De mère en fille

Le 31/05/2026 0

Dans Les Bourguignons

Une lignée de femmes, de Bresse bourguignonne à aujourd'hui — 1605–2026

Il y a des dimanches où l'on n'a pas envie de raconter une vie en particulier. Où l'on préfère reculer d'un pas, regarder l'ensemble, et laisser le fil parler tout seul. Ce dimanche est l'un de ceux-là — et le calendrier s'en est chargé à ma place : c'est la fête des mères.

Alors pour une fois, pas d'acte notarié à déchiffrer, pas de date à croiser, pas de lieu à identifier sur une carte ancienne. Juste onze femmes, bout à bout, de Benoiste Duverneau née vers 1605 à Serley jusqu'à Marie-Louise Goux — dite Lilise — morte à 96 ans à Olemps en 2003. Onze générations de mères qui se sont transmis, sans le savoir, quelque chose d'essentiel.

Nos mères

Serley, Mervans, la Bresse - Le sol d'où elles viennent

Pendant plus de deux siècles, cette lignée ne s'éloigne guère. Serley, Mervans, Bouhans, Frangy-en-Bresse, Sens-sur-Seille — quelques heures à pied d'écart, dans cette Bresse bourguignonne plate et grasse, pays de prairies et d'étangs, de fermes à toit de chaume et d'hivers humides. Les mêmes noms de lieux reviennent de génération en génération comme un refrain. Serley surtout : Benoiste Duverneau y vit, y meurt en 1652. Sa fille Françoise Chanut y naît, s'y marie, y élève ses enfants. Deux siècles plus tard, Jeanne Roy y revient accoucher, et c'est encore à Serley que naît Jeanne Bon en 1819.

Puis, au tournant du XXe siècle, tout change. Marie-Louise Bonin épouse en 1899 Alexandre Goux, chauffeur chez Ampècle à Chalon-sur-Saône. La lignée bascule dans la ville, dans l'industrie, dans la modernité. Leur fille Lilise sera confectionneuse, puis ira vivre à Tavaux, au bord des usines Solvay. La Bresse n'est plus qu'un souvenir d'enfance.

Carte postale mervans 127882

Savoir signer ... ou ne pas savoir

Les registres paroissiaux et d'état civil ne livrent pas seulement des dates et des noms. Ils disent aussi, en quelques mots placés à la fin de chaque acte, si les témoins et les parties ont su signer — ou non. C'est un détail en apparence insignifiant. C'est en réalité une fenêtre ouverte sur l'accès à l'instruction, génération après génération.

J'ai relevé, pour chaque femme de cette lignée, ce que les actes disent à ce sujet. Le résultat est le suivant.

DUVERNEAU Benoiste v.1605-1652 Serley non
CHANUT Françoise 1641- ? Serley non
MERILLON Françoise Benoite 1669-1725 Serley --> Sens-sur-Seille non
MICHELIN Humberte 1694-1741 Sens-sur-Seille --> Frangy-en-Bresse non
ROBELIN Jeanne 1731-1808 Frangy-en-Bresse --> Mervans oui
CHALUMEAU Marie 1758-1837 Mervans oui
ROY Jeanne 1784-1842 Mervans --> Serley non
BON Jeanne 1819-1870 Serley non
MICHELIN Marie-Claudine 1850-1931 Bouhans --> Chalon-sur-Saône oui
BONIN Marie-Louise 1878-1949 Serley --> Chalon-sur-Saône oui
GOUX Marie-Louise 1907-2003 Chalon --> Tavaux --> Rodez oui

 

De Benoiste Duverneau jusqu'à Jeanne Bon — soit sept femmes sur quatre générations consécutives —, aucune ne sait tenir une plume. Le curé de Serley écrit à leur place, et elles apposent peut-être une croix là où leur nom devrait figurer. Ce n'est pas une honte : c'est la norme pour les femmes des campagnes bressoises au XVIIe et XVIIIe siècle.

La rupture survient avec Jeanne Robelin, née en 1731 à Clémencey. Elle sait signer — fait suffisamment rare pour être noté dans l'acte de son mariage en 1751. Sa fille Marie Chalumeau signe aussi. Puis Jeanne Roy et Jeanne Bon reviennent à l'analphabétisme — un recul qui rappelle que rien n'est jamais acquis définitivement.

À partir de Marie-Claudine Michelin (1850–1931), la ligne ne vacille plus. Les femmes qui suivent signent, toutes, sans exception. Quatre cents ans après Benoiste, le fil s'est noué solidement.

Trois femmes en lumière

Parmi ces onze femmes, je veux ce matin en mettre trois en lumière.

Benoiste Duverneau, au bout du fil

Elle est la première. Née vers 1605 — on ne sait pas exactement quand, ni où, ni de qui. Elle vit « au Mont », dans la paroisse de Serley, avec son mari Jean Chanus, échevin du village. Elle met au monde au moins cinq enfants, dont Françoise en 1641. Son mari meurt en avril 1642, alors que le bébé n'a que sept mois. Elle reste veuve avec ses enfants, pour dix ans encore. Le 5 juin 1652, elle décède à son tour. Le curé note qu'elle a reçu les sacrements pendant sa maladie et qu'elle fut inhumée le lendemain, jour de la fête de saint Claude, « devant l'autel Saint Antoine » de l'église de Serley.

Voilà tout ce qu'on sait d'elle. Une vie qui tient en quelques lignes d'un registre paroissial. Et pourtant, sans ce mariage, sans cette Françoise née en 1641, la lignée n'existe pas.

Femme bressane

Jeanne Robelin, celle qui signe

Elle naît le 22 janvier 1731 à Clémencey, un hameau de Frangy-en-Bresse. Son père, Claude Robelin, est meunier — un métier qui donne un certain statut dans la communauté rurale. Elle perd son père à 4 ans, sa mère à 10 ans. Orpheline à l'aube de l'adolescence, elle grandit néanmoins assez bien pour apprendre à écrire son nom.

Signature Jeanne Robelin

En février 1751, à vingt ans, elle épouse Jean Chalumeau, marchand, dans l'église de Frangy-en-Bresse. L'acte mentionne la présence de son beau-frère Émiland, de Jean Sassier et de Philippe Noirot. Elle signe. De cette union naîtront onze enfants entre 1752 et 1772 — dont Marie Chalumeau, notre ancêtre directe, en mars 1758. Jean Chalumeau meurt en avril 1772, au hameau du Grand Reversey, à quarante-cinq ans, laissant Jeanne veuve avec ses enfants.

Elle vivra jusqu'en juin 1808, à soixante-dix-sept ans. Ses dernières années, elle les passe à Mervans, entourée de ses enfants et de ses gendres. À la naissance de sa petite-fille Jeanne Roy en novembre 1784, c'est elle qui est désignée marraine — et l'acte la décrit avec une précision touchante : « Jeanne Robelin sa grand-mère maternelle, veuve de feu Jacques Chalumaux laboureur. »

Marie-Louise, ma grand-mère, la dernière de la chaîne

Elle naît le 7 juillet 1907 rue de la Verrerie à Chalon-sur-Saône. À dix-huit ans, elle travaille comme confectionneuse chez Bernard. À vingt et un ans, elle épouse Roger Bolusset, et part vivre à Tavaux, dans le Jura, auprès des usines Solvay où travaille son mari. Elle aura une fille. Elle s'installera à Champvans à la retraite de mon grand-père, puis reviendra à Chalon après la mort de son mari en 1971, dans le quartier de son enfance.

À la fin de sa vie, ses enfants la feront venir à Olemps, près de Rodez. Elle s'éteint le 29 septembre 2003, à quatre-vingt-seize ans. Sa vie entière a traversé deux guerres mondiales, la révolution industrielle, l'émancipation des femmes, l'invention de la télévision et l'apparition d'Internet.

La Bresse de Benoiste Duverneau est à quatre siècles de distance, et pourtant le fil n'a jamais rompu.

Marie-Louise Goux

Ce que l'on transmet sans le savoir

La généalogie matrilinéaire est un exercice particulier. On ne suit ni le nom, ni le patrimoine, ni même forcément la langue ou la religion. On suit juste une chose : le ventre. Chacune de ces femmes a porté la suivante, lui a transmis la vie, et avec elle quelque chose d'ineffable.

Qu'est-ce que Benoiste Duverneau a transmis à sa fille Françoise ? La mémoire de Serley ? Le geste de pétrir le pain ? La manière de tenir une maison quand le mari est mort trop tôt ? 
Qu'est-ce que Jeanne Robelin a transmis à Marie Chalumeau ? L'idée que les femmes peuvent signer leur nom ? 
Qu'est-ce que Lilise a transmis à sa fille ?

Ce sont des questions sans réponse archivable. Mais c'est précisément pour cela que la généalogie ne suffit pas à elle seule : elle dit les actes, pas les gestes ; les dates, pas les regards. Le reste appartient à la mémoire vivante, celle que les archives ne peuvent pas garder à notre place.

« Chaque être qui a existé a existé pour toujours. » — Marguerite Yourcenar

En ce dimanche de fête des mères, c'est à elles onze que je pense — à leur obstination silencieuse, à leur vie ordinaire et extraordinaire à la fois, à la chaîne qu'elles ont formée sans en avoir conscience. Et à ma grand-mère Lilise, qui était la dernière à tenir le fil en main.

Sources : Les données présentées dans cet article sont issues des registres paroissiaux et d'état civil des communes de Serley, Mervans, Bouhans, Frangy-en-Bresse, Sens-sur-Seille et Chalon-sur-Saône, conservés aux Archives Départementales de Saône-et-Loire (AD71) et aux Archives municipales de Chalon-sur-Saône. La mention « sait signer / ne sait pas signer » est transcrite littéralement depuis les actes originaux.

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