Une dernière rafale

Le 15/05/2026 0

Dans La Lozère

« Toi qui fais de la généalogie, tu ne pourrais pas faire quelque chose ? »

Un cousin de la branche Boulet m'a lancé ça avec un sourire, mi-sérieux mi-amusé. Nous parlions de Joseph — Joseph Armand Boulet, dit Beldac, lieutenant au 27e Bataillon de Chasseurs Alpins, mort pour la France le 21 décembre 1944 à Séez, en Savoie. Un oncle de mon père que la famille avait fini par redécouvrir grâce à la généalogie, et dont l'histoire méritait mieux que l'oubli dans lequel elle avait glissé.

Alors voilà. Je fais quelque chose.

Geneatheme mai 2026

Cet article est ma contribution au généathème de mai — « En mai, fais ce qu'il te plaît ! ». J'ai choisi de raconter l'histoire de Joseph, parce qu'elle cumule tout ce que j'aime dans la généalogie : une découverte familiale inattendue, une enquête historique, et une mission concrète à accomplir. Et parce que Beldac méritait enfin qu'on lui consacre plus que quelques lignes.

Un enfant du Causse

Joseph Armand Boulet naît le 14 avril 1916 à Drigas, hameau perdu sur le Causse Méjean, dans cette Lozère de calcaire et de vent où les hivers sont longs et les troupeaux nombreux. Il est l'un des benjamins d'une fratrie importante — son frère aîné, mon grand-père, a déjà douze ans à sa naissance.

Sur le Causse Méjean de l'entre-deux-guerres, on naît berger comme on naît dans la pierre : par nécessité, par tradition, par attachement à une terre qui ne donne rien sans effort. Joseph grandit dans cet univers de grands espaces et de silence relatif, de saisons qui commandent les hommes, de cloches de brebis dans le vent du causse. Rien, a priori, ne le prédestine à mourir dans un blockhaus de Savoie.

Quand la guerre éclate en septembre 1939, il a 23 ans. Berger de profession, célibataire, domicilié à Hures. Comme des centaines de milliers de jeunes Français de son âge, il reçoit son ordre de mobilisation et quitte le Causse.

 

Beldac

Le 27e BCA : Vivre libre ou mourir

Joseph intègre le 27e Bataillon de Chasseurs Alpins, l'une des unités d'élite de l'armée française, dont la devise résonne comme un programme : Vivre libre ou mourir. Surnommés les « Diables bleus », les chasseurs alpins sont des soldats de montagne formés au combat en haute altitude, au ski, à l'escalade — un monde bien différent des causses lozériens, mais une exigence physique que le berger du Méjean est sans doute mieux armé qu'un autre pour affronter.

Vivre libre ou mourirEn juillet 1940, après la défaite, le bataillon est dissous par les clauses de l'armistice. Mais ses cadres, ses officiers, ses sous-officiers ne désarment pas pour autant. Ils entrent dans la clandestinité, constituent l'ossature de la Résistance en Haute-Savoie, et préparent patiemment le retour.

En janvier 1944, sur le plateau des Glières, 500 maquisards — pour la plupart d'anciens chasseurs du 27e BCA — tiennent tête, pendant deux mois, à plus de 2 000 soldats de la Wehrmacht et miliciens de Vichy. Cent vingt-neuf d'entre eux laissent leur vie sur ce plateau enneigé, fidèles jusqu'au bout à leur devise. Le lieutenant Tom Morel, qui commande le maquis, est tué en mars 1944. Le capitaine Anjot, qui lui succède, ordonne l'exfiltration et tombe à son tour dans une embuscade.

Les Glières deviennent un symbole.

Le 16 septembre 1944, le 27e BCA est officiellement recréé, à partir des bataillons FFI de Haute-Savoie. Parmi ceux qui le rejoignent ou qui y sont versés figure Joseph Boulet — désormais lieutenant, désormais Beldac, son nom de guerre reçu dans son régiment.

Maquis des Glières

Un front oublié : l'hiver 1944 en Tarentaise

L'été 1944, c'est la Libération, les cloches, les drapeaux. Mais dans les Alpes, la guerre n'est pas finie.

Les troupes allemandes, après avoir évacué les grandes villes, se sont retranchées sur les hauteurs, tenant les cols alpins qui donnent accès à l'Italie. En Tarentaise — la haute vallée de l'Isère, au pied du Mont-Blanc — elles occupent les positions dominant le col du Petit-Saint-Bernard, à 2 188 mètres d'altitude, frontière naturelle entre la Savoie et la vallée d'Aoste.

Le col est stratégique : qui le tient contrôle le passage vers l'Italie. Les Allemands y ont fortifié leurs positions, construit des blockhaus, organisé une défense en profondeur. Les chasseurs alpins français, reconstitués à la hâte à partir des maquis savoyards, doivent faire face à un ennemi retranché, en terrain difficile, en plein hiver alpin.

Tout l'automne 1944, ce sont des reconnaissances, des accrochages, des escarmouches dans la neige. Fin décembre, la 27e Division Alpine est mise sur pied pour coordonner l'effort. C'est un front discret, loin des projecteurs braqués sur les armées de De Lattre en Alsace — mais un front réel, meurtrier, où des hommes meurent encore dans des blockhaus glacés alors que la victoire finale ne fait plus de doute.

C'est dans ce contexte que le lieutenant Beldac commande sa section à Séez, petit village de Tarentaise au pied du col.

Chasseur alpin

Le 21 décembre 1944

Sa sœur Marie-Augustine a transmis le récit de ses derniers instants, et il dit beaucoup sur l'homme qu'était Joseph :

La bataille avait fait rage à la frontière italienne, près du col du Petit-Saint-Bernard, et Joseph avait tenu bon dans le blockhaus malgré de lourdes pertes. Le cessez-le-feu venait d'être proclamé. Joseph dit à ses camarades et subordonnés : « Je vais leur en envoyer une dernière rafale… » Ce qu'il fit aussitôt. Les Allemands répliquèrent sur-le-champ, le blessant gravement au ventre. Évacué dans la vallée, il décèdera dans la soirée.

Ce dernier coup de feu est à la fois inutile et révélateur. L'homme qui tire cette rafale n'est pas celui qui calcule ; c'est celui qui, jusqu'à la dernière seconde, refuse de lâcher. Quelque chose du berger du Causse est peut-être là : l'entêtement tranquille, la fidélité à ce qu'on a décidé d'être.

L'acte officiel, dressé le 28 décembre 1944 par Pierre Bornand, lieutenant officier des détails au 27e BCA, est plus sobre :

Le vingt et un décembre mil neuf cent quarante-quatre, quatorze heures trente minutes, est décédé sur le champ de bataille au blockhaus de la commune : Joseph Armand Boulet, lieutenant au 27e bataillon chasseurs alpins, 4e compagnie, né à Hures (Lozère) le quatorze avril mil neuf cent seize, domicilié à Hures, célibataire.

 

Il avait 28 ans. La guerre s'arrêterait cinq mois plus tard.

La mémoire, de Séez à Hures

À Séez, en montant vers le col du Petit-Saint-Bernard, une stèle commémorative borde la route. On peut y lire le nom de Joseph Boulet parmi les Morts pour la France. C'est là, à des centaines de kilomètres du Causse, que la mémoire officielle a d'abord consigné son sacrifice.

Sa dépouille repose au cimetière de Hures-la-Parade, dans la terre du Causse où il est né. Sur sa tombe : Lieutenant Joseph Boulet, alias Beldac, tombé en Savoie le 21 décembre 1944.

Son nom n'est pas inscrit sur le monument aux morts de son village. Une omission ancienne, sans doute due à l'éloignement géographique de sa mort et au silence discret d'une famille peu portée à réclamer — les Boulet de cette génération n'étaient pas gens à faire du tapage. Ses frères avaient quitté la Lozère. Personne n'avait fait la démarche.

C'est à cette réparation-là que je vais maintenant m'atteler. Beldac mérite que son nom soit gravé chez lui.

Sources : registre d'état civil de Hures-la-Parade ; acte de décès dressé à Séez le 28 décembre 1944 ; Mémoire des Hommes (SGA/Défense) ; stèle commémorative de Séez ; 27e bataillon de chasseurs alpins ; L'histoire du maquis et de la bataille des Glières 

Infographie Beldac
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