L'ancêtre du dimanche : Anne Dussieux, deux maris, deux familles

Le 24/05/2026 0

Dans Les Bourguignons

Le 20 novembre 1781, dans l'église de Saint-Romain-sous-Gourdon, le curé célèbre deux mariages le même jour. Le premier unit Claude Suchet, menuisier veuf d'une trentaine d'années, à Françoise Josèphe Goujon, fille du sr François Goujon, fermier à Sérigny. Le second unit Gilberte Suchet, sœur cadette de Claude, à Claude Goujon, frère de Françoise Josèphe. En une seule cérémonie, deux fratries échangent leurs membres : les enfants Suchet épousent des enfants Goujon, les enfants Goujon épousent des enfants Suchet.

Il n'y a là rien d'illicite. Aucun lien de sang ne relie ces jeunes gens. Mais il y a quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui ne s'explique pas sans remonter quelques années plus tôt — jusqu'à deux veufs, deux deuils survenus à quelques mois d'intervalle, et une femme au centre de tout : Anne Dussieux, sosa 925 de mes enfants.

Dimanche femme

Une fille d'aubergiste à Perrecy-les-Forges

Anne Dussieux naît le 7 décembre 1734 à Perrecy-les-Forges, en Saône-et-Loire. Elle est la cinquième des enfants d'André Dussieux, marchand aubergiste, et de Françoise Janillon, morte avant le mariage de sa fille. La famille tient donc une auberge dans ce bourg de Bourgogne du Sud, lieu de passage et d'échanges.

Elle a quinze ans quand, le 13 novembre 1750, elle épouse Léonard Suchet, maître menuisier de vingt-trois ans, fils de défunts Pierre Suchet, marchand drapier, et Pétronille Garnier. L'acte de mariage mentionne que ce jour-là, dans la même paroisse, ce sont en réalité trois couples qui sont unis simultanément — une pratique commune pour partager les frais de cérémonie. André Dussieux, le père d'Anne, est présent comme témoin. Elle sait signer ; lui ne le peut pas.

La vie qui commence est celle d'une femme de l'Ancien Régime : les grossesses s'enchaînent, régulièrement, pendant vingt et un ans. Neuf enfants naissent entre 1752 et 1770 — une paire de jumelles, dont une fille qui ne survit pas, une fille emportée à quatorze ans. À l'automne 1771, il reste cinq enfants vivants : Claude, Marie, Jeanne, Gilberte et François, de sept à dix-neuf ans.

Puis vient le 25 décembre 1771 : Léonard Suchet meurt à Perrecy, le jour de Noël. Anne a trente-sept ans. Et elle est, à ce moment-là, enceinte.

Perrecy les forges

L'hiver d'une veuve

Le 2 mars 1772, Anne accouche d'une petite Louise — enfant posthume, née dix semaines après la mort de son père. Le parrain est le curé de Saint-Romain, la marraine l'épouse d'un chirurgien : des parrainages soignés, qui disent peut-être que la veuve cherche à inscrire cet enfant dans un réseau protecteur.

Neuf enfants au total, cinq survivants, un nourrisson, aucun mari. La question de l'avenir se pose avec urgence. Dans les campagnes bourguignonnes du XVIIIe siècle, une veuve avec des enfants en bas âge ne peut guère tenir longtemps seule : il faut une main pour les travaux, une présence pour le foyer, une autorité pour les garçons qui grandissent. Le remariage n'est pas un caprice — c'est souvent une nécessité.

À moins d'une vingtaine de kilomètres, à Saint-Vallier, un autre deuil a eu lieu quelques mois plus tôt. Reine Chaillet, épouse de François Goujon, est morte le 1er août 1771, laissant derrière elle sept enfants. François Goujon est lui aussi veuf depuis l'été — cinq mois avant Anne.

Comment ces deux-là se sont-ils trouvés ? Par les réseaux marchands, peut-être — André Dussieux tenait une auberge, François Goujon était fermier et marchand, habitué à circuler entre Marigny, Saint-Vallier et les alentours. Par une connaissance commune, un curé intermédiaire, un marché où les deux familles se croisaient. Les archives restent muettes sur ce point.

François Goujon, un second mari de belle envergure

François Goujon est né le 14 juillet 1734 aux Puits, en la paroisse de Gourdon — exactement le même âge qu'Anne. Son père, Joseph Goujon, était fermier et marchand ; sa mère, Éléonore Badey, est morte avant 1743. Il a épousé Reine Chaillet en 1755 à Marigny, alors qu'il avait vingt ans et qu'elle en avait quatorze.

C'est un homme qui monte. Marchand, puis fermier itinérant — Marigny, Saint-Vallier, ensuite Sérigny dans la paroisse de Saint-Romain-sous-Gourdon — il finit sa vie qualifié de propriétaire au Montceau. Surtout, il devient maire de Saint-Romain-sous-Gourdon — un fait notable pour un homme né sous l'Ancien Régime, qui traversera la Révolution et mourra en fructidor an V (août 1797), bien après Anne. Il sait signer ; il fréquente des réseaux qui dépassent la simple paysannerie — l'acte de baptême de son fils Pierre Marie, en 1758, mentionne comme parrain un chevalier seigneur du Verdier, représenté en son absence par l'oncle Claude Goujon.

1781 goujon francois

Le 16 février 1773, quatorze mois après la mort de Léonard, Anne et François se marient à Saint-Romain-sous-Versigny. Elle a trente-huit ans, lui trente-huit également. Ils ont à eux deux plus d'une dizaine d'enfants vivants, et bientôt les leurs : trois autres naissances suivront entre 1774 et 1778, dont un fils mort en bas âge.

Dans le foyer recomposé qui se constitue à Sérigny, les enfants Suchet et les enfants Goujon grandissent ensemble. Claude Suchet a vingt et un ans au remariage de sa mère. Françoise Josèphe Goujon en a douze. Gilberte Suchet a dix ans. Claude Goujon en a onze. Ils ont le temps de se connaître — huit ans avant ce double mariage de novembre 1781.

Les enfants des deux couples

Les enfants de François Goujon et Reine Chaillet Les enfants de Léonard Suchet et Anne Dussieux
Antoine Nicolas Goujon
(1758-1758)
Pierre Marie Goujon
(1758-1815)
Laboureur, époux de Françoise Garchery (1785)
Françoise Josèphe Goujon
(1760-1828)
épouse de Claude Suchet (1781)
Claude Suchet
(1752-1823)
Maitre menuisier, maire de Palinges, époux de Catherine Pallot (1773), puis de Françoise Josèphe Goujon (1781)
Marie Suchet
(1754-1807)
épouse de Jean Thorin (1778)
Anne Éléonore Suchet
(1756-1770)
Louise Goujon
(1761-1822)
épouse de Claude Chapuis, propriétaire foncier (1788)
Claude Goujon
(1762-1833)
époux de Gilberte Suchet (1781)
François Goujon
(1764-1842)
Laboureur, époux de Jeanne Philiberte Garchery (1788)
Antoine Suchet
(1758-1763)
Jeanne Suchet (jumelle)
(1760-1833)
épouse de Louis André (1784), puis de louis Thorin (1787)
Catherine Suchet (jumelle)
(1760-1762)
Jean-Philibert Goujon
(1767-?)
Claudine Goujon
(1769-1806)
épouse de Jean Gillot, meunier (1793)
Reine Goujon
(1770-1799)
Gilberte Suchet
(1763-1819)
épouse de Claude Goujon (1781)
François Suchet
(1767-?)
Louise Suchet
(1772-1816)
épouse de Jacques Gillot (1793), puis de Gabriel Rousseau (1811)
Les enfants de François Goujon et Anne Dussieux
Louise Goujon
(1774-an V)
épouse de Philibert Thomasset (1793)
Marie Goujon
(1776-1815)
épouse de Jean-Marie Baudin (1793)
Claude Goujon
(1778-1778)

 

Le 20 novembre 1781 : la journée des doubles noces

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L'acte est sobre. « L'an 1781 le vingt novembre, après trois publications sans opposition (…) j'ay donné la bénédiction nuptiale à Claude Suchet Mre menuisier à Morigny, paroisse de Palinges, veuf en première noce de Catherine Pacau, et à Françoise Goujon fille du Sr François Goujon Mre fermier de Sérigny de cette paroisse et de défunte Reine Chaillet. »

Claude Suchet est alors veuf en premières noces — sa première femme, Catherine Pallot, était morte en 1781, l'année même de ce second mariage. Il a vingt-neuf ans et est père d'une petite Jeanne. Françoise Josèphe Goujon en a vingt et un.

Le même jour, même lieu : Gilberte Suchet, dix-huit ans, épouse Claude Goujon, dix-neuf ans. François Goujon père est présent à la cérémonie de mariage de sa fille Françoise Josèphe. Claude Goujon, frère de François, y assiste comme oncle.

On imagine la journée : le bourg de Saint-Romain-sous-Gourdon, les familles rassemblées, une cérémonie qui en vaut deux. Anne Dussieux est-elle là ? Les actes ne le mentionnent pas. Peut-être est-elle dans l'assistance, silencieuse, au milieu des enfants qu'elle a portés et de ceux qu'elle a accueillis, les regardant former des couples, refermer le cercle.

Mariages Suchet Goujon

Les mariages croisés entre enfants de conjoints remariés

Le cas de François Goujon et Anne Dussieux, tous deux veufs, qui se remarièrent ensemble puis marièrent chacun deux de leurs enfants respectifs entre eux, le même jour, est exceptionnel mais historiquement possible.

Ces mariages croisés entre enfants de conjoints remariés ne sont pas interdits par le droit canonique ni par la loi, car il n'existe aucun lien de sang entre les époux. Ils ne sont pas considérés comme frères et sœurs, mais comme beaux-frères et belles-sœurs par alliance — ce qui ne constitue pas un empêchement au mariage.

Ce type d'union, bien que rare, pouvait répondre à plusieurs logiques : proximité affective (les enfants avaient grandi dans le même foyer recomposé), stratégie familiale (renforcer les liens entre deux lignées, consolider les biens ou simplifier les successions), ou économie de cérémonie (célébrer deux mariages le même jour réduisait les frais et rassemblait les familles en une seule fois).

Dans les campagnes bourguignonnes de l'Ancien Régime, où les alliances se tissaient souvent entre voisins ou familles déjà liées, ce double mariage témoigne d'une souplesse des pratiques matrimoniales et d'une volonté de cohésion familiale.

Les unions goujon suchet

La fin d'une vie, entre deux noms

Anne Dussieux meurt avant son second mari : François Goujon meurt en fructidor an V (août 1797). 

Elle meurt le 16 germinal an III (5 avril 1795) à Saint-Romain-sous-Gourdon, à soixante ans selon l'officier d'état civil. L'acte de décès la désigne ainsi : « Anne Dussieux, âgée de soixante-quatre ans, née à Perrecy, veuve en premières noces de Léonard Suchet et en secondes femme de vivant François Goujon maire à Romain. »

17950405 dussieux anne deces

Deux maris, deux noms, deux vies — et pourtant une seule femme. C'est rare que l'état civil révolutionnaire prenne la peine de consigner les deux unions successives d'une défunte. Ici, les deux déclarants, ses gendres — un propriétaire de vingt-trois ans et un autre de vingt — ont tenu à préciser les deux : comme si Anne Dussieux n'était entière qu'avec les deux.

De l'union entre Claude Suchet et Françoise Josèphe Goujon — son fils et sa belle-fille — naîtront onze enfants. L'un d'eux est mon ancêtre.

Sa place dans notre arbre

Anne Dussieux

Sources : Archives Départementales de Saône-et-Loire (AD71, internet) — registres paroissiaux et état civil de Perrecy-les-Forges, Saint-Romain-sous-Gourdon, Saint-Romain-sous-Versigny, Marigny, Saint-Vallier, Palinges. Fiches Hérédis recherches personnelles : SUCHET Léonard & DUSSIEUX Anne (n° 924/925, G10) ; GOUJON François & CHAILLET Reine Françoise (n° 926/927, G10).

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