Avril 2026 - #12mois12couplesd'ancêtres - Louis Branché et Françoise Noël

Le 01/04/2026 0

Dans Les Bourguignons

Dans les veines noires de la Saône-et-Loire, une famille entière a laissé sa peau.
Louis Branché en a réchappé — de justesse, et pas seul.

Louis Branché et Françoise Noël

Une famille tout entière dévorée par la mine

Pour comprendre Louis Branché, il faut d'abord comprendre d'où il vient. Son père, Pierre Branché (1799-1852), fut successivement charron, cultivateur, charpentier, journalier — et finalement mineur. Homme de toutes les nécessités, il incarne à lui seul la trajectoire de toute une classe paysanne aspirée par l'industrialisation naissante du bassin houiller de Blanzy. De ce père et de Geneviève Pallot naquirent plusieurs enfants, dont cinq garçons qui descendirent tous au fond.

L'aîné, Philibert (1819-1892), fit toute sa carrière à la mine et mourut âgé, ce qui tenait presque du miracle. Louis, notre ancêtre, naquit en 1822 à Saint-Vallier. Vint ensuite un autre Louis (1832-1859) : lui aussi mineur, marié, il mourut à l'hôpital de Montceau à vingt-sept ans. Les causes officielles restent imprécises sur les actes, mais dans ce contexte, l'imagination n'a guère besoin d'être sollicitée — accident, silicose précoce, séquelles d'un éboulement. Philippe (1829-1867) et un second Philibert (1839-1867) partagèrent le même destin funeste, la même année, le même jour : tous deux tués dans le coup de grisou du puits Cinq-Sous en 1867, laissant derrière eux femmes et enfants.

La fratrie comptait aussi une sœur, Marie, dont le sort dit tout de la condition des femmes dans ces familles minières : elle se maria deux fois, et perdit ses deux maris à la mine — l'un à trente-quatre ans, l'autre à trente-deux. Veuves de la mine, elles étaient légion dans ces cités ouvrières de Saône-et-Loire.

Puits Sainte-Eugénie

Une rencontre au pays du charbon

Le 12 mai 1851, dans la commune de Blanzy, Louis Branché — vingt-neuf ans, mineur — épouse Françoise Noël, dix-neuf ans, originaire de Donzy-le-National. Ni l'un ni l'autre ne sait signer. Ce sont des gens du peuple, des gens de labeur. Son frère Philippe est présent comme témoin ; il mourra seize ans plus tard au fond du puits Cinq-Sous.

Françoise, elle, porte en elle une histoire singulière. Son père, Joseph Noée (vers 1786-1845), était domestique et journalier aux alentours de Cluny — mais il venait de loin, très loin. Les actes le concernant mentionnent une origine étrangère, polonaise ou autrichienne, de façon vague et contradictoire selon les documents. L'homme était illettré, comme tant d'autres ; il ne pouvait guère corriger l'officier d'état civil qui transcrivait phonétiquement ce qu'il croyait comprendre. Mais la tradition orale, elle, a survécu aux approximations des registres : ma mère en avait entendu parler par sa propre grand-mère. Il y aurait donc, quelque part dans cette lignée bourguignonne, un ancêtre venu d'Europe centrale, peut-être un de ces migrants économiques qui circulaient à travers le continent bien avant que les frontières ne se rigidifient. Cette piste, faute de sources exploitables, reste ouverte — et c'est précisément ce qui en fait le charme.

La vie de fond

À l'époque de son mariage, Louis est déjà mineur. C'est le grand bassin houiller de Blanzy-Montceau qui rythme son existence, comme celle de milliers d'autres hommes dans cette région en plein essor industriel. Les recensements successifs le confirment : en 1856, aux Alouettes à Blanzy, il est chef de famille, mineur ; en 1861, à Motteville à Écuisses, il est décrit comme ouvrier mineur, boiseur — ce spécialiste du boisage des galeries dont le rôle est vital pour prévenir les effondrements. En 1891, à soixante-neuf ans, il vit encore rue du Plessis à Montceau-les-Mines et le recenseur le note encore : Mineur.

Mineur à trente ans. Mineur à soixante-neuf ans. Toute une vie passée sous terre — pendant que ses frères y mouraient.

Blanzy Musée de la mine

Les enfants : entre deuils et espoir

Le couple connaît les joies et les épreuves que la vie impose aux familles ouvrières du XIXe siècle. Leur premier enfant, Louis, naît en mai 1852 aux Brosses de Montchanin (Saint-Eusèbe) et disparaît un an plus tard. En février 1855, naît Émiland aux Montceaux de Blanzy. C'est la sage-femme Pierrette Lacour qui vient déclarer l'enfant à la mairie, car Louis ne sait pas écrire. L'acte de naissance, retrouvé aux Archives Départementales de Saône-et-Loire, est l'un de ces documents qui font battre le cœur du généalogiste : on y lit que la veille, à neuf heures du soir, il est né au domicile des époux situé au Montceau commune de Blanzy, de Louis Branchet ouvrier mineur âgé de 33 ans et de Françoise Noël sa femme sans profession âgée de 23 ans, un enfant du sexe masculin.

Émiland, notre ancêtre, grandira, deviendra mouleur, puis patron d'une fonderie, survivra à deux épouses et mourra en 1944 à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, traversant à lui seul deux siècles de France.

Puis vient Jeanne, en juillet 1859 à Écuisses — qui s'éteint en mai 1861, à deux ans. Emile naît en 1863 au quartier des Alouettes à Montceau, suivi de Bénigne vers 1867, qui meurt elle aussi en bas âge. Sur cinq enfants, deux seulement parviendront à l'âge adulte.

La famille Branché

Françoise, la ménagère - et bien plus

Les actes la décrivent comme ménagère, parfois sans profession. Pourtant, au recensement de 1891, à cinquante-neuf ans, c'est le mot journalière qui apparaît à son nom : elle travaille encore, elle aussi. Et surtout, Françoise est présente à chaque moment important de la famille. Témoin au mariage de son fils Émiland en 1877, elle est à nouveau citée en 1901 lorsque celui-ci, veuf, se remarie à Chalon-sur-Saône. L'acte précise même qu'elle a donné son consentement par un acte spécial passé à la mairie de Montceau — femme discrète des registres, mais femme de caractère dans la vie.

La fin d'une vie, rue du Plessis

Louis Branché s'éteint le 8 mai 1892 en son domicile de la rue du Plessis à Montceau-les-Mines, à soixante-dix ans, déclaré par son fils Émiland et par son neveu Antoine. L'acte le désigne comme mineur retraité — on l'avait enfin, dans ses dernières années, dispensé de descendre au fond. Il avait survécu à trois de ses frères morts à la mine, à plusieurs de ses propres enfants, à des décennies de labeur souterrain.

Françoise lui survit treize ans. Elle s'éteint à Montceau-les-Mines le 28 décembre 1905, à soixante-quatorze ans, après avoir vu mourir son fils Emile en 1902 à Audelange dans le Jura. Elle avait tenu.

Les mines de Blanzy : le charbon, la sueur et le grisou

Au milieu du XIXe siècle, lorsque Louis Branché descend dans les puits, le bassin houiller de Blanzy est en pleine expansion. Exploité depuis le XVIIIe siècle, il connaît une transformation spectaculaire sous l'impulsion de la Compagnie des mines de Blanzy, fondée en 1838. En quelques décennies, des milliers de mineurs transforment de modestes bourgs agricoles en une véritable cité ouvrière : Montceau-les-Mines, dont le nom dit tout.

Les conditions de travail sont rudes. Le boiseur, comme Louis Branché en 1861, consolide les galeries avec des étançons de bois pour prévenir les éboulements — métier dangereux, indispensable, peu reconnu. Les maladies pulmonaires sont endémiques, la silicose ronge les poumons à bas bruit, et les accidents meurtriers jalonnent les décennies.

Le 8 mars 1867, une catastrophe frappe le puits Cinq-Sous de Blanzy. Un coup de grisou — ces redoutables explosions de méthane accumulé dans les galeries — tue plusieurs ouvriers. Parmi eux, deux frères de Louis Branché : Philippe (1829-1867) et Philibert (1839-1867), tous deux pères de famille, fauchés le même jour. Louis a quarante-cinq ans. Il a déjà perdu un autre frère à l'hôpital de Montceau. Sa sœur Marie a perdu ses deux maris successifs à la mine. Cette famille ne connaît de la mort que le visage noir de charbon.

Malgré tout, la Compagnie de Blanzy développe des œuvres sociales précoces — écoles, dispensaires, caisses de secours — qui témoignent d'un paternalisme industriel caractéristique de l'époque. C'est dans ce monde à part, solidaire et impitoyable, que Louis et Françoise ont bâti leur vie, élevé leurs enfants survivants, et vieilli côte à côte, rue du Plessis.

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