Mai 2026 - #12mois#12couplesdancêtres - Antoine et Marie-Josèphe, une vie de forêts et de chemins

Le 01/05/2026 0

Dans Les Bourguignons

Il y a des ancêtres dont les actes, éparpillés aux quatre coins de plusieurs départements, racontent à eux seuls toute une existence. Antoine et Marie-Josèphe font partie de cette catégorie. Leur histoire, c'est celle d'une vie entière passée à bouger, à s'adapter, à survivre — le tout au rythme des arbres qu'Antoine abattait et du charbon qu'il fabriquait.

Voici l'histoire du couple d'ancêtres du mois de mai : Antoine Rebichon et Marie-Josèphe Robin

Antoine, enfant du Morvan minier

Antoine naît le 16 avril 1739 à Ciry-le-Noble, une bourgade du sud de la Bourgogne, non loin de ce qui deviendra plus tard Montceau-les-Mines. À cette époque, la région vit encore à l'heure des forges et des petites exploitations artisanales : on extrait du charbon, on coupe du bois, on transforme la matière. Son père Jean est laboureur, sa mère s'appelle Marie Desserprix. Le monde dans lequel grandit Antoine est celui des gens de peu — des gens de bras, dirions-nous — qui ne comptent pas leurs heures et dont la vie entière tient dans la solidité de leurs muscles.

C'est sans doute très jeune qu'Antoine apprend le métier de bûcheron et charbonnier. À cette époque, les charbonniers de bois — à ne pas confondre avec les mineurs — sont des hommes qui vivent en forêt par intermittence, parfois des semaines entières, pour transformer le bois en charbon de bois dans d'immenses meules. C'est un travail rude, solitaire, qui sent la fumée et la résine. Ces hommes suivent les coupes, s'installent là où la forêt les appelle, puis repartent. Antoine sera toute sa vie un homme en mouvement.

Bucheron

La rencontre, au bord de l'Ain et du Jura

Pour trouver du travail, Antoine quitte sa Bourgogne natale et descend vers le sud-est, jusqu'aux forêts denses qui couvrent la frontière entre l'Ain et le Jura. C'est là, dans les environs de Dortan, que sa route croise celle de Marie-Josèphe Robin.

Elle est née le 12 juin 1757 dans le hameau de Rhien, un tout petit lieu-dit qui dépendait alors de la paroisse de Dortan. Ses parents, Antoine Robin et Marie-Antoinette Garin, sont laboureurs. Sur l'acte de baptême, le parrain et la marraine ne savent ni lire ni écrire — "étant illiterés de ce enquis et requis", note sobrement le curé. Une famille de paysans de ce coin de campagne jurassienne.

Quand Antoine et Marie-Josèphe se rencontrent, elle a une vingtaine d'années, lui approche déjà la quarantaine. Dix-huit ans les séparent. On peut imaginer le bûcheron bourguignon, venu de loin, remarqué peut-être pour sa vigueur ou sa discrétion, et cette jeune femme du pays qui accepte de suivre un homme dont le métier, par définition, ne s'arrête jamais longtemps au même endroit.

Antoine Rebichon et Marie Josèphe Robin

Le mariage, et les années de nomadisme

Le 28 août 1780, Antoine et Marie-Josèphe s'épousent à Dortan. Il a 41 ans, elle en a 23. C'est un mariage tardif pour lui, ni précoce ni vraiment tardif pour elle, tout à fait ordinaire pour l'époque, en somme. Ce qui l'est moins, c'est ce qui suit : une vie de famille itinérante, au fil des forêts et des chantiers.

Les naissances de leurs enfants dessinent une véritable carte de leurs pérégrinations :

  • En 1782, Marie-Benoite naît à Dortan — ils sont encore sur les terres de Marie-Josèphe.
  • En 1784, Marie-Couronnée voit le jour à Samognat, dans l'Ain. Elle ne vivra pas.
  • En 1785, Marie-Claudine naît à Dortan — elle restera célibataire toute sa vie.
  • En 1788, c'est Marie-Victoire qui arrive au monde, toujours à Dortan. Elle sera l'ancêtre de la lignée, celle qui transmettra ce nom de Rebichon à la génération suivante.
  • En 1791, Denise naît à Heyrieux, en Isère. La famille a traversé le Rhône.
  • En 1795, Marie naît à Cornod, dans le Jura — retour vers l'est.
  • En 1799, Jean voit le jour à Pouilloux, en Saône-et-Loire — le retour vers la Bourgogne s'amorce.

Sept enfants en dix-sept ans, dans au moins cinq départements différents. On ne peut qu'admirer — et compatir un peu — devant cette Marie-Josèphe qui a accouché dans des maisons, des fermes, des logements de fortune, au gré des coupes forestières de son mari.

Une vie traversée par la Révolution

Il faut rappeler ce que ces années représentent historiquement. Les années 1789-1799 — celles où les Rebichon sillonnent l'Isère et le Jura — sont celles de la Révolution française. Dans les campagnes, la vie continue, les bûcherons coupent leurs arbres, les femmes élèvent leurs enfants. Mais tout change autour d'eux : les paroisses deviennent des communes, les curés prêtent serment ou fuient, les noms mêmes des mois changent avec le calendrier républicain. Antoine, qui a passé 50 ans sous l'Ancien Régime, voit le monde se transformer de fond en comble pendant sa vieillesse active. Et Marie-Josèphe, qui donne naissance à Denise en 1791 puis à Marie en 1795, élève ses enfants dans ce monde en bouleversement.

La mort de Marie-Josèphe

Le 5 février 1801, Marie-Josèphe Robin s'éteint à Pouilloux, en Saône-et-Loire. Elle n'a que 41 ans. Son dernier enfant, Jean, vient tout juste d'avoir deux ans. On ne sait pas de quoi elle meurt, épuisement, maladie, complications après tant d'années de grossesses et de déplacements ? Les archives ne le disent pas. Mais on ne peut s'empêcher de penser à cette femme qui aura passé presque toute sa vie d'adulte à bouger, à enfanter, à recommencer ailleurs et qui disparaît si jeune, alors que son mari lui survivra encore douze ans.

Le retour au pays, et la fin d'Antoine

Après la mort de Marie-Josèphe, Antoine semble renoncer au nomadisme. Il rentre vers Génélard, tout proche de Ciry-le-Noble où il était né soixante-dix ans plus tôt. Comme si, au seuil de la vieillesse et du veuvage, il ressentait le besoin de retrouver ses racines, la terre bourguignonne de son enfance, peut-être des cousins, des souvenirs.

C'est là qu'il meurt le 22 mars 1813, à l'âge de 73 ans. Une longévité remarquable pour l'époque, surtout pour un homme qui aura passé sa vie à travailler en forêt par tous les temps. Napoléon est encore à l'apogée puis au déclin de son empire ; Antoine, lui, s'en va discrètement, comme il a vécu, sans éclat.

Pouilloux, au tournant des deux siècles

Quand la famille Rebichon s'installe à Pouilloux à la fin des années 1790, le village est un bourg rural tranquille de Saône-et-Loire, niché à une altitude d'environ 330 mètres, dans un paysage de prairies, de bois et de collines douces. Non loin de là se dresse le château du Martret, beau domaine de la fin du XVIIIe siècle, qui rappelle que la campagne bourguignonne n'est pas que misère — il y a aussi des propriétaires, des notables, des gens qui comptent. Les Rebichon, eux, ne font pas partie de ce monde-là.

Pouilloux

Ce qui rend la localisation de Pouilloux particulièrement intéressante pour Antoine, c'est sa situation géographique. Le village se trouve à seulement quelques kilomètres de Ciry-le-Noble — le bourg même où il était né soixante ans plus tôt. En choisissant Pouilloux, Antoine ne revient pas exactement au pays, mais presque. C'est un retour aux sources discret, comme si le bûcheron nomade sentait venir le moment de poser ses outils.

Et les forêts ne manquent pas dans les environs. La commune est entourée de bois qui représentent encore aujourd'hui près d'un quart de son territoire. Pour un charbonnier comme Antoine, c'est exactement le genre de territoire où l'on peut encore travailler. Et ce travail-là, on sait désormais ce qu'il représentait concrètement.

Quelques mots sur le métier d'Antoine

Les charbonniers habitaient généralement dans des huttes de terre et de branchages situées dans les clairières. Cette vie de reclus, rude et austère, et leur visage noir à cause de la fumée et du charbon étaient à l'origine de bien des légendes sur leur sort. En Bourgogne spécifiquement, le charbonnier utilisait une grande brouette à bûches, et quand il ne vivait pas seul, les huttes qu'on appelait « loges » ou « culots » abritaient toute la famille. On imagine Marie-Josèphe et les enfants dans ces abris de fortune, au rythme des meules qui brûlaient jours et nuits.

Car la carbonisation durait une à deux semaines sous surveillance constante, de jour comme de nuit. Ni dimanche ni jours de fête pour ces hommes : ils restaient vigilants, rectifiaient le tirage, observaient les fumées, écoutaient les craquements. La meule ne se laissait pas distraire — et malheur à celui qui s'assoupissait trop longtemps.

Hutte charbonnier

Mais ce métier touchait alors à sa fin. Au XVIIIe siècle, l'inflation du prix du charbon de bois favorisait déjà l'usage du charbon de terre, et la profession commençait à décliner à partir du début du XIXe siècle. Autour de Pouilloux et de Ciry-le-Noble, le bassin houiller de Blanzy–Montceau-les-Mines était en plein essor : le charbon minéral allait bientôt rendre obsolète le charbon de bois d'Antoine. Il aura exercé son métier jusqu'au bout, jusqu'à ce que ses bras ne le lui permettent plus — sans jamais savoir, peut-être, que le monde dans lequel il avait grandi disparaissait en même temps que lui.

C'est à Pouilloux que Marie-Josèphe s'éteint en 1801. C'est à Génélard — à quelques lieues de là, sur la même terre bourguignonne — qu'Antoine mourra en 1813. Le cercle est bouclé.

Leur place dans notre arbre

Antoine Rebichon - Marie-Josèphe Robin
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