Les mille visages d'un nom - Les Boulonje de Gouda

Le 19/04/2026 0

Dans La Hollande

Il y a deux ans, je publiais sur ce blog un article autour d'une très vieille photographie — un portrait de groupe de la famille Gravesteijn, pris quelque part dans les années 1870. J'y avais tenté d'identifier les visages, compté les enfants, deviné les âges. Et j'avais promis d'y revenir. Parmi les silhouettes de cette photo figure une femme que ses propres enfants ont rebaptisée Helena, alors qu'elle s'appelait simplement Lena. C'est elle que j'ai voulu retrouver.


Voici l'ancêtre du dimanche : Lena Boulonje (1818-1895), sosa 89

Dimanche femme

Une femme dans un portrait

Helena

Elle nous regarde. Droit dans les yeux, sans sourire, avec cette dignité tranquille qui était de mise devant l'objectif au XIXe siècle. Un chignon sombre et travaillé, des boucles d'oreilles discrètes, un col fermé. C'est une photographie de studio — ce qui n'était pas donné à tout le monde. La femme sur ce portrait devait avoir soixante ou soixante-cinq ans. Elle a vu naître dix enfants, traversé un siècle de transformations, regardé Gouda grandir autour d'elle.

Elle s'appelait Lena. Pas Helena — Lena. Son père l'avait enregistrée ainsi, et c'est ainsi qu'elle avait signé son acte de mariage, d'une écriture assurée : L. Boldonje. Le prénom Helena viendra plus tard, porté par ses enfants et ses petits-enfants comme un hommage involontaire, une légère amplification du nom originel. Mais sur l'acte de naissance, établi à Gouda le 24 janvier 1819, un mois après sa venue au monde, c'est bien Lena que son père Teunis avait voulu lui donner.

Un matin de janvier à Gouda

Acte de naissance de Lena Boulonje

Le 22 décembre 1818, dans une maison de la Groenweg, une petite rue de Gouda, Antonia van Wijnen donne naissance à une fille. Un mois plus tard, le 24 janvier 1819, son mari Teunis Boulonje se présente à la mairie devant le bourgmestre Lodewijk van Soilen pour déclarer l'enfant. Il a vingt-cinq ans. Il est mandenmakker — vannier — et il vit et travaille sur la Groenweg.

Il ne vient pas seul. Deux témoins l'accompagnent : Lieve Boulogne, quarante-quatre ans, vannier lui aussi, et Leviticus Boulogne, cinquante et un ans, gardien d'entrepôt. Tous deux habitent Speringstraat, à deux pas. Ce sont des proches — le père de Lieve, et peut-être un oncle. La famille Boulogne est là, resserrée autour du berceau de la petite Lena.

Ce qui frappe, à relire cet acte, c'est la façon dont les noms s'écrivent. Le père signe T. Boulonje. Les témoins sont inscrits comme Lieve Boulogne et Leviticus Boulogne — sans le "j". En quelques lignes du même document, le nom de famille se décline en trois graphies différentes. C'est un détail qui n'a rien d'anodin : il dit quelque chose d'essentiel sur l'histoire de cette famille.

Une enfance marquée par le deuil

Lena a six ans quand sa mère disparaît. Antonia van Wijnen meurt en 1825, probablement en couches — un sort si commun au XIXe siècle qu'il était presque attendu, et pourtant toujours dévastateur. Son père Teunis se remarie l'année suivante, en 1826. La petite Lena grandit donc avec une belle-mère, dans cette maison de la Groenweg où les paniers s'entassent et où l'odeur de l'osier imprègne tout.

On ne sait pas grand chose de son enfance. Les archives ne nous restituent les existences ordinaires qu'à de rares instants : la naissance, le mariage, la mort. Entre ces trois actes, il n'y a que du silence et de l'imagination. Ce que l'on peut dire, c'est qu'elle a grandi dans un milieu artisanal modeste, dans une ville animée et commerçante, entourée d'une famille nombreuse qui partageait les mêmes rues et les mêmes métiers depuis des générations.

Le mystère du nom

Boulonje. Boulogne. Belonje. Boldonje. Bollonghe. Bouloinge.

Remonter la lignée de Lena, c'est traverser une forêt de variantes orthographiques. Chaque génération semble écrire son nom un peu différemment, au gré des scribes, des registres, des langues. Et pourtant, derrière ces fluctuations, quelque chose persiste — une consonance, une mémoire sonore que les siècles n'ont pas effacée.

Voici cette lignée, telle que les registres et les travaux d'autres généalogistes permettent de la reconstituer, en remontant de Lena vers ses ancêtres les plus lointains :

La lignée Boulogne - huit générations à Gouda

Note : les données des générations les plus anciennes sont issues de travaux de généalogistes sur Geneanet et FamilySearch et n'ont pu être sourcées directement sur documents d'archives.

Nom Génération Période Métiers connus et lieux d'habitation
Teunis BOULONJE père de Léna 1793-1870 Vannier - Gouda
Leveticus BELONJE grand-père de Léna 1764-1840 Vannier - Gouda
Lieve BELONJE arrière-grand-père de Léna 1726-1766 Gouda
Andries BOULOGNE   1697-1778 Gouda
Lieve BOULOGNE   1663-1741 Potier - Gouda
Lieven BOLLONGHE   1642-1710 Gouda
Lieven BOULOINGE   v1610-1654 Soldat, drapier - Gouda
Pieter de BOLLONGE   v1560-? Drapier - Gouda
Pieter de BOULOUGNE ancêtre le plus ancien connu v1540-1584 Drapier - Bruges

Ce qui attire l'œil, c'est la particule "de" devant le nom des deux premiers Pieter : de Bollonge. En néerlandais comme en français du XVIe siècle, cette particule indique souvent une origine géographique. Ces hommes ne s'appelaient pas simplement Bollonge — ils venaient de Bollonge. De Boulogne.

Mais de quelle Boulogne ? L'hypothèse la plus naturelle pointe vers Boulogne-sur-Mer, ville portuaire du Pas-de-Calais, bien connectée aux Flandres par le commerce maritime depuis le Moyen Âge. Une autre piste, moins évidente, serait un toponyme flamand ou wallon — il existe plusieurs "Boulogne" en Belgique actuelle. On ne peut trancher avec certitude. Ce qui est sûr, c'est que la famille était établie à Bruges au moins depuis la première moitié du XVIe siècle, où elle exerçait le métier de drapier.

Bruges, Anvers, Gouda - Les chemins du refuge

La chronologie de cette migration est éloquente. L'ancêtre le plus ancien connu, né vers 1540 à Bruges, a un fils né vers 1560. C'est ce fils, Lieven Bouloinge, qui apparaît pour la première fois dans les registres de Gouda — soldat, puis drapier. Il est né à Bruges ; il mourra à Gouda. Entre ces deux villes, un exode.

Car les années 1580 sont des années de feu en Belgique. En août 1585, Anvers tombe aux mains des Espagnols. Tous les protestants de la ville ont quatre ans pour se convertir au catholicisme ou pour quitter la ville — une énorme fuite des cerveaux s'ensuit. Bruges, ville flamande elle aussi sous domination espagnole, connaît le même sort : ses habitants protestants fuient massivement vers le nord. L'immigration protestante aux Pays-Bas commence au XVIe siècle avec le départ de dizaines de milliers de protestants flamands vers les villes du nord.

Gouda est l'une de ces villes d'accueil. Située sur une route commerciale entre la Flandre et la mer Baltique, la ville avait connu une importante industrie du drap — un secteur que les drapiers flamands connaissaient parfaitement. S'y installer n'était pas un choix au hasard.

La tradition orale de la famille — rapportée par une descendante de la branche Gravesteijn, à qui nous devons une partie de ces informations — évoque des ancêtres huguenots. Le terme est techniquement inexact : les huguenots sont des protestants français, non flamands. Mais la réalité historique à laquelle cette mémoire renvoie est bien réelle : une famille protestante de Flandre, contrainte de fuir la reconquête catholique espagnole, qui a trouvé refuge dans les Provinces-Unies à la fin du XVIe siècle. La tradition familiale a gardé le souvenir d'un exil, d'une rupture. Elle n'a pas gardé les mots exacts.

Siège d'Anvers

Une famille de Gouda

Une fois installés, les Boulogne/Belonje ne bougent plus. Pendant deux siècles, ils vivent et travaillent à Gouda. Et leurs métiers changent avec le temps.

Lieven Bouloinge, le premier à s'installer, est drapier — le métier de son père à Bruges. Son fils Lieve Boulogne (1663-1741) devient potier. Gouda avait une tradition vieille de plusieurs siècles dans la fabrication de pipes en argile et de faïence d'usage courant. Ce n'est pas un changement de milieu social — c'est une adaptation au tissu artisanal d'une ville qui, au XVIIe siècle, était en plein essor.

Puis, au XVIIIe siècle, la famille glisse vers la vannerie. Leviticus Belonje (1764-1840) est vannier, tout comme son fils Teunis (1793-1870), le père de Lena. Sur l'acte de naissance de Lena, les deux témoins — Lieve et Leviticus, probablement oncle et grand-père de la petite — exercent le même métier ou gravitent dans le même monde artisanal. 

Gouda au XIXe siècle

Gouda était mondialement connue pour ses fromages, ses gaufres à la mélasse, ses pipes et ses poteries. Au XIXe siècle, la ville était un centre commercial animé, situé entre Rotterdam et Amsterdam, avec ses marchés du jeudi où les agriculteurs et les commerçants se retrouvaient pour conclure leurs affaires d'une tape dans la main. C'est dans cette ville vivante, odorante de fromage et de tabac, que Lena Boulonje a grandi, s'est mariée et a élevé ses enfants.

Gouda place du marché

 

Lena et Johannes

Le 27 mai 1840, Lena Boulonje a vingt et un ans. Elle se présente à la mairie de Gouda, cette même mairie où son père l'avait déclarée vingt ans plus tôt. Elle va se marier.

Le marié s'appelle Johannes Gravesteijn. Il a vingt-deux ans. Il est koperslager knecht — compagnon chaudronnier, pas encore maître. Il est le fils de Gijsbert Gravesteijn, lui aussi décédé, et de Johanna de Jong, présente ce jour-là pour donner son consentement. La mère de Lena, elle, est morte depuis quinze ans. Son père Teunis est là est signe.

Les témoins sont quatre : un fabricant de colle, un agent de police, un fabricant de pipes — et Andreas Belonje, trente-neuf ans, vannier. Un cousin, un oncle ? La famille Boulogne est encore là, fidèle au poste.

Lena signe l'acte : L. Boulonje. Une écriture nette et assurée. Elle n'est pas illettrée, loin de là.

Les jeunes mariés s'installeront probablement Keizersgracht, à Gouda — c'est du moins ce que des notes de famille semblent indiquer. Johannes progressera dans son métier : de compagnon chaudronnier, il deviendra artisan établi à son compte. La famille sera suffisamment à l'aise pour faire faire un portrait de groupe photographique dans les années 1870 — geste encore coûteux et bourgeois à cette époque.

Ensemble, ils auront dix enfants. Parmi eux, une fille prénommée Wilhelmina Helena et une autre Helena Geertruida — les premières d'une longue série à porter ce prénom qu'elles tenaient de leur mère.

Famille Gravesteijn en 1870

Le prénom et l'exil

Lena Boulonje est morte à Gouda le 13 juin 1895. Elle avait soixante-six ans. Son mari Johannes lui survivra encore huit ans, jusqu'en 1903. Sur sa pierre tombale — si tant est qu'il en existait une — était-elle Lena ou Helena ? On ne sait pas.

Ce qu'on sait, c'est que dans les décennies suivantes, le prénom Helena circulera dans la descendance comme une monnaie qui change de main sans perdre sa valeur. Ses enfants lui avaient déjà rendu cet hommage de leur vivant. Et la tradition orale s'est chargée du reste.

 

Quelque part à la fin du XVIe siècle, un homme nommé Pieter de Bollonge a quitté Bruges pour Gouda. On ne sait pas s'il était protestant, s'il fuyait ou s'il cherchait simplement du travail. On ne sait pas s'il regardait en arrière. Deux cent cinquante ans plus tard, sa descendante Lena posait pour un photographe de studio, bien installée dans sa ville, dans sa vie, dans son siècle. Elle ne savait probablement rien de lui. Et pourtant c'est lui qui lui avait donné son nom — ce nom aux mille orthographes, venu de si loin, et qui portait peut-être le souvenir d'une autre ville, quelque part au bord de la mer...

 

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