écrasante majorité des paysans de sa condition, ne savait pas signer. Ce n'était pas un signe d'ignorance particulière : c'était la norme. La signature, réservée aux notables, aux marchands, à quelques artisans aisés, restait étrangère au monde des champs.

À quelques pas d'un lieu qui allait changer l'histoire spirituelle de l'Europe

Georges naît à peine quarante ans après que le Christ soit apparu, selon la tradition, à la visitandine Marguerite-Marie Alacoque, entre 1673 et 1675, dans la chapelle du monastère de la Visitation de Paray-le-Monial. La sainte, morte en 1690, ne sera canonisée qu'en 1920, mais dès le début du XVIIIe siècle, le culte du Sacré-Cœur se répand déjà depuis Paray dans toute la chrétienté catholique, porté par les Visitandines et par les Jésuites. Georges a très probablement entendu parler de ces apparitions, peut-être même a-t-il vu passer des pèlerins sur le chemin de la ville, sans que rien, jamais, ne laisse supposer qu'il ait lui-même franchi le seuil de ces chapelles.

Deux mondes coexistent à quelques centaines de mètres l'un de l'autre : celui, en pleine expansion, d'une spiritualité promise à un rayonnement mondial, et celui, immobile et anonyme, d'un fermier qui laboure, enterre des enfants, se remarie, et meurt sans avoir jamais tracé une seule lettre de son nom.

Chapelle claude la colombiere paray le monial

Le Montceau aujourd'hui

Ce qui reste d'un nom

Il ne reste aujourd'hui ni ferme, ni chapelle, ni le moindre repère visible du domaine des Saintes-Maries. Le lieu-dit du Montceau existe toujours sur les cartes, recouvert de pavillons, un nom de rue, peut-être, quelque part, sans que personne ne sache plus pourquoi.

De Georges Desbois, il reste une naissance calculée, deux mariages, douze naissances, et une mort accompagnée de tous les sacrements que l'Église pouvait offrir à un homme de sa condition. De Françoise Goliard, sa première femme, il ne reste rien du tout, pas même une date.

C'est peut-être cela, le vrai sujet de ce rendez-vous : non pas ce que les registres racontent, mais ce qu'ils choisissent de taire. Un domaine au nom pieux, aujourd'hui disparu de toute mémoire locale sauf celle d'un acte de sépulture. Une épouse dont on ne sait rien. Un homme qui n'a jamais su écrire son nom, à deux pas d'un lieu qui allait porter le nom du Sacré-Cœur jusqu'aux confins du monde catholique.

Sa place dans notre arbre

Georges Desbois
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